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Christine Angot, l'écriture sauve - Le Voyage dans l'Est

Depuis son roman L’inceste (1999), chaque nouvelle parution de Christine Angot crée l’ire ou l’enthousiasme mais ne laisse pas indifférent. Dans le grand tourbillon des nouveaux romans parus à la rentrée, à l’image de Michel Houellebecq, quand Angot fait paraître un nouveau texte, et qui n'a jamais eu que deux sujets : Angot & l'inceste, en bref un seul sujet donc : elle-même, il est toujours utile de s’y intéresser. Le 26 octobre 2021, elle a reçu le prix Médicis pour ce roman (même si l'obtention de ce prix a fait gronder parmi ses détracteurs). Cette recension est d'abord parue dans la revue en ligne Boojum, et elle est désormais en accès libre dans l'Ouvroir

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son vingt-troisième livre

Le vingt-troisième livre d’Angot se présente comme le roman miroir d’Un amour impossible (2015), analysant les rapports de domination dans le couple, en balayant les quarante premières années de la narratrice, qui n’est bien évidemment autre que l’auteur elle-même. Dans ce livre Le voyage dans l’Est, c’est l’enfant, puis l’adolescent, enfin l’adulte qu’Angot se propose de questionner, revenant sur les violences sexuelles et psychologiques que son père lui a fait subir, depuis qu’ils se sont rencontrés pour la première fois, dans un hôtel à Strasbourg.

 

 


sujet Angot

Angot est une jeune femme, victime de son père. Depuis ses débuts à la télévision, ce que l’on retient de cet écrivain, c’est son agressivité verbale, ainsi que les attaques ad hominem qu’elle subies de la part de nombreux invités, attaques souvent abjectes, et sûrement parce que Angot est habitée et se laisse habiter par la haine. Chacun de ses mots est gorgé de cette haine. Progressivement, elle est devenue cette haine. Dès 2000, celle-ci l’a transformée, l’a inondée, l’a dépassée, une haine presque plus grande qu’elle ; elle l’a incarnée, l’a fait vivre, au fur et à mesure qu’elle a ruminé les violences subies par ce père, qu’elle rencontre déjà tard dans sa jeunesse, qu’elle admire, qu’elle aime, qu’elle couvre, et qui la trahit.

 

Ce roman vient faire le point, en reprenant le point de vue de l’enfant d’abord. Souvent Angot dément : elle ne parle jamais d’elle dans ses livres. Rappelons-nous l’affrontement avec Frédéric Beigbeder dans lequel elle nie que Sujet Angot parle d’Angot. Et pourtant, ce n’est pas un débat nouveau, mais ses récits ressemblent moins à des textes d’autofiction qu’à des récits autobiographiques. Angot parle d’Angot. L’écriture se mêle au récit au point que l’écriture est le récit et le récit est l’écriture. Si la confession se dévoile au cours du texte, c’est à travers l’écriture, et le style dénué volontairement de tout psychologisme, afin de coller avec le fait et rien que le fait. Cela donne à la fois de la force à la confession, mais en même temps l’élude pour se focaliser sur la réception du propos dans la tête du lecteur. Rappelez-vous l’affrontement de l’auteur avec Sandrine Rousseau : personne ne peut entendre, recevoir les confessions à propos d’une agression sexuelle[1], a-t-elle martelé pendant quelques minutes (« On se débrouille », hurle-t-elle), ce qu’elle répètera dans ce nouveau roman.


