20 novembre 2009

Soleils noirs, 1 : Maudit Matzneff

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L'archange aux pieds fourchus

 

C'est George Sand qui écrivait à son ami Jules Boucoiran : « Ah ! ma foi, vive notre vie d'artiste, notre devise est liberté ! » Et il est à peine étonnant de retrouver cette citation en exergue des derniers carnets intimes de Gabriel Matzneff (Carnets noirs, 2007-2008) qui livrent les années les plus récentes de sa vie. Pas étonnant, soit, mais instructeur ! Instructeur sur l'ensemble de l'œuvre de ce représentant encore vivant d'une philosophie du « libertinage mondain » : cacher sa vie ou la montrer à nue ? Vivre servile à la morale de son époque ou affirmer ses désirs ? Aimer la loi ou aimer la vie ? C'est dans sa profonde et riche solitude que l'écrivain nous donne sa réponse.

Car Matzneff depuis plusieurs années, lâché, trahi, combattu, nous paraît de plus en plus « seul ». Oui ! D'ailleurs parlons-en ! Parlons-en de la solitude. Un mot dont on a souvent fait un profond abus Que signifie-t-il en réalité ? Drôle d'état que d'« être seul » ; si mal compris, si mal reconnu. La solitude, mot qui recouvre, – du moins on le croit – tout le pathos des temps modernes, et que l'on confond volontiers avec le mot « isolement ». C'est le poète Rilke qui nous offre une réponse que Gabriel Matzneff, j'en suis sûr, ne renierait pas : « Depuis des semaines, sauf deux courtes interruptions, je n'ai pas prononcé une seule parole ; ma solitude se ferme enfin et je suis dans le travail comme le noyau dans le fruit ». (Lettre du 03 août 1907) Cette solitude, sous forme de recueillement, nous dirait Maurice Blanchot, est l'espace vital de l'artiste, son jardin secret, l'horizon même de la création de son œuvre.

C'est le silence nécessaire à l'accouchement des mots.

 

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Un silence qui se fait dans l'écriture et son expérience de la solitude ; seuls les mots. Seul, d'une vie qui se paye de courage et de liberté, mais que les temps de puritanisme échevelé finissent par isoler dans le bunker de l'immoralisme d'une époque qui se prête, au nom des libertés individuelles, de tout interdire. Seul face à la racaille de « censeurs » qui rêveraient d'effacer le doux nom de Matzneff de l'histoire de la littérature française. Mais non point seul dans la vie... La vraie... celle qu'il couche sur du papier, celui de ses célèbres carnets noirs qu'il conserve toujours par-devers lui, et qui lui servent à graver définitivement ce que la mémoire, en belle garce manipulatrice, aurait tôt fait de trafiquer ou de faire disparaître. Combien d'amis, d'amantes, d'admirateurs, de fidèles lecteurs ? Et combien conspuent Matzneff dans le petit écran du téléviseur, mais le saluent et le félicitent dans la vie ? « Ce séjour à Turin me plaît beaucoup, Michel Fleury et Bernard Dunand se mettent en quatre pour me rendre la vie agréable, Véronique aussi, et je suis heureux de les revoir, mais peut-être aurais-je préféré être seul. Seul avec Nietzsche », écrit l'auteur dans la nuit du 26 au 27 décembre 2007. Du temps qu'il reste, Matzneff sait que c'est compté, compté pour achever une œuvre, dans l'élan qui la porte, et contre les thuriféraires qui essayent tout ce qui est en leur pouvoir pour l'empêcher de se voir accomplir... Parfois même, ses anciennes amantes qui, autrefois, lui servaient de ces doux mots d'amour, si vite oubliés, lorsqu'il s'agit de se racheter une réputation et une conduite mondaine. Ce besoin de solitude, propre à l'écrivain qui, dans l'intimité du silence, tentera d'imposer sa parole, son ton, et de l'élever à l'universel, Matzneff l'a toujours ressenti, mais aujourd'hui, il se fait oppressant, imminent, car il se sent de moins en moins « apte aux autres ». Comment l'expliquer ?

