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John Fante et son « chien Stupide »

Je me souviens nettement de ma première lecture de ce roman ahurissant ; j’avais alors dix-huit ans, j’étais un fan absolu des écrivains de la Beat Generation, notamment Jack Kerouac, Charles Bukowski, et Henry Miller, et, alors que Demande à la poussière ne m’avait pas totalement convaincu, Mon chien Stupide fut une véritable révélation, un moment éblouissant et inoubliable. C’est donc, avec une certaine appréhension, que je rouvris le livre, presque trente ans plus tard.

mon chien.jpgVoici donc un roman posthume. John Fante a cassé sa pipe en 1983, et ce roman, est paru 1985, même si une première version est parue dans une édition privée dès 1982.Traduit chez Christian Bourgeois en 1987. C’est un des deux récits qui composent West of Rome.

Voilà donc trente ans que ce livre est connu, et surtout par les amateurs de Fante. Mais néanmoins, vous pouvez le relire régulièrement, il ne vous lassera jamais. Pourquoi ? Certainement le talent inimitable de l’écrivain américain, mais aussi son humour désespéré, son cynisme lumineux, cette petite écriture simple et pragmatique, qui dit toujours l’essentiel, et qui en dévoile tellement davantage.

 

 

L’histoire en quelques mots

Ça commence en janvier, dans le froid et la pluie. Le narrateur Henry Molise, une sorte d’Arturo Bandini l’alter ego de John Fante, désabusé, presque dépressif, récupère un soir un chien qui ne souhaite pas déguerpir la maison qu’il a choisi de squatter. En pleine crise de milieu de vie, un peu las de son existence, le narrateur ne trouve pas la force de le pousser dehors, malgré les hurlements de sa femme. Scénariste à Hollywood, la petite cinquantaine, le héros californien de ce roman est aujourd’hui en bas de l’affiche après avoir connu son heure de gloire ; père d’une famille à problèmes, il a cette tendance classique à mettre sous le tapis ce qu’il n’arrive pas à régler immédiatement. Une femme et quatre gosses, une villa des années cinquante, façon grand écrivain qui a réussi, il ne lui manquait plus qu’un chien. Alors le voilà qui apparaît dans sa vie. Un gros clebs, bien poilu, et bien stupide. Alors déjà qu’il pleut, en plus de cela, le narrateur « las et déprimé » voit ses essuies-glasses ne pas fonctionner. Le comble ! Voilà un chien dans leur vie, et aucun, capable de l’en chasser. Si j’étais lacanien, je dirais que le chien c’est le symptôme de la famille. Le catalyseur, le parfait prétexte pour amener toute cette smala au bord de l’implosion, à faire face à ce qui jusqu’ici se vivait dans l’implicite.

 

John Fante, charles bukowski, henry miller, Jack Kerouac, Beat Generation, Arturo Bandini

Moment de la crise, celle du narrateur, qui, à l’inverse d’Arturo Bandini, s’est enfin taillé une place au soleil en Californie. C’est le moment, encore une fois catalysé par le chien qui questionne l’ensemble de la famille, où le narrateur ressent le désir de rentrer chez lui à Rome, retrouver sa terre d’origine, alors qu’il a compris la véritable supercherie de la réussite à l’américaine, la véritable face qu’est l’american way of life, cet inadmissible esclavage généralisé.

 

«Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. Stupide incarnait le triomphe sur d’anciens fabricants de pantalons qui avaient mis en pièce mes scénarios jusqu’au jour où le sang avait coulé. »

 

Et comme toujours dans ce cas, le chien devient le bouc émissaire de ce que le narrateur ne veut pas reconnaître en lui. L’affublant de toutes l(s)es tares ; c’est aussi le moment où le narrateur prend conscience de ce qu’il a manqué : « Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer il faut comprendre. Je n’écrirai plus tant que je n’aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrai et les aimerai, j’aimerai l’humanité tout entière… »

Mon chien Stupide, c’est le roman de la maturité, des bilans aussi, celui de l’écrivain devenu lâchement scénariste pour une question de pognon, c’est aussi le roman de la rupture et de la réconciliation, sur fonde chien stupide ; pas si stupide que ça !

 

John Fante, Mon chien Stupide, 10/18, novembre 2017.

  • Chronique parue initialement dans la revue Boojum.net

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