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L'évangile de Nietzsche - Philippe Sollers et Vincent Roy

Qui est Frédéric Nietzsche ?

sollers3.jpgDiabolisé par les uns, encensé par les autres, que dire si ce n’est que le philosophe allemand du XIXème siècle est « au centre pour dire la guerre » tel que le rapporte Vincent Roy[1]. Que dire si ce n’est que Nietzsche est surtout et avant tout cet homme malade qui passe le plus clair de son temps à se fuir lui-même. Qui ne peut donc se réjouir de rien. Voilà sûrement à partir de quel point il faut commencer par comprendre sa philosophie. Dans son dernier ouvrage[2] Philippe Sollers n’hésite pas à aborder le sujet. Comment pourrait-il occulter cette grande part de la vie du philosophe qui a inspiré sa philosophie ?

 

Car Nietzsche est un homme qui se sent constamment persécuté, notamment par sa mère et sa sœur Elisabeth Forster-Nietzsche. Mais surtout par la maladie. Et pourtant ! Il doit bien vivre. Alors pour vivre, il va écrire, beaucoup écrire, surtout lorsque la maladie s’atténuera un peu, et lui laissera l’esprit suffisamment libre pour organiser et rédiger sa pensée. Il parlera de cette difficulté à écrire, et à vivre, dans un ouvrage écrit au moment où la maladie lui laisse un petit sursis, Le gai savoir. Ce livre, écrit-il dans la préface à la deuxième édition « semble écrit dans le langage d’un vent de dégel : tout y est pétulance, inquiétude, contradiction, comme un temps d’avril, si bien qu’on y est constamment rappelé à l’hiver encore tout récent comme à la victoire remportée sur l’hiver ». L’homme y est tourmenté. Il apparaît même, comme occupant une place à part : celle d’une subjectivité impossible. Puisque Nietzsche, fort de son expérience à la fois de la solitude, aussi de l’enfermement dans la maladie, pense que l’homme est essentiellement inadéquation, être toujours à la limite, qui devrait s’engendrer lui-même mais qui ne le peut pas. De ce fait, selon Nietzsche, « être un homme » c’est quelque chose qu’il faut sans cesse accepter et surmonter.
Mais l’homme n’est jamais assez léger. C’est-à-dire, jamais assez léger dans son rapport à ce qui appartient au domaine des faits, dont dépend toujours son destin. Il y a donc chez l’homme, quelque chose qui nous montre à la fois une exigence et une impuissance à la liberté.

 

« Là est la maladie. Est-il possible d’en guérir ? Ah, ça ! La question se pose. Pour en guérir, il faudrait être en dehors de l’esprit de vengeance, par-delà le bien et le mal, question cruciale, et en quelque sorte par-delà la mort ; et en plus, si j’ose dire, par-delà la folie », nous dit Philippe Sollers.[3]

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Recours donc à une puissance par laquelle Nietzsche définit la maîtrise dévolue au surhomme.


Cette puissance est essentiellement celle du créateur, associant le bien et le mal, le négatif et le positif, l’instinctif et le rationnel; chez lui, « règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son «œuvre», en toute éternité, comme la mère dans son enfant »[4]. Le surhomme est prioritairement un artiste! Aimer, pour lui, c’est prodiguer des formes, c’est travailler une matière pour qu’elle rayonne l’éclat de la beauté.


Mais la puissance triomphe dans la véracité. Les nobles, par principe, sont les véridiques. « Ils ont le courage de voir les choses comme elles sont : tragiques »[5]. À cet égard, le surhomme procède nécessairement de cette caste des intellectuels dont Nietzsche dit: « Les intellectuels, étant les plus forts, trouvent leur bonheur là où d’autres périraient: dans le labyrinthe, dans la dureté envers soi-même et les autres, dans la tentation; leur joie c’est de se vaincre eux-mêmes »[6].
Le concept de Surhomme exprime d’ailleurs, selon Nietzsche, l’adhésion la plus fervente à l’Éternel Retour.[7] Il correspond au type de l’homme « synthétique, totalisateur, justificateur »[8]. Son vouloir, affranchi de toute culpabilité, de tout regret, de toute négation, n’est rien d’autre qu’amor fati. Affirmant l’éternité de la vie, il rachète l’ensemble du passé.


La jubilation du surhomme sera celle de Dionysos lui-même : « Il n’y a rien de plus profondément compréhensif sur la question du Christ que l’antéchrist. Ils sont absolument inséparables. Et Dionysos et le Crucifié (ressuscité, si vous voulez) sont exactement les deux figures d’une même réalité. »[9] Le surhomme incarne la souveraineté de la volonté de puissance. Il se dresse, à l’heure du « Grand Midi », lorsque l’ombre du désir métaphysique est la plus courte et que l’Idéal recule devant le soleil d’Apollon, qui est aussi le rire de Dionysos.

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Philippe Sollers à Paris

 

L’imagination naïve se figure le surhomme sous les traits d’un homme dont les pouvoirs actuels, grâce à quelque mutation biologique[10], seraient considérablement augmentés, ce qui lui permettrait de réaliser les fantasmes qui hantent l’inconscient de l’humanité banale. La conception nietzschéenne du surhumain est, par anticipation, la dénonciation de cette idolâtrie, en laquelle Nietzsche ne manquerait pas de reconnaître la mentalité du « dernier homme », abêti par sa conception dérisoire du bonheur.


