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Entretien avec Richard Millet « Le peuple français est devenu un peuple dégradé, 
sur le plan linguistique, politique et spirituel »

L'écrivain Richard Millet est devenu le pestiféré de la République des lettres. Suite à la parution de deux ouvrages qui n’ont plu ni au petit milieu des lettres germanopratines, ni à la gauche politique et morale, l’écrivain de presque soixante-dix ans s’est retrouvé au banc des accusés. Lâché par Gallimard, mais aussi par presque toute l’édition française, c’est toutefois aux éditions Les Provinciales, qu’il revient avec un récit autobiographique qui raconte ses vingt premières années sur terre. Autiste, survivant, il nous raconte une jeunesse française, sa naissance à la littérature, à la philosophie, à la musique, aux femmes et à la sensualité, racontant une formation de l’esprit, et au goût de la langue, dans ce récit, La Forteresse, qui est une sorte de mise au point, ainsi que le couronnement d’une œuvre. C’est donc la voix d’un authentique écrivain que l’on entend, dans un style à la fois très littéraire et très classique, loin du nombrilisme mal écrit et vulgaire de la littérature de cette époque, qui n’hésite pas à aborder les cicatrices, ce qui fait mal, inscrivant en creux de la doxa un contre-discours, qui fait penser à un appel à la guerre civile pour certains, mais qui est plutôt revendiqué par l’écrivain français, comme de la transgression, fondée sur une rhétorique de la dissidence. « Le style est une arme en elle-même, autant que le combat », dit-il, alors que ses détracteurs voudraient le réduire à la polémique. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui sur le sujet. Voici donc la rencontre avec un authentique écrivain, hors des sentiers rebattus de la censure et du politiquement correct. Ce grand entretien est paru dans le site du mensuel Entreprendre, et dans le n°40 de Livr'arbitres (à paraître en décembre). Il est désormais en accès libre dans l'Ouvroir.

La-Forteree.jpegMarc Alpozzo : Bonjour Richard Millet, et merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions. Je crois qu’il est d’abord important de rappeler l’écrivain que vous êtes, auteur de plus de quatre-vingts livres, mais aussi l’éditeur du prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes, Jonathan Littell, et du prix Goncourt 2011, Alexis Jenni pour L'Art français de la guerre. Vous avez consacré votre vie à l’écriture, et vous publiez depuis presque quarante ans, puisque votre premier roman intitulé L’Invention du corps de saint Marc est sorti chez P.O.L. en 1983. C’est aussi, au tournant de ce siècle, que vous avez connu une reconnaissance littéraire, en devenant une des figures majeures de la littérature politiquement incorrecte, avec des œuvres polémiques et courageuses, comme en 2012, lorsque vous avez publié chez Pierre-Guillaume de Roux, un essai intitulé Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik. Vous vous en preniez, dans cet ouvrage, au multiculturalisme et à la perte de repères identitaires qui seraient, dites-vous, à l'origine du geste du tueur norvégien, tout en affirmant que seule une littérature qui a le courage de traiter de la question du mal est recevable dans des temps dominés par le divertissement et l'insignifiance. Or, avec ce nouveau livre, intitulé La Forteresse (Les provinciales, 2022), et sous-titré « Autobiographie 1953-1973 », vous semblez baisser les armes, au moins un moment, pour revenir sur vous, vos débuts dans l’existence, et vous acceptez de nous faire pénétrer dans votre forteresse intérieure. Pourquoi cette invitation ?

 

Richard Millet : Il y a longtemps que je voulais me pencher non pas sur le récit de ma vie proprement dite, mais sur ce mystère que chacun est pour soi, autant que pour les autres. Autrement dit, la genèse de l’écrivain que je suis, sur mes vingt premières années, le reste étant lisible dans d’autres livres, et dans mon Journal intime, dont la publication se poursuivra l’année prochaine, aux Provinciales, le seul éditeur qui accepte de publier désormais le banni que je suis devenu. Il ne s’agissait cependant pas de baisser les armes, comme vous dites : le style est une arme en elle-même, autant que le combat. On m’a réduit à la polémique, oubliant que je suis aussi un romancier et un essayiste. Ce livre est une manière d’en revenir à la littérature.