À voir aussi : 

Christine Angot vs Sandrine Rousseau
On n'est pas couché, 30 septembre 2017

 

le récit d’un écrivain

Ce que fait Angot, c’est de raconter sa journée, son enfance, sa vie, mais de manière « entrelacée ». Moins une thérapie, moins un témoignage, moins un récit, moins un roman, son œuvre est une parole qui ne peut être recueillie, afin de sonder ce plus grand tabou de l’humanité qu’est l’inceste, incarnée ici par la figure imposée de ce père, qui ne peut être audible, qui ne recherche pas à l’être d’ailleurs, au sens où on l’entendrait, à savoir une parole qui se veut moins instructive, mais plutôt performative. Et, tout au long de ce récit, on voit Angot comme une victime, celle qu’elle est, la victime de son père, nul ne renversera les rôles sans être couvert de honte et d’indignité ; pourtant, tout au long du roman on comprend qu’Angot refuse ce statut de victime. Elle le dit, elle n’est pas une victime mais une personne. D’ailleurs, tant que l’on verra Angot comme une victime, on la réduira à l’objet que son père a voulu faire d’elle. Et, dès qu’on acceptera que le texte, le roman d’Angot est celui d’un écrivain (et non d’une écrivaine), celui d’une auteur (et non d’une auteure) parce que, dans le premier cas, on voit quelqu’un écrire mais pas dans le second, parce que la réception de l’agression ne peut se faire que dans les mots et non dans les revendications ou les procédures judiciaires, dans les témoignages de victimes. Et c’est ce que j’ai trouvé de plus intéressant dans ce récit.

 

spectatrice passive

Ce roman se lit par l’extériorité, comme si la narratrice n’était pas le personnage de ce récit, mais en était la spectatrice passive. Les scènes, les actes, les moments défilent devant nos yeux, comme devant les siens. Pourtant, chaque mot recouvre toute l’intériorité du récit. Si la narratrice/auteur disparaît, c’est parce qu’elle se recherche, ou qu’elle recherche à réapparaître dans les confusions des souvenirs et de la mémoire, pour comprendre le vice de consentement qu’elle a subi, sans en prendre conscience jusqu’en 2018, au moment où elle a compris que son père a insidieusement mis dans sa tête qu’elle était complice de ses violences faites non seulement à son corps mais surtout à son esprit.

 

Ce récit commence donc par la première rencontre à Strasbourg et les premiers baisers volés à Gérardmer, la confusion de la petite fille avec le réel :

 

« Distordre la réalité, d’un côté un black-out total, de l’autre une mise en lumière excessive, me demandait des efforts. Il fallait ignorer des pans entiers de réel entiers, éclairer les points positifs, faire semblant d’avoir oublié certaines scènes, maintenir à flot un niveau de fierté. »

 

 Ce que doit faire la petite fille, rien sinon feindre le bonheur, essayer de retrouver la joie éprouvée entre ces dates », écrit la narratrice.

 

À mesure que l’on avance dans le texte, le récit fait la lumière sur l’horreur. C’est du moins ainsi que je l’ai ressenti. Le récit est nettement moins insoutenable que son précédent, Une semaine de vacances, paru en 2012. Dans celui-ci, l’auteur s’épanche moins sur les faits que sur les dégâts psychologiques. Et, dans ce cadre, chacun vivra ces moments, narrés toujours avec une précision d’horloger, de chirurgien, de métronome :

 

« Je ne me suis jamais opposée à lui frontalement. J’entrais toujours dans sa logique. Je n’ai jamais fait valoir des arguments contraires aux siens. Même sur des points secondaires. Je gardais mon avis pour moi. J’avais peur d’être une personne face à lui. Que mon point de vue soit écrasé. Je n’ai jamais eu la force d’exposer une pensée différente. »

 

le consentement

Lorsque Angot sonde ainsi son intériorité, afin de questionner ce qui sera désormais un sentiment psychologique important dans la relation d’un adulte à un enfant, que l’est le « consentement », bien entendu, ce qu’elle recherche c’est à traquer le vice de consentement, qu’un psychologue considérera comme étant toujours celui du parent, et jamais celui de l’enfant, malgré ce qu’ont pu le prétendre certains dans les décennies précédentes. Évidemment, un enfant adapte ses désirs à ceux des parents, et de son ou ses agresseurs, accordant ses violons aux leurs, son consentement à leur volonté.

