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Entretien avec Guiou & Morales. Un duo d'écrivains à l'ancienne

Dominique Guiou m'a gentiment envoyé son premier roman, co-écrit avec son complice Thomas Morales. L'ayant dévoré en une matinée, au commencement de l'été, je me suis fendu d'une chronique, pour Boojum, et j'ai demandé aux deux auteurs facétieux, s'ils acceptaient de répondre à quelques questions. Voici donc le compte-rendu, en exclusivité dans l'Ouvroir.


La-Dame-au-cabriolet.jpegMarc Alpozzo : Votre roman, La Dame au cabriolet, est un roman écrit à quatre mains. Il y a des duos très connus, notamment dans le roman policier ou d’aventures, Boileau et Narcejac, Franck et Vautrin, etc. Pourquoi avez-vous choisi d’écrire ensemble et pourquoi ce choix de ressusciter la littérature à quatre mains ?

Dominique Guiou : J’avais envie d’écrire un livre « à l’ancienne, comme on dit aujourd’hui en parlant d’une baguette de pain. Dans l’idéal, un livre écrit sur une bonne vieille machine à écrire. Bien sûr, Thomas et moi avons utilisé nos ordinateurs, mais c’est dans cet esprit-là que nous avons imaginé notre Yvonne. L’idée de donner vie à une héroïne old school, vintage, pas très à l’aise dans notre époque nous amusait. Plusieurs critiques ont dit que nous avions dû beaucoup nous amuser en écrivant ce roman, c’est très juste, et c’est d’ailleurs ce qui nous a donné l’énergie de le terminer… Pour nous, la littérature doit rester un plaisir, plaisir d’écrire et plaisir de lire.

Thomas Morales : Par jeu ! Nous sommes très joueurs. Un peu taquins même. Et par réaction aussi à une littérature trop sérieuse qui se regarde le nombril. Modestement, nous avons l’ambition de réhabiliter la littérature dite de divertissement, c’est-à-dire donner du plaisir de lecture au plus grand nombre tout en maintenant un bon niveau d’écriture. C’est un art délicat, nous nous efforçons d’insuffler un peu de style et de fantaisie dans un univers formaté. Et puis, travailler à deux s’est révélé être un pari assez jouissif. Quel plaisir ! Alors que les auteurs détestent partager la vedette, nous avons réussi à trouver un chemin, un compromis entre nos deux tempéraments. Dominique, par son passé de critique littéraire, murmure à l’oreille des lecteurs. Il a trouvé le ton juste et s’est beaucoup amusé à façonner le caractère psychologique d’Yvonne. Il a le don pour faire vivre les personnages, leur donner une intensité originale. Moi, je suis plus un chroniqueur sur le vif qui impose un rythme effréné et un tempo soutenu. Enfin, s’inscrire dans une tradition old school de l’écriture à quatre mains n’est pas pour nous déplaire. C’est une façon de tutoyer nos illustres aînés. J’aime ce lien presque invisible entre des auteurs de différentes générations. Je pense ici à Léo Malet ou à Frédéric Dard. Je suis un indécrottable nostalgique, le passé est mon terreau de création. Si je peux continuer à faire briller le monde d’avant, j’en suis ravi.

M.A. : Avec votre personnage très atypique, détective privé, qui ne fait rien comme tout le monde, conduit une vieille SAAB, jaune canari, se décrivant « délibérément old school », ne pouvant travailler que dans un boulot « sans petit chef », on a le sentiment que vous vouliez rendre hommage au roman policier et au roman populaire qui faisait florès dans les années 70, en écrivant ce roman, tout comme au cinéma populaire, dont Thomas Morales est un des grands spécialistes, et qui participaient de la littérature de divertissement. Est-ce seulement un sentiment ou avez-vous vraiment cherché à donner une nouvelle vie à ce genre littéraire, regorgeant de trouvailles, de bizarreries, de rebonds, d'insolences, d'inventions que la littérature populaire du début du XXIe siècle semble bouder, par conformisme ?