Il ne s’agit pas, en effet, de fabriquer une nouvelle espèce destinée à supplanter l’homme, mais d’éduquer le type d’homme le plus réussi afin de le hausser jusqu’à l’affirmation dionysiaque de l’amor fati et de le rendre maître de la Terre. Zarathoustra enseigne aux hommes « le sens de leur être »: créer, à partir de leur volonté de puissance, un être qui, simultanément, dépasse l’homme et accomplit la vérité de son destin. La tâche assignée à la Culture consiste à exploiter les coups de chance qui, ici et là dans l’histoire, ont produit des types humains supérieurs et à les sélectionner avec méthode.


Tâche qui, certes, requiert le bouleversement de notre idéal de culture, celui-ci n’ayant été, jusqu’à présent, qu’un idéal de domestication qui provoquait l’hypertrophie de la conscience morale au détriment de la sexualité, du goût de la compétition et de l’égoïsme constructif. Seule une culture noble, axée sur le respect de la hiérarchie, prépare l’avènement du surhomme, parce qu’elle réhabilite le mal, c’est-à-dire les passions dangereuses que l’on a cherché à tuer au lieu de comprendre qu’elles sont l’aiguillon de la volonté de puissance. « L’homme a besoin de ce qu’il a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur », déclare Zarathoustra[11] qui plaide fougueusement en faveur de la volupté, de l’instinct de domination et de l’amour de soi. Mais pas de méprise : la puissance authentique, selon Nietzsche, ne réside pas dans le dévergondage des instincts, mais dans leur spiritualisation, par quoi la nature devient une œuvre d’art.


Pas de surhomme concevable sans une culture sélective, occupée à ennoblir le corps, pas de surhomme non plus sans une politique qui sauvegarde la hiérarchie. La démocratie, de ce point de vue, est le pire des régimes, puisqu’elle accorde à des individus inégaux des droits égaux, et pousse ainsi au pouvoir les médiocres, représentants du grand nombre. L’instrument de ce despotisme niveleur est l’État, « le plus froid de tous les monstres froids »[12]; l’omnipotence de l’État est l’héritage de la Révolution française, qui a passé les leviers de commande à une classe que Nietzsche abomine, la bourgeoisie.


Nietzsche est tout aussi sévère à l’endroit des idéaux socialistes. Il leur reproche de prôner l’égalité, bannière derrière laquelle se range la volonté de vengeance des médiocres et des faibles. Pour lui, le socialisme perpétue le mensonge chrétien de l’idéalisme métaphysique dans une version historique. La hiérarchie que réclame Nietzsche ne coïncide nullement avec la hiérarchie réelle des classes sociales, ce n’est pas une revendication issue d’une réflexion sur l’histoire, mais une utopie. Nietzsche ne se préoccupe jamais des moyens concrets qu’il faudrait employer pour déloger la bourgeoisie et instaurer le règne des maîtres authentiques. Pas davantage il ne discerne une vocation originale du prolétariat. L’utopie nietzschéenne peut d’ailleurs sembler barbare, avec son apologie de la guerre, de l’exploitation du travail, et de la violence. Beau malentendu : ces formules certes cinglantes ne visent qu’à légitimer une politique au service de la Culture noble, dont la motivation est l’éducation de l’homme à la surhumanité par l’acte de se surmonter soi-même.

 

« Oui, la guérison, le Salut. Vous êtes obligés de décider si vous vous situez par-delà le bien, le mal, la mort, la folie… ou si vous acceptez sourdement, comme vous chuchote le nain […] qui est sur votre épaule d’en finir. L’épreuve que Nietzsche aborde là est absolument effroyable : c’est celle du grand dégoût. »[13]

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Philippe Sollers dans son bureau

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[1] Avertissement de Vincent Roy in L’évangile de Nietzsche, p.7.

[2] Philippe Sollers, L’évangile de Nietzsche, Entretiens avec Vincent Roy, Le Cherche Midi Editeur, Paris, 2006.

[3] Ibid, p. 88.

[4] Frédéric Nietzsche, Volonté de puissance, VII, 383.

[5] Ibid, XIV, 370.

[6] Ibid, VIII, 302.

[7] « L’Eternel Retour, c’est effrayant, ça veut dire que votre vie va se répéter éternellement -  votre vie, pas celle d’un autre : celle-ci, là, tout de suite. », Philippe Sollers, Ibid, p. 101.

[8] Frédéric Nietzsche, Ibid, XVI, 287.

[9] Philippe Sollers, Ibid, p.104.

[10] « Je fais notamment une proposition romanesque sur l’ADN. Il est beaucoup question de clonage en ce moment, on rêve autour de tout ça. On parle de cloner le Christ à partir du Saint-Suaire, pourquoi ne pas cloner Nietzsche ? », Philippe Sollers, Ibid, p.99.

[11] VI, 319.

[12] Zarathoustra, VI, 69.

[13] Philippe Sollers, Ibid, p.101.

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