M. A. : Dans votre ouvrage (p. 275), vous racontez comment, en 1971, après l’oral de rattrapage de septembre, où vous aviez obtenu une bonne note en mathématiques et en philosophie, vos parents vous avaient permis de découvrir Barbizon, pour vous récompenser. Cette expédition vous a rendu la terre habitable, autrement dit c’est devenu une « extension de la forteresse ». Vous aviez compris alors, que ce séjour sur terre devait se faire en poète. Or, séjourner en poète, c’est aussi séjourner dans une langue, précisément la langue française en ce qui vous concerne. Or, notre langue est en très mauvaise posture aujourd’hui, notamment avec l’écriture inclusive, et un illettrisme dans une grande partie de la jeune population, fabriqué par une école qui n’apprend plus ni à lire ni à écrire. Or, dans La Fatigue du sens (Pierre-Guillaume de Roux, 2011), vous dénoncez la postlittérature, celle que l’on subit aujourd’hui de plus en plus dans les médias et les livres, et qui est à l’origine de la disparition de la littérature et d’une époque où triomphent la haine de la langue, le ludisme et le politiquement correct. Comment, selon vous, est-il encore possible de vivre dans cette langue, dont on détruit le sens et la valeur ? Ne devrait-on pas s’exiler de ce néo-parler, pour reprendre la traduction plus littérale de Josée Kamoun du « Newspeak » de George Orwell ? Et surtout, comment ?


R.
M. : Habiter la terre, oui, ce qui devient de plus en plus problématique… J’ai beaucoup écrit sur la dégradation de la langue française, notamment dans le Sentiment de la langue (La Table ronde), Désenchantement de la littérature (Gallimard), et surtout Français langue morte (Les Provinciales). L’humiliation de la langue française vient avant tout de ses propres locuteurs, via la défaite de l’Education nationale, l’immigration de masse, le snobisme globish des politiques, les journalistes incultes et les mauvais écrivains (postlittérature), l’influence de la sous-culture yankee sur les couches immigrées, les ravages du féminisme et du « woke », tout ça achevant de détruire le français au profit, en effet, d’un volapuk ou d’une « novlangue » qui devient l’état quasi naturel du français. Orwell et d’autres avaient bien compris que lorsqu’un peuple est parlé (plus qu’il ne parle) par ses hommes politiques et ses médias, il est en état de servitude. Le peuple français est devenu un peuple dégradé, sur le plan linguistique, et aussi politique et spirituel.

 

M. A. : Votre texte alterne entre le moment où vous l’écrivez, et votre jeunesse, je rappelle que cette autobiographie retrace vos vingt premières années. Pourquoi ce choix ? Pourquoi ces années-là ? Pensez-vous que ce sont les années décisives de votre vie ?

R. M. : Ce sont des années difficiles, douloureuses, pour moi : il a fallu bien des efforts pour exister au quasi autiste que j’étais, et suis en partie resté. Sortir de ma forteresse intérieure a été douloureux. Ce qui l’a rendu possible : l’expérience de la guerre au Liban, en 1975, puis la libération de ma parole et de mon corps, lorsque j’étais professeur, ensuite l’écriture ; et bien sûr les femmes. Expériences dont La Forteresse montre, je crois, la nécessité.

M. A. : Votre texte commence par la chair des femmes, et se termine sur vos années d’apprentissage. Votre livre est en quelque sorte un livret de famille. Votre plume est désenchantée. Vous regardez autour de vous, Béatrice est morte le 25 mai 2020, et il vous semble, en regardant le monde brûler, si j’ose paraphraser quelque peu Chateaubriand, que ce récit autobiographique marque le moment où vous quittez un monde qui peu à peu vous quitte, sans que vous ne trouviez à le regretter. Vous avez d’ailleurs cette merveilleuse formule : « L’apocalypse sera une révélation sans éclat : l’homme n’est plus dans l’homme, et le mystère brûlera avec le reste... » Doit-on en déduire, que pour vous, le mystère du monde c’est qu’il n’y en a pas, et que tout est dérisoire ?

R. M. : Entre 2019 et 2021, j’ai vu mourir mon père, ma femme, Pierre-Guillaume de Roux, Denis Tillinac, et quelques amis sur fond de Covid, de cancer, de dégradation des valeurs françaises et européennes. Comment voulez-vous que je puisse raisonnablement croire que puisse naître une bienfaisante aurore, dans un monde hanté par cette version militante de l’athéisme qu’est le progrès et où le Bien n’est qu’une figure du Mal ? Le lecteur de Pascal, Bloy et Bernanos que je suis reste persuadé que le mystère du monde n’est pas scientifique. Tout n’est pas dérisoire, certes, et il y a encore des choses dont nous pouvons jouir et un héritage que nous devons préserver ; mais je suis trop sensible à la vanité du monde pour me laisser berner par les mots d’ordre du culturel.

