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John Fante et son « chien Stupide »

Je me souviens nettement de ma première lecture de ce roman ahurissant ; j’avais alors dix-huit ans, j’étais un fan absolu des écrivains de la Beat Generation, notamment Jack Kerouac, Charles Bukowski, et Henry Miller, et, alors que Demande à la poussière ne m’avait pas totalement convaincu, Mon chien Stupide fut une véritable révélation, un moment éblouissant et inoubliable. C’est donc, avec une certaine appréhension, que je rouvris le livre, presque trente ans plus tard.


mon chien.jpgOn ne parle plus assez de John Fante aujourd'hui. Il a appartenu à un mouvement littéraire américain des années 70, dit de contre culture, dont on aurait raison de mieux se souvenir. C'est en 1987 que j'avais découvert cet écrivain, né dans le Colorado en 1909. J'avais ouvert son oeuvre, parce qu'un autre écrivain, de Los Angeles celui-ci, l'avait fortement inspiré, Charles Bukowski. J'étais donc entré dans cette oeuvre géniale, par ce roman posthume. John Fante avait cassé sa pipe en 1983, et ce roman, était paru 1985, même si une première version avait vu le jour dans une édition privée dès 1982.Traduit chez Christian Bourgeois en 1987. Ce roman est l'un des deux récits qui composent West of Rome.

Voilà donc trente ans que ce livre est connu, et surtout par les amateurs de Fante. Mais néanmoins, vous pouvez le relire régulièrement, il ne vous lassera jamais. Pourquoi ? Certainement le talent inimitable de l’écrivain américain, mais aussi son humour désespéré, son cynisme lumineux, cette petite écriture simple et pragmatique, qui dit toujours l’essentiel, et qui en dévoile tellement davantage.

 

 

L’histoire en quelques mots

Ça commence en janvier, dans le froid et la pluie. Le narrateur Henry Molise, une sorte d’Arturo Bandini l’alter ego de John Fante, désabusé, presque dépressif, récupère un soir un chien qui ne souhaite pas déguerpir la maison qu’il a choisi de squatter. En pleine crise de milieu de vie, un peu las de son existence, le narrateur ne trouve pas la force de le pousser dehors, malgré les hurlements de sa femme. Scénariste à Hollywood, la petite cinquantaine, le héros californien de ce roman est aujourd’hui en bas de l’affiche après avoir connu son heure de gloire ; père d’une famille à problèmes, il a cette tendance classique à mettre sous le tapis ce qu’il n’arrive pas à régler immédiatement. Une femme et quatre gosses, une villa des années cinquante, façon grand écrivain qui a réussi, il ne lui manquait plus qu’un chien. Alors le voilà qui apparaît dans sa vie. Un gros clebs, bien poilu, et bien stupide. Alors déjà qu’il pleut, en plus de cela, le narrateur « las et déprimé » voit ses essuies-glasses ne pas fonctionner. Le comble ! Voilà un chien dans leur vie, et aucun, capable de l’en chasser. Si j’étais lacanien, je dirais que le chien c’est le symptôme de la famille. Le catalyseur, le parfait prétexte pour amener toute cette smala au bord de l’implosion, à faire face à ce qui jusqu’ici se vivait dans l’implicite.

 

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Moment de la crise, celle du narrateur, qui, à l’inverse d’Arturo Bandini, s’est enfin taillé une place au soleil en Californie. C’est le moment, encore une fois catalysé par le chien qui questionne l’ensemble de la famille, où le narrateur ressent le désir de rentrer chez lui à Rome, retrouver sa terre d’origine, alors qu’il a compris la véritable supercherie de la réussite à l’américaine, la véritable face qu’est l’american way of life, cet inadmissible esclavage généralisé.

 

«Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. Stupide incarnait le triomphe sur d’anciens fabricants de pantalons qui avaient mis en pièce mes scénarios jusqu’au jour où le sang avait coulé. »

 

Et comme toujours dans ce cas, le chien devient le bouc émissaire de ce que le narrateur ne veut pas reconnaître en lui. L’affublant de toutes l(s)es tares ; c’est aussi le moment où le narrateur prend conscience de ce qu’il a manqué : « Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer il faut comprendre. Je n’écrirai plus tant que je n’aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrai et les aimerai, j’aimerai l’humanité tout entière… »

Mon chien Stupide, c’est le roman de la maturité, des bilans aussi, celui de l’écrivain devenu lâchement scénariste pour une question de pognon, c’est aussi le roman de la rupture et de la réconciliation, sur fond de chien stupide mais pas si stupide que ça. C'est le roman d'une vocation. Celle d'être un écrivain. Un grand écrivain. Et à quoi correspondait ce rêve, cette ambition. Lorsqu'on est passé à côté de son idéal, que devient-on, et comment gérons-nous cet échcc ? C'est aussi cela ce roman. C'est le roman d'une ambition perdue, le roman d'illusions manquées. Un roman qui finit sur un horizon bleu et des larmes qui coulent. 

« Soudain, je me suis mis à pleurer. »

C'est probablement la métaphore de la vie et de celle de John Fante qui ne fut jamais satisfait de ses livres, qui se pensait en écrivain manqué. Nous ne serons jamais à l'aise entre ce que nous avions projeté de nous adolescents, lisant Kerouac, Bukowski, Henry Miller ou John Fante, et ce que nous sommes devenus, avec l'âge, les contrariétés, les "petits arrangements", la famille qui dysfonctionne, le mariage semi-raté et l'écriture, cette garce qui nous tenaille, nous démange et  ne nous rend jamais tout ce que nous lui avons donné, tout ce que nous avons investi en elle. C'est cela le chien stupide. C'est à la fois une vie et demie et une vie à demie, une vie qui nous place entre l'horizon clair et bleu et les pleurs de déception...   


Inutile de rajouter, que je vois ce roman comme un des chefs-d'oeuvre de John Fante...

 

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John Fante (1909-1983)


John Fante, Mon chien Stupide, 10/18, novembre 2017.

 


John Fante - A Sad Flower In The Sand

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