D. G. : Bizarreries, insolences, trouvailles… c’est bien vu ! Notre objectif numéro un, c’était d’amuser, de surprendre. Nous avions un certain souci de réalisme, sans quoi il est difficile de tenir en haleine le lecteur, mais en même temps, ce même lecteur souhaite s’amuser, sourire, se divertir. Il faut donc malmener un peu la sacro-sainte vraisemblance. Franchement, un privé qui fait ses filatures dans un cabriolet jaune poussin, ce n’est pas crédible un seul instant… et pourtant, on propose ce postulat aberrant dès la première page. C’est un peu à prendre ou à laisser… comme une espèce de contrat que nous passons avec notre lecteur. S’il est partant, tout devient possible ! Aujourd’hui, avec le succès de l’autofiction, des romans de type confession ou règlement de comptes familiaux, la plupart des romanciers annoncent que « tout est vrai » ; nous, nous osons dire « tout est inventé ».

T. M. : Oui, bien sûr ! Vous venez de prononcer le beau mot de « populaire », si malmené dans notre pays. Il y eut dans les années 70 une sorte de parenthèse enchantée. Le cinéma et la littérature nourrissaient l’imaginaire des Français, toutes classes sociales confondues. La disparition de Jean-Paul Belmondo en septembre dernier a ému la France car nous venions de perdre le représentant de ce que j’appelle le divertissement intelligent quand l’élégance et le second degré se font la courte-échelle pour nous élever. Quelque chose de léger et de fanfaron, l’action se mêle au verbe, on est à la fois au Théâtre français et dans la cascade, le jeu et le rire, les sentiments sont juste esquissés, cet art-là est beaucoup plus délicat qu’il n’y paraît. Je crois qu’Yvonne s’inspire de cette époque-là. Elle aurait pu très bien être une héroïne de Philippe de Broca, une petite sœur d’Annie Girardot. Elle en a la gouaille, une liberté d’expression qui nous manque tant aujourd’hui et elle ne cache pas ses désirs, ni ses doutes. Elle est entière. En termes de techniques d’écriture, même si le mot est laid, nous avons tenté de conserver une certaine tenue à notre ouvrage. C’est-à-dire soigner la phrase, sa limpidité et son onde nostalgique, sa percussion et sa drôlerie. Le curseur n’a pas toujours été facile à placer car, nous pouvions être emportés, surtout moi, par une certaine fougue, multiplier les références, pasticher le genre argotique ou boulevardier, avec le risque d’écrire quelque chose de finalement trop élitiste. Dominique a été mon ange gardien. Il a modéré ma mitraille sémantique. Á deux, nous sommes parvenus à trouver une langue commune pour faire vivre Yvonne. 

M.A. : Peut-on dire que votre personnage Yvonne Vitti, même si votre roman n’est encore que sa première aventure, a pour vocation de s’inscrire dans la grande tradition du feuilleton, des ouvrages qui ne fonctionnent que mieux parce qu'ils sont écrits à quatre mains, je pense à Blèmia Borowicz dit « Boro » le reporter, chez Franck & Vautrin, par exemple ?

D. G. : Les grands feuilletons du temps passé étaient publiés dans des journaux à fort tirage. Par conséquent, ils devaient être lus par le plus grand nombre de lecteurs. Notre souci constant a été d’écrire pour le public le plus large. En écrivant ces pages, je me suis toujours demandé si mon voisin de palier, la professeur des écoles de mon fils, mes amis de jeunesse, ma belle-sœur dentiste ou encore le patron du bistrot du coin pourraient lire ce livre. Je n’ai pas songé en revanche à plaire aux lecteurs de polars. Le personnage d’Yvonne a bien fonctionné auprès de ces lecteurs si différents, peut-être parce que nous avons osé forcer un peu le trait. Yvonne et tous les autres personnages du roman nous réjouissent par leurs excès. Mais ils ont aussi leurs failles, leurs faiblesses. Ils amusent et émeuvent à la fois. 

