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Claire Legendre, De la peur à la phobie

Claire Legendre a répondu à la demande et au défi d’un éditeur, et a réfléchi à ses propres peurs, ce qu’elle trouve chez elle de symptomatique. Des peurs, nous en avons tous, que ce soit celles des araignées, d’être bloqué dans l’ascenseur, de la foule, du viol ou de l’abandon. On appelle ça des phobies. Tour d’horizon.

claire legendre,phobies, milan jundera, litost, On connaît Claire Legendre pour une œuvre qui a débuté en 1998, et qui a progressivement tiré du roman noir vers l’auto-fiction, avec plus ou moins de bonheur. Elle revient avec un nouveau livre, qui balance cette fois entre l’essai et la confession intime. Quoi de plus normal pour un écrivain qui s’est fixé de réfléchir à ses propres peurs afin de livrer un récit détaillé et systématique. Les peurs dont elle parle sont des phobies ordinaires, et symptomatiques, proches de craintes répétitives et persistantes d’objet ou de situation.

Inutile de dire que l’inventaire est exhaustif, ou presque. De l’abandon à l’identification, de l’avion au papillon, etc., c’est l’itinéraire ordinaire du symptôme que Claire Legendre nous dresse. Toutes des phobies qui nous viennent généralement de notre petite enfance, (la peur du noir, la solitude, les monstres…) Un balayage exhaustif et honnête des propres peurs de la narratrice, pour mieux cerner l’angoisse, et la contenance de l’angoisse. « Les phobiques savent cela : la présence de l’araignée dans votre chambre est bien plus abjecte que l’araignée elle-même », écrit avec grande justesse Claire Legendre.

Pour ceux qui suivent l’œuvre de cette auteure niçoise, exilée aujourd’hui à Montréal, après être passée par Rome et Prague, ce récit explore un chemin de vie, et lève le voile sur certaines parties de son existence, un voile pudique qui donne un éclairage nouveau de l’œuvre elle-même. Derrière le spectre de la maladie de la peur, n’y trouve-t-on pas l’amour déçu, et la mort de l’amour ?

Les tenants de la psychanalyse déclarent que la phobie serait une conséquence directe du refoulement d’une motion pulsionnelle. Une stratégie psychique. Le passage le plus intéressant du livre étant celui qui touche à la litost, découvert chez Kundera, dans Le livre du rire et de l’oubli. « La litost, intraduisible en français, c’est le spectacle de sa propre misère. Kundera en fait, au filtre de la fiction, une humiliation, une honte sans gravité mais à laquelle on pourrait repenser, par exemple de façon intempestive, quand on est bien tranquillement installé sur le canapé devant la télé, et elle vous donne des tics nerveux ». Il y a la peur de la litost dans son livre. Une petite anxiété récurrente, ordinaire, qui se manifeste en présence d’un objet ou face à une situation, et qui poussent la narratrice à recourir à des conduites dites « contraphobiques », pour échapper, ou croire échapper, à ces petites douleurs insidieuses. Un très long détour donc, entre toutes ses peur, pour arriver à la fin du livre, au vrai sujet de son angoisse : la peur de la mort et la force du destin. L’inventaire de la peur finale montre avec justesse que, sans aucun lâcher-prise, la seule vraie peur qui demeure, et la peur de la peur, ce que manifestement l’auteure à manqué de dire, mais qu’elle suggère plus ou moins inconsciemment dans toutes ces pages, qui se montrent à la fois intelligentes et simples. D’autant que l’auteure évite un écueil essentiel qu’on aurait pu craindre dans ce jeu littéraire : poser pour éviter d’être trop exposé… à ses propres peurs, bien évidemment !

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Claire Legendre

 

A propos de Claire Legendre, Le nénuphar et le papillon, Les Allusifs, 2015.

(Chronique parue dans le Grand Genève Magazine, n°5, juil-août-sept 2015)

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