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Alain, journal inédit

Avant même sa parution, le journal inédit du philosophe Alain déclencha une profonde polémique, essentiellement due à des propos antisémites, intolérables, insoutenables même, que l’on ne pouvait imaginer de la part du grand humaniste de la première moitié du siècle dernier. La polémique, notamment portée par Michel Onfray dans son essai Solstice d’hiver  Alain, les Juifs, Hitler et l’Occupation, a failli faire oublier le livre lui-même. Pourtant, la publication de ce journal inédit reste un événement pour les admirateurs du philosophe français, auteur des Propos, dont l’écrivain André Maurois aimait dire que « c’était l’un des plus beaux livres du monde ».



alain2.gifPhilosophe très important de la IIIe République, connu pour ses propos philosophiques sur le bonheur, la politique, penseur de l’entre-deux guerres, enseignant adulé, ses élèves ou ses disciples l’appelaient « l’homme », républicain radical, antifasciste convaincu, ce philosophe humaniste tint à partir de sa retraite, dès 1937 et, jusqu’à sa mort, survenue en 1951, un journal. De ce journal, nous ignorions tout, et, surtout, ces mots qui résonnent étrangement à nos oreilles aujourd’hui, ces passages que nous ne pouvions pas même imaginer, et, dans lequels un asntisémitisme maladif, irréductible, insurmontable jaillissait.

 

« Pour moi, j’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabée. » Voilà donc deux petites phrases que l’on croirait sorties tout droit des pamphlets haineux d’un Céline, signées de cet homme de gauche, écrivain, philosophe, établi et admiré ; derrière « l’homme » s’en cachait donc un second, le contraire du premier, antisémite, penseur d’extrême-droite, collabo. L’étonnement est grand. La surprise terrible. Ce journal, pour des raisons que l’on ignore encore, est sûrement l’un des plus méconnus du XXe siècle. Et on aurait tort de penser que c’est une anecdote. La complexité de l’œuvre rejoint désormais la complexité du personnage. Cet écrivain, signant de multiples pseudonymes, « Criton » en hommage à Platon, son nom de famille Chartier, ou Chartier-Alain puis Alain, celui des Propos.

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Qu’est-il donc arrivé à cet homme, moraliste, éducateur, humaniste, antifasciste qui refusa longtemps l’action politique, auteur de plus de cinq mille propos, qu’il publia quotidiennement de 1906 à 1914 ? Penseur phare jusqu’à sa mort, il n’en demeure pas moins étudié aujourd’hui, même si d’autres philosophes au XXsiècle ont pris le relais, et jeté Alain presque dans l’ombre de la philosophie contemporaine, comme Sartre, Lévinas, Derrida, ou Badiou aujourd’hui. Sans être oubliée, l’œuvre d’Alain demeure moins lue, moins commentée, moins citée, et, pourtant, il demeure comme l’écrivain et essayiste qui pensa des thèmes comme la politique, la liberté, l’art, le bonheur, etc. C’est donc à la fin de sa vie, dans ce long hiver, que l’homme, victime d’une sérieuse attaque en 1936 qui lui fit perdre l’usage de ses jambes, et même de ses poignets, ce qui l’immobilisa et l’empêcha d’écrire durant de longues semaines. C’est à ce moment-là, que Marie-Monique Morre-Lambelin place sur son bureau un petit bloc note, où elle lui demande de placer la mention Journal. Immédiatement conquis, Alain y consigne son bonheur de penser ; il réinvente son écriture, n’a de cesse d’écrire au futur ; le Journal devient un laboratoire d’écriture, ouvert à Marie-Monique, mais pas seulement, tout indique que les amis étaient autorisés à le lire aussi.

 

C’est donc dans ces moments chaotiques qu’apparaissent des pensées nauséabondes, les propos antisémites, de l’« éloquence extraordinaire et (de la) remarquable sincérité » des propos d’Hitler dans Mein Kempf à propos de la question juive. Comment expliquer ? Peut-on seulement les expliquer ? Le veut-on ? Ni la faiblesse physique à laquelle Alain est désormais exposé, ni même la perte d’une partie de la raison ne peuvent venir au secours des propos d’un homme, qui lutta toute sa vie contre le fascisme ne peuvent excuser, nous permettre de comprendre ces mots malheureux, ignobles, étonnant, que le philosophe assume sans faille. Enfin, sans faille, peut-être pas… Lorsqu’on approfondie sa lecture, on constate qu’il semble lutter contre son antisémitisme, comme il lutte au même moment contre sa maladie. La maladie du corps viendrait-elle rejoindre la maladie de l’âme ? Il écrit :

 

« Je voudrais bien, pour ma part être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive pas », écrit-il. Et, plus loin : « En réalité quand je lis avec indignation le mauvais style de Bergson, je n’oublie point qu’il est juif, et en cela je me sens injuste. » Plus loin encore : « Heureusement l’antisémitisme va finir et mettre fin à tous ces exils sinistres. Il est malheureux pour moi que j’aie eu un peu d’indulgence pour cette cruelle folie. » Des propos qui dérangent, mais aussi qui remettent en question les propos de l’éditeur du Journal, prétendant qu’Alain « nous apprend, par son exemple, un art de vivre (et d’écrire, et d’agir) par temps de catastrophe ». Aussi prodigieux que pouvait être son esprit, aussi brillant que pouvaient être la plupart de ses propos, cet honnête homme par ailleurs ne sut jamais se défaire de la bête immonde sommeillant en lui, luttant pourtant, contre la maladie, contre soi, pensant contre lui-même, à peine néanmoins, mais luttant toutefois, sans jamais se défaire de ses démons intérieurs, qui l’emportèrent à la fin de sa vie.

 

Ce journal a été édité et présenté par Emmanuel Blondel, normalien, agrégé de philosophie et docteur ès lettres.

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Alain (Émile Chartier) à la fin de sa vie

 

Alain, Journal inédit, 1937-1950, Équateurs, mars 2018.

En couverture : Alain (1868-1951) - philosophe

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