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L’éthique de la conscience. Note sur Lévinas

On peut dire que, traditionnellement, dans les autres systèmes philosophiques, la morale est déduite d’une ontologie : on définit la nature du sujet et du monde et on en déduit des règles de comportement. Chez Levinas, la morale est philosophie première. La morale n’est pas ce qui vient discipliner un sujet préalablement défini ; la subjectivité se définit comme accueil de l’altérité : « le sujet est un hôte », dit le philosophe français, qui reprend et continue la phénoménologie de Husserl. La formule est à la fois simple et puissante, tout en gardant les vieux mots de la langue courante, Levinas renouvelle la conception de la subjectivité.

 

lévinas.jpgOn ne doit pas voir la morale comme un contrôle exercé par la raison sur la sensibilité, mais plutôt comme un événement de la sensibilité. La morale n’est pas de l’ordre d’un devoir-être, c’est un fait, un traumatisme, tel que celui que produit la rencontre du visage d’autrui. Chez Levinas, rien ne précède l’éthique, car l’éthique est ce qui est à l’origine même de la philosophie, de l’étonnement philosophique.

 

Portant sur la relation du sujet à autrui, la philosophie de Levinas essaie de renouveler la pensée de l’intersubjectivité de manière radicale. Pour Levinas, l’éthique est la philosophie première.

 

C’est dans son grand œuvre Éthique et Infini, que l’on lit une définition de la morale comme un absolu qui règle l’existence avec une rigueur implacable et désigne la relation à autrui, ce qu’il nomme la responsabilité-pour-autrui. La relation à autrui étant asymétrique, on peut dire que la réciprocité des actions ne peut pas être attendue par le sujet, il doit agir sans savoir ce qu’autrui fera, même si le sujet doit y laisser sa vie. Renversant alors la morale de l’autonomie développée par Kant (dont l’autonomie était le point névralgique), la philosophie de Levinas rend la morale impérieuse possible grâce à l’hétéronomie du sujet.

 

C’est en faisant un rapide retour sur l’ontologie de Levinas, que l’on pourra comprendre en quoi son éthique met l’homme face à l’« il y a », autrement dit à l’être impersonnel, une sorte de nulle part entre l’être et le néant. Aussi, afin de sortir de l’ « il y a », autrui n’a d’autres choix que de tisser une relation « désintéressée », ce qui fait que l’homme existe pour-autrui.

 

Cette expérience d’autrui prend la forme du visage. Or, le visage, pour Levinas, ne doit pas être compris au sens propre : le visage de l’homme excède toute description possible (couleur des yeux, forme du nez, etc.) Ainsi Levinas décrit le visage comme une misère, une vulnérabilité, un dénuement qui, en soi, sans adjonction de paroles explicites, supplie le sujet.

 

C’est par le visage d’Autrui que je suis convoqué à ma responsabilité. C’est aussi l’accueil de l’Autre qui est ce qui définit ma subjectivité. Le visage de l’Autre m’investit de responsabilité par sa vulnérabilité même : il parle, il interdit le meurtre, il dit le devoir de responsabilité, qui semble être une assujétion à l’Autre. Dans cette hétéronomie de la responsabilité, ce rapport à Autrui me destitue de ma liberté. Et, quand je fais l’épreuve de cette responsabilité, je suis comme otage dans le face-à-face avec l’Autre : la relation est asymétrique.

 

C’est alors que dans cette relation, l’Autre y est d’emblée placé plus haut que Moi, comme ce que je dois en quelque sorte préserver, ce sans quoi je ne puis être. Ce mouvement est et doit demeurer à sens unique, et ne pas s’investir en réciprocité, c’est parce que ce retour à l’origine, retour à Moi, serait retour au Même, et absorberait du même coup l’altérité tant recherchée dans une tautologie du Moi.

 

C’est ainsi que le rapport à autrui est la relation éthique par excellence. C’est la disproportion entre Autrui et Moi qui constitue la conscience morale. Et c’est en ce sens que l’éthique est philosophie première et peut s’établir ainsi : « si la philosophie consiste à savoir d’une façon critique, c’est-à-dire à rechercher un fondement à sa liberté, à la justifier, elle commence avec la conscience morale où l’Autre se présente comme Autrui et où le mouvement de la thématisation s’inverse. »

 

 

« Je pense plutôt que l'accès au visage est d'emblée éthique. C'est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux! Quand on observe la couleur des yeux, on n'est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c'est ce qui ne s'y réduit pas. Il y a d'abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d'une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu'on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer.»

Extrait du texte. Emmanuel LEVINAS, Éthique et Infini(entretiens de février-mars 1981), VII, 1982.

 

Lévinas, edmund husserl

Totalité et Infini est un essai d'Emmanuel Levinas,
paru en 1961, sous-titré « essai sur l'extériorité ».

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