M. A. : Annie Ernaux a reçu le prix Nobel de littérature, le jeudi 6 octobre 2022, prix qui aurait dû revenir à Michel Houellebecq, selon moi. Alors, bien sûr, on connait vos démêlées avec la romancière, notamment après la vigoureuse tribune de J.M.G. Le Clézio parue dans L’Obs, et les reproches d’Annie Ernaux qui a abondamment cité votre Langue fantôme suivi d'Eloge littéraire d'Anders Breivik, en l’accusant d’être un « pamphlet fasciste [qui] déshonore la littérature ». Vous avez d’ailleurs claqué la porte du comité de lecture de Gallimard, en septembre 2012, suite à cette hideuse cabale. Pourtant, je voudrais terminer par vous demander ce que ce Nobel, attribué à une romancière qui n’a jamais été vraiment de premier plan, en tout cas, moins que Houellebecq ou Milan Kundera, vous inspire de la littérature, des prix littéraires, et de notre époque.

R. M. : Je n’ai pas « claqué la porte » du comité de lecture de Gallimard : on m’a obligé à en démissionner. Lisez à ce sujet le livre remarquablement courageux de Muriel de Rengervé : L’Affaire Richard Millet (Léo Scheer). Pour le reste, c’est moins à cause des 17 pages de l’Eloge qu’on m’a banni que pour les 100 de Langue fantôme, dans lesquelles j’expliquais comment les post-écrivains rendent le français insipide et insignifiante la littérature, à force de militantisme. C’est ça qu’on ne me pardonnait pas, et que j’expie aujourd’hui encore. Qu’importe à qui on décerne le Nobel, ou si le Goncourt couronne le Bottin ou une publicité pour des culottes menstruelles : ce prix (comme la plupart) est un des moteurs de l’inversion générale des valeurs. William Styron disait, il y a quarante ans, que le meilleur candidat au Nobel devait être une personne de couleur, lesbienne et handicapée. On y est en plein. Et c’est tout à l’honneur de Kundera (ou de Borges ou de Nabokov ou de Roth) de n’avoir pas été labellisés par cette marque d’infamie.

 

Richard Millet, La Forteresse. Autobiographie 1953-1973, Les Provinciales, 2022.

Commentaires

  • Ok pour le dégradé total linguistique et autre.

  • Bravo Marc de mettre en lumière quelqu'un qui dit haut, et avec une belle facture, la triste dégradation de la nation France.
    L'entre-soi du microcosme de la "bien pensance" parisienne m'horripile !!!
    Je ne reconnais plus mon pays mais je reste une gardienne de ses valeurs, de son excellence et surtout de sa langue.
    Nous avons un devoir de transmission très important pour que demeurent tous nos patrimoines.
    Bravo Monsieur Millet de ne pas vous fondre dans le style délétère et vide de sens qu'affectionnent tant ces écrivaillons qui n'ont aucun talent !!!

  • Millet est l'incarnation d'une dissidence à la française.

  • Qui publierait aujourd’hui le plus grand écrivain français du XXe siècle?

  • Marc Alpozzo La dégradation se situe dans tous les secteurs, les médias évidemment et même la science, vulgarisée pour répondre au désir ludique de notre époque. La science doit être amusante ! A titre philosophique, je pense qu'il faut oser décréter la déchéance de la culture française et de la France en général.

  • J'ai lu "fatigue du sens" et je me suis dit que dans notre société consensuelle et bien pensante qui ne supporte pas les discours de vérité, il ne ferait pas long feu.
    La société progressiste de gauche ne supporte pas la contradiction. Elle est dogmatique, autoritaire et subjective. Nous ne sommes plus dans les droits de l'homme mais juste et uniquement dans les devoirs du citoyen.

  • Sans doute le plus grand écrivain français contemporain.

  • Brillant écrivain injustement ostracisé.

  • A l'image du pays et des gouvernants.

  • Quelle régal de lire ses post bien écrit et plain de bon sence qui valorise l'excellance de la langue et de la cul ture France aise

  • Merci Marc Alpozzo de mettre en avant quelqu'un qui, malgré les malgré, reste suffisamment courageux pour s'ériger en opposition et dénoncer la bassesse ambiante.

  • « La Confession Négative » est un véritable chef d’œuvre.

  • Excellente interview !

  • Marc, bonjour. Je partage sans la plus petite réserve, avec peut-être encore plus de férocité, la position défendue par Monsieur Richard MILLET sur le sujet de ce qu'est devenue l'"épave" FRANCE submergée par la médiocrité, la chose en est à un point tel qu'à peu près toute la population française peut la percevoir sans même prendre conscience qu'elle en est la principale responsable.

  • Cet entretien est très intéressant sur plusieurs plans et révélateur de notre formidable époque.

  • Au moins ça dérange...

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