 

Comme le feu mêlé d'aromates

 

Comme si son écriture était mêlée de feu et de sang. N'en fait-on pas désormais un peu trop autour de l'œuvre de Matzneff ? Ou plutôt, devrais-je dire, ne réduit-on pas son travail à quelques penchants, devenus, depuis peu, trop sulfureux, pour les « moins de seize ans » ? Car toute la question est bien là. Si Matzneff s'est vu contraint de faire une entorse à son principe de base, c'est-à-dire publier ses carnets noirs longtemps après leur rédaction, c'est pour définitivement protéger ses derniers souvenirs d'une meute enragée qui, au nom de la loi et de la morale, entend en finir avec, non pas la « pédophilie » en réalité, mais la sexualité libérée, l'amour, et le plaisir de vivre et d'aimer. Oui ! Car il s'agit plus sérieusement d'approfondir ces étranges « cabales » qui sont aujourd'hui instrumentalisées par une élite néo-conservatrice enracinant sa pensée dans des valeurs qu'elle prétend immuables, et dont le seul talent, après avoir dressé une frontière symbolique entre les jeunes et les adultes par le recours à la loi, et d'avoir multiplié les interdits au nom de valeurs dites « universelles », qu'elles soient juridiques, esthétiques ou morales. Echues à leur plus pure souveraineté, ces valeurs se chargent de décontextualiser les œuvres humaines, de les extraire des lieux où elles ont été produites pour les soumettre à une norme idéale, et ainsi justifier la censure par le vœu, purement socratique celui-ci, de défendre le Bien, le Beau et le Vrai.

 

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La société dite « démocratique » aura tôt fait de relayer le nouvel ordre moral, dans le néant de son gigantesque réseau d'informations, - une sorte de bulldozer aveugle ! -, au plus grand nombre qui, chantant à l'unisson comme de dociles petits rossignols, se plieront volontiers, peut-être sans même le savoir, au dictat du moment. Or, je n'écris pas ce texte pour contester ce qui, depuis la naissance de la philosophie a été systématiquement combattu par la pensée occidentale, à savoir la doxa, qui a, disons-le, en droit toujours tort. Je n'écris pas plus ces lignes pour ajouter, à une liste déjà importante, une critique élogieuse qui ne ferait que, dans le marasme ambiant qui nous cerne à présent, rajouter, à quelques déjà bonnes critiques, une nouvelle qui ne saurait apporter rien de neuf. Je sais que les quelques flics de la « bien pensance » ont déjà sévi à la sortie de ce nouvel ouvrage de Matzneff. Qu'une fois n'est pas coutume, on a essayé de l'enterrer avant même sa naissance. J'ai également été mis au courant des procès judiciaires qui ont été faits, par des ex-amantes, à l'auteur et son éditeur, pour les dissuader de publier ce nouveau journal intime. Mais n'est-ce pas finalement une manie chez certaines de ses maîtresses, de vouloir cacher leur relation à l'opinion publique après avoir couché avec cet homme à femmes notoires, dont la réputation, quoi qu'on en dise, n'est plus à faire ? Est-ce décidément si original de lire, de-ci de-là, des vierges effarouchées qui veulent en découdre avec l'amant de ces nymphettes qu'il s'agit désormais de protéger, coûte que coûte, de ses mains de « prédateur » ? N'est-ce pas au contraire banal de chercher à défendre l'indéfendable, histoire de montrer au monde entier que, dans l'isolement de son pseudo-courage, on sait reconnaître le talent d'un écrivain « infréquentable » et de le défendre, armes à la main, jusqu'à la mort s'il le fallait. Sauf, qu'en la qualité, le seul Spécial « Ecrivains infréquentables » que je connaisse paru récemment, (La Presse Littéraire, HS n°3, mars-avril-mai 2007) ne dit pas un mot sur l'un de nos écrivains les plus inclassables, et les plus polémistes, et qui suscite néanmoins autant le scandale que la fascination. Etrange histoire, non ? Alors acte manqué, ou simple indigence de la part du coordinateur de ce numéro Spécial ? Allez savoir ! Même les plus féroces intellectuels, les plus réacs, ou supposés tels, rechigneraient donc à reconnaître l'extrême singularité d'une œuvre aussi féconde, tant sur le mode des idées, que sur le courage à exposer la vie de l'auteur dans sa plus pure vérité.