 

La plupart des gens qui disent ne pas aimer Angot ou mépriser ses livres sont des personnes qui n’ont jamais lu Angot, ou qui l’ont écouté mollement vociférer à la télévision, lieu qu’elle devrait fuir coûte que coûte, tant elle n’y a pas sa place, d’abord parce que les émissions qui prétendent défendre le livre aujourd’hui montrent un mépris flagrant pour les écrivains et la littérature, transformant systématiquement tout en foire ou en ring, mais aussi parce qu’elle n’est pas une femme de l’oral mais bien de l’écrit. Et ceux qui critiquent ses livres ne l’ont souvent pas lu ou pas si bien.

 

Quand par exemple, elle croit avoir convaincu son père de ne pas la pénétrer afin de conserver sa virginité intacte, sinon plus tard elle n’aura plus rien à découvrir, la jeune fille pense avoir gagné sur son père, avoir vaincu l’infâme. Voici pourtant comment elle décrit cette fausse vraie victoire, dans une langue épurée, directe et qui montre là la plume d’un vrai écrivain, quoi qu’en disent ses thuriféraires de bazar :

 

« Je me suis dit qu’il avait renoncé à un point important pour lui. J’ai considéré que j’avais remporté une bataille. J’ai vu cette arrangement comme une victoire. Un deal. À la suite d’une négociation que j’avais menée. J’ai pensé que j’avais été habile, que je m’étais bien défendue, que j’avais préservé quelque chose pour mon avenir. [...] Je ne me suis pas dit que c’était dans son intérêt en cas de dénonciation ou d’examen médical. La victoire n’était pas totale. Elle était partielle. J’en étais consciente. Je savais qu’il y aurait des dégâts. J’ai gardé, tout le week-end, l’impression que deux mains appuyaient sur ma glotte. »

 

l’écriture sauve

Ce voyage dans l’Est n’est pas seulement ce voyage pour retrouver un père incestueux et manipulateur, qui a abusé du consentement de sa fille, c’est aussi un voyage à l’Est, loin de toute normalité, loin des hommes et du monde, comme dans ce journal intime, que la narratrice décide de tenir, lorsqu’elle arrive à Nice, et qu’elle se voit désormais « comme une petite bonne femme nulle », celle qui désormais veut devenir écrivain (et non écrivaine !) Nice, son amour Claude, son père qui la harcèle par courrier, lui disant qu’elle est incapable « de faire face à (leur) amour ». De l’Est, elle est passée au Sud-est, mais rien ne change alors que tout change. Il vient la rejoindre à Nice. Et c’est l’écriture qui sauve.

 

Échange de lettres avec Le Clézio. Naissance d’un écrivain

 

« Dimanche 2 juin. Réveil émerveillé aux côtés de Claude. Je suis écrivain. »

 

La justice ne la sauve pas. Lorsqu’elle veut porter plainte à 28 ans, on lui parle de « non-lieu ». Là encore, c’est l’écriture qui la sauve. Mais pas à la manière de Vanessa Springora, qui a elle-même traité du consentement[2], ou vice de consentement, autrement dit, pas en victime. Non, parce qu’on pense que la justice peut tout régler, qu’il suffit de « porter plainte », ce que la narratrice/auteur envisage de faire, bien sûr, dans la dernière partie du récit, pour que l’inceste ne soit pas « juste un truc sexuel ». Je le répète, dans ce récit, c’est l’écriture qui sauve. Parce que la narratrice refuse de se penser en victime. Elle refuse donc de faire un témoignage, parce qu’un témoignage on ne peut parler « d’égal à égal ». Non, elle fera de la littérature. Toute la force de ce récit. Toute la faiblesse de l’autre.

 

Si j’émets de fortes réserves sur la notion de consentement lorsqu’il s’agit d’une notion de l’arsenal pénal, notion floue et subjective, fondée sur les sentiments d’une personne à plusieurs années de distance, en revanche, dans ce récit, on la palpe, on l’approche sans jamais la saisir, entre « le jeu sexuel et la réalité ». Le consentement, ou plutôt le vice de consentement, grâce à des manipulations perverses d’un adulte sur un mineur prend soudainement sa dimension effrayante et monstrueuse.