T. M. : Vous avez parfaitement raison. Avec Dominique, vous connaissez notre attachement à la presse écrite. Nous sommes des hommes du papier journal qui tend à disparaître au profit d’un monde digital. Nous avons aimé son odeur et sa mythologie. J’aurais rêvé de voir Yvonne se décliner en plusieurs épisodes, chaque semaine, dans un grand quotidien. Il me semble qu’un temps, nous avions imaginé cette solution-là pour lancer notre héroïne. J’adore l’idée d’un rendez-vous de lecture. Un sas de décompression dans une actualité souvent désarmante. Le feuilleton avait une vocation sociale mais également ouvrait la porte vers l’évasion. Nous nous voyons comme des auteurs qui viennent aérer l’atmosphère, épousseter le temps présent, la vie est suffisamment difficile pour épargner les lecteurs avec nos tracas intimes. Nous voulons partager un élan commun vers un ailleurs, la comédie policière est une si belle échappatoire.

M.A. : Comment vous est venu l’idée de ce roman et de ce personnage ? Comment l’avez-vous écrit ? Comment avez-vous organiser cette écriture commune ? Quand on vous lit, il est impossible de savoir qui a écrit quoi, quelle est votre méthode de travail ? Votre écriture à deux se compose-t-elle en phases d’écriture et de réécriture, ou certaines sections de votre roman sont clairement destinées à l’un des auteurs et à l’autre ?

 T. M. : Difficile à dire, tout s’est fait si naturellement. Je dirais que nous avons travaillé par couches superposées, mais n’y voyez surtout pas là, une théorie mathématique ou une méthode implacable d’écriture à quatre mains. Ce qui compte, c’est l’énergie et l’amusement dans l’élaboration d’un tel roman. Et la foi ! Dominique a toujours eu la foi en notre héroïne. Il l’a toujours soutenue. Il a cru, dès le départ, en son pouvoir de séduction. Moi, j’ai été plus vache avec elle. Il m’a fallu plus du temps pour que son charme opère. Désormais, elle m’est indispensable. En pratique, j’ai posé les bases de cette histoire et Dominique, le chirurgien esthétique du scénario a exercé son art du scalpel. Nous sommes très complémentaires, Dominique a le sens du détail, moi du plan large ; il cherche la fluidité et pense toujours au public le plus large possible, moi, je fais pétarader la phrase, lui donne son grain de folie. D’habitude, les auteurs se fâchent après un livre écrit à quatre mains. La Dame au cabriolet a renforcé notre amitié. Et surtout, nous n’avons jamais perdu au fil de l’écriture, le goût pour la rigolade et les bons mots.

D. G. : Thomas a été un co-auteur idéal. Je lui demandais de développer une scène ou le trait de caractère d’un personnage, et dans l’heure qui suivait je recevais ses ajouts… J’ai parfois modifié quelques scènes, j’en ai supprimé d’autres… Jamais Thomas n’est intervenu pour remettre en question mes ajouts ou suppressions… Je le soupçonne même de ne pas avoir lu la toute dernière version du livre pour ne pas avoir à émettre des réserves sur mes modifications !

M.A. : Peut-on espérer une suite à ce premier roman ?

T. M. : La balle est dans le camp des éditeurs. Vous savez, les auteurs sont le maillon faible du système. Nous proposons, les éditeurs disposent. Et puis, il y a les mystères du succès ou de l’insuccès, la rencontre se fait ou ne se fait pas avec le public. La bonne réception critique de La Dame au cabriolet, les excellentes retombées durant deux longs mois, je pense aussi aux dizaines de lettres et textos envoyés par des lecteurs anonymes, nous font penser objectivement qu’Yvonne a un avenir. Un bel avenir même, j’en suis convaincu. Avec Dominique, nous avons déjà des idées d’enquêtes… Je peux même vous avouer que la Bretagne pourrait être son prochain terrain d’action. Et puis, la télévision s’est intéressée à nous. Alors oui, j’espère que vous pourrez livre bientôt un nouvel épisode des aventures d’Yvonne !

  

Dominique Guiou et Thomas Morales, La Dame au cabriolet, Serge Safran, avril 2021.

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En ouverture : Dominique Guiou (à droite) et Thomas Morales se sont amusés comme des fous à bâtir ce roman policier. Coll. particulière

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