 

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Carnets noirs

 

On dit de Matzneff qu'il aime les jeunes gens. Qu'il ne voit rien de scandaleux à aimer les moins de seize ans. Qu'il s'entoure de femmes, toujours jeunes, bien plus jeunes que lui, pour valoriser ses pulsions machistes et sexuelles. On encadre la critique d'un halo de moralité judéo-chrétienne, et l'on tente, par tous les moyens, de clouer au piloris le coupable. L'auteur même du « crime » est d'ailleurs d'une telle impudeur, qu'il n'hésite pas à confesser ses « coucheries » par la sacro-sainte voie éditoriale. Ce qui est, vous me le permettrez, en terme de dernière cabale qui réduit tragiquement nos « libertés », tout l'objet même de la publication hâtive de ce tome des carnets noirs. Matzneff ne cherche d'ailleurs pas à s'en cacher. Publier ce journal intime avant qu'il ne soit trop tard. Stimulé par un sentiment d'urgence, il est mis en demeure de livrer au plus vite, les moments forts de sa vie amoureuse et intellectuelle de ce nouveau siècle (2007-2008).

 

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Parler pourtant de l'écrivain à partir de l'adolescence et de la morale est sûrement la plus grossière entrée si l'on veut aborder la raison d'un scandale, qui a tout bonnement, obligé le scandaleux à nous livrer les années les plus récentes de sa vie. Pour comprendre, je vous renvoie à un entretien qu'il m'avait accordé en août 2008, à la Table ronde, (Le Magazine des Livre, n°14, fev-mars 2009) et dans lequel, il n'hésite pas à avouer que sa conception de l'écrivain rejoint finalement, le sens même qu'il donna à l'engagement de toute une vie : « subvertir l'ordre en place. » Car, l'ordre est toujours, au final, un désordre, dit-il.

 La subversion de l'ordre en place commence donc par la publication au grand jour de ses carnets intimes, sensés, comme leur nom l'indique, rester dans les tiroirs de l'auteur, à l'abri des regards, et des vierges effarouchées. Qui peut supporter une telle impudeur ? L'écrivain est cet artiste, socialisé qui plus est, qui ne respecte pas les codes élémentaires de la bienséance. Oser recourir au journal, aux confessions, au récit de soi-même. « Le moi est (pourtant) toujours haïssable » scandait le moraliste Pascal. Alors pourquoi chercher ainsi à graver dans le marbre, le temps qui passe et l'écoulement des jours ? Et oui ! Mais néanmoins continuons ! Car n'allez donc pas penser pour autant que ce serait tout. Parce que ce serait en définitive bien peu de choses, pour un aussi large scandale. Non ! La réponse à notre problème, c'est Matzneff lui-même, qui nous la donne : ce qui appartient profondément à la sphère du désordre social, c'est de refuser de grimper dans le long et morne cortège de la moralité ambiante. C'est d'afficher, sans la moindre gêne, une haute idée de l'amour ; de ne pas rechigner à faire l'expérience du plaisir ; d'accepter de vivre en toute liberté une passion partagée. En résumé, « C'est d'être soi » qui est, aux yeux de la moralité bourgeoise, le plus grand des scandales.

Et de ce nouveau tome de ses carnets de venir le confirmer. Alors, qu'y-a-t-il de si subversif dans ce énième livre de Matzneff ? L'auteur s'épuise entre ses diverses maîtresses, toutes aussi tendres et adorables les unes que les autres, mais qu'il semble ne plus vraiment aimer. Las ? Abimé ? Ou trop attaché à en aimer une seule qui lui refuse de consommer, non sans jouer la relation d'amour triangulaire, cet amour qu'elle lui promet, et lui ôte cependant, selon son bon plaisir. C'est donc ainsi qu'il est Matzneff, entouré, et pourtant non comblé ! Car, lorsqu'il aime, c'est jamais qu'une seule femme à la fois. Aujourd'hui : Marie-Agnès.

 

Les soleils révolus

 

Seulement voilà, comme l'amour est un long chemin de croix, le couple s'engage, plus par la volonté de Marie-Agnès que par celle de Gabriel lui-même, dans un grand jeu du chat et de la souris. Et c'est bien ça l'essentiel de la vie sexuelle et amoureuse de Matzneff ! Libertin mondain certes, orthodoxe et croyant, mais guère prosélyte nihiliste, ou homme au cœur de pierre comme put l'être le Don Juan de Molière et de Mozart. « Matzneff l'hérésiarque » selon les mots mêmes de l'intéressé, il serait plutôt de cet anti-donjuanisme dont la vie amoureuse, certes agitée, ne serait jamais imperméable à la passion et la souffrance. Que ce soit autrefois avec Francesca, Vanessa, ou aujourd'hui avec Marie-Agnès, adolescentes ou adultes, la relation qui noue Gabriel à son amante est toujours faîte de ce plus grand des pêchés, de cette idée des plus réac' : non pas la patrie, ou encore la famille, mais le bonheur. Le bonheur dans la passion amoureuse. Allons ! Soyons clair : comment une société digne de ce nom, où l'ordre règnerait pour réguler les lois et la morale pourrait-elle légitiment accepter la nature tragique et fatale de la passion ? Comment une société qui entendrait survivre à elle-même serait-elle apte la clandestinité et l'imprévisibilité de l'amour contre l'ordre de l'institution et la stabilité familiale ?