 

La jeune fille a perdu son père, juste après la parution de L’Inceste, qui la rendra célèbre, et elle est devenue écrivain. On sait combien Angot sait entrelacer les récits. Celui-ci est nettement moins fort que ses deux précédents, Une semaine de vacances et Un amour impossible, mais il s’interroge, à la suite de Vanessa Springora, sur la notion de consentement, en creusant la faille béante entre cette jeune enfant heureuse d’aimer son père et ce père manipulant cet amour pur, dans un rapport pervers fondé sur une réalité tronquée, où il a joué sur le consentement floué de sa proie.

 

la force de la littérature

Une fois de plus, par ce texte, Angot prouve que le salut ne peut venir que de la littérature. Ce Voyage dans l’Est n’est pas le voyage d’Angot, mais le nôtre, dans un monde étrange, celui de notre subjectivité bafouée, retrouvée grâce à la force du texte, et la complexité de la prose.

 

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Christine Angot, en 1999 

 

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, Flammarion, Août 2021.  Prix Médicis 2021.

En ouverture :  Christine Angot © Bouchra Jarrar  

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[1] On n'est pas couché, du 30 septembre 2017.

[2] Vanessa Springora, Le consentement, Grasset, Janvier 2020.

Commentaires

  • Dommage de se focaliser sur cette femme surabonnée des médias alors qu'il y a tant de découvertes à faire à cette rentrée par exemple Mohamed Mbougar Sarr "la plus secrète mémoire des hommes"
    Contrairement à votre entrée en matière Angot je ne l'aime ni ne la déteste et elle me laisse complètement indifférent, pour moi son cas ne relève pas de la littérature. Quand je vois la Fnac aligner ostensiblement des tourniquets entiers entre Angot et Nothomb je me fais la réflexion que votre excellent ouvroir devrait trouver sa pitance ailleurs .....De "suiveur" persistez dans la direction de "découvreur" J'aimerai trouver un ouvroir qui m'ouvre des horizons et non un ouvroir qui "racle" les restes derrière les grandes machines .

  • Beaucoup de grands écrivains n'ont qu'un seul sujet. Je me méfie toujours de ceux qui connaissent la frontière de la littérature.

  • Pitié, tout mais pas Angot!

  • Complètement allergique à cette femme sans talent et d'une vulgarité sans nom. Aussi stupide que mal élevée. Mais ce n'est que mon opinion

  • Complètement allergique à cette femme sans talent et d'une vulgarité sans nom. Aussi stupide que mal élevée. Mais ce n'est que mon opinion

  • Personnellement, elle me laisse totalement froid.

  • Qui est ce Angot ? Complètement oubliée la dame. D'autres avant elle ont parlé d'inceste avec tant de talent et de pudeur ! Barbara entre autres....

  • Jouellebecq est plus drole quand il raconte des histoires de fesses.

  • Cette femme est ravagée par ce qu'elle a vécu. Elle s'est réfugiée dans l'écriture mais ce n'est guère une réussite car elle n'arrive pas à s'exprimer oralement clairement et ni par l'écriture. Toutefois, je l'ai entendu récemment dans un(e) interview et j'ai eu un point d'accord avec elle, elle essaie d'expliquer et de critiquer péniblement que la libération de la parole n'est pas un remède et ni un soulagement. On ne se remet jamais d'un tel drame. Il n'est pas nécessaire de paraître soulagé(e) car il n'y a aucun remède pour soigner le mal être qui s'en suit. Elle dit ce qu'elle pense sur le mouvement "me too" et j'ai été étonnée de son avis. Si vous avez envie de l'écouter : https://www.franceinter.fr/.../l-heure-bleue-du-mercredi...

  • Pas envie de lui refiler un seul €

  • Elle fout la trouille

  • L’ire ou l’enthousiasme ? On peut aussi mépriser une fois pour toutes le tapage mercantile orchestré autour de cette dame, que rien littérairement ne justifie.

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