Il y aurait certainement quelque chose de grotesque à tenter de résoudre cette énigme qui, par sa seule mise en problème, se résolve d'elle-même.

Et voilà donc ce qui est profondément scandaleux dans ces pages. Voir Gabriel ainsi continuer, s'obstiner comme un enfant, s'escrimer aveuglément pour conserver auprès de lui, une jeune femme, mariée à un aptère de surcroit, tenter, désespérément, entouré de maîtresses occasionnelles, et peiner tous les diables à se faire aimer d'une seule. Luttant, comme un saint le ferait pour l'amour de Dieu, et croire en sa passion, préférer même de loin se perdre dans sa passion que de perdre sa passion, se livrer corps et âme au mythe des âmes sœurs presque... Est-ce bien raisonnable ?

 

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Je ne donnerai bien sûr aucune réponse ici. Qui le prétendrait d'ailleurs ? Voilà juste venir le fiancé. Rien de plus. Matzneff dans toute sa vérité. N'est-ce pas déjà bien suffisant ? Matzneff dont on ne se sera jamais débarrassé. Comme un pavé dans la mare, il aura bravé les plus vindicatifs, il aura essuyé toutes les infamies ou les trahisons, mais pourra-t-il au moins se targuer d'avoir sauvé l'essentiel : la liberté de vivre en homme passionné. Un homme inutile qu'on aura vainement tenté d'ostraciser car, comme Casanova en son temps, sa vie fut, en elle-même, cette véritable entorse à la morale et aux bonnes mœurs que ses journaux intimes viendront sauver de la fascination de l'absence, enracinée définitivement dans cette présence « sans présent ».

Certainement pas l'un de ses meilleurs textes, ses Carnets noirs, 2007-2008 s'inscrivent toutefois dans la continuité des autres journaux, nous livrant, au hasard des pages, la vie intime de l'auteur, ses rencontres parisiennes, ses nombreux voyages, et ses points de vue à chaud sur l'actualité de son temps. Bref ! Un régal pour les amateurs... mais vermines moralisatrices, prière de s'abstenir !

 

 

(Texte établi à partir de Carnets noirs, 2007-2008, Editions Léo Scheer, 2008.)

19 novembre 2009

Le Dehors, la Nuit, 4 : Intolérable tolérance !

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Slavoj Žižek est psychanalyste et philosophe. C’est dans l’ignorance quasi totale des Français, que jusqu'en 2005, la Slovénie abritait l’un des intellectuels les plus repris dans le monde, et déjà culte en Europe de l’Est et aux États-Unis.

 

Si on découvre Slavoj Žižek, il s’agit toutefois de se rappeler qu’il est un poids lourds de la pensée mondiale, un penseur incontournable comme le furent Sartre, Bourdieu, Lacan ou Derrida en leur temps.

 

Auteur déjà chez Climats de La Subjectivité à venir (2004) et aux éditions Amsterdam de Vous avez dit totalitarisme ? (2004) entre autres, tout l’axe central de l’oeuvre de ce penseur révolutionnaire repose sur la définition même des termes d'une véritable politique d'émancipation. On comprendra alors pourquoi Slavoj Žižek émet dans cet ouvrage l'idée qu'une forte dose d'intolérance est nécessaire pour élaborer une critique pertinente de l'ordre présent des choses. Une idée d’autant plus problématique que l’époque actuelle tend à diaboliser toute pensée qui chercherait à s’élever au-delà d’une norme balisée et « bien pensante » élaborée par des censeurs de la morale, gardiens de la « tolérance » et du « politiquement correct ».

 

Mais qu’est-ce qui se cache réellement derrière le langage feutré de la tolérance contemporaine ? Slavoj Žižek répond à cette énigmatique question en pointant du doigt ce qui se dissimule derrière ce principe d'indulgence : à savoir un processus de dépolitisation généralisé. Un multiculturalisme dépolitisé qui est la nouvelle idéologie du capitalisme global.

 

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Bref, ce livre est salutaire face à la pensée molle de notre époque. D’abord parce que Slavoj Žižek dénonce la supercherie profondément hypocrite qui se retrouve dans l'idée bombardée tout azimut aujourd’hui, que le plus grand danger réside dans les différentes formes d'intolérance, de nature ethnique, religieuse ou sexuelle. Ensuite parce que derrière un titre d’ouvrage faussement provocateur, il nous offre un livre critique d’une pertinence rare qui passe notre époque au peigne fin, afin de dénoncer les disfonctionnements de nos sociétés modernes. Un ouvrage d’autant plus ambitieux qu’il se situe à la frontière de la philosophie et de la psychanalyse et qu’il aborde des thématiques aussi vastes que : Lénine, l’opéra, Schelling, David Lynch, Marx, Kieslowski, Hegel, Matrix, les cuvettes de toilettes, ou encore le 11 Septembre. Un livre qui ne saurait rebuter quiconque grâce à sa facilité d’accès. Exit donc, le ton professoral des ouvrages universitaires saturés d’un jargon philosophique à l’usage des initiés. Certes, la prose de Slavoj Žižek est radicale, mais c’est pour nous ramener fermement à s’interroger sur une époque fertile en contradictions. Exit également l’exigence moderne ultime du « politiquement correct » et de la « tolérance ». Slavoj Žižek se risque sans craintes à reposer les définitions exactes de termes parasités par un vocabulaire intellectuel qui rend l’usage de notions tel le mot « totalitarisme » ou « proto-fascisme » impropre, termes utilisés aujourd’hui de façon très fréquente pour diaboliser une thèse mal acceptée. Il s’agit donc de réaffirmer l’usage des passions politiques fondées sur la discorde, l’usage de l'intolérance pour questionner notre curieuse époque.

 

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« À l’aune des critères politiques traditionnels, nous vivons sans aucun doute des temps étranges. Penchons-nous sur la figure paradigmatique de l’extrême droite d’aujourd’hui, les milices fondamentalistes millénaristes aux États-Unis. N’apparaissent-elles pas souvent comme une version caricaturale des groupuscules séparatistes de l’extrême gauche militante des années soixante ? Dans les deux cas, nous avons affaire à la logique anti-institutionnelle radicale : l’ennemi ultime est l’appareil d’État répressif (FBI, armée, système judiciaire) qui menace la survie même du groupe, organisé comme un corps extrêmement discipliné afin d’être capable de résister à cette pression. L’exact contraire de cela, c’est un gauchiste comme Pierre Bourdieu qui défendait l’idée d’une Europe unifiée en tant qu’« État social » fort, « garantissant le minimum de droits sociaux et la sécurité sociale contre l’offensive de la globalisation » : il est difficile de s’abstenir d’ironiser devant un intellectuel d’extrême gauche élevant des remparts contre le pouvoir corrosif global du Capital tant loué par Marx. »

 

On comprend alors que le modèle de tolérance multiculturelle dominant auquel nous avons aujourd’hui affaire n’est pas si innocent qu’on veut le faire croire, que le monde post-politique qui est le nôtre s’appuie sur un pacte social basique à partir duquel les décisions sociales ne sont plus l’objet de débats et conflits politiques, ce qui entraîne Slavoj Žižek à utiliser plusieurs outils philosophiques afin de déconstruire les idées reçues et mettre en lumière le marasme idéologique dans lequel nous baignons : ses principaux outils sont la dynamite, le paradoxe, la conciliation des contraires, sans compter l’humour, humour que détenait déjà Socrate en son temps.

 

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Une lecture donc, à la fois étonnante et déstabilisante, mais précieuse aussi, car elle nous apprend, contre la pensée unique, et l’intoxication volontaire des masses par la société du spectacle, qu’il ne devrait y avoir de maison pour la tolérance…

 

(Texte établi à partir de Slavoj Žižek, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2004.)

13 novembre 2009

Le Dehors, la Nuit, 3 : Kafkaïaque

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Il va me falloir qualifier le petit livre rouge de Alessandro Mercuri. Mais comment ? Cet ovni dans le petit monde de l'édition, publié chez l'excellent Léo Scheer, à la fois jubilatoire, politiquement incorrect, noir et cynique, ne livre pas son mystère d'un revers de main. Ni roman ni essai, ce court texte de 140 pages environ, se veut un portrait au vitriol d'un ordre mondialisé qui a définitivement cessé de répondre de lui-même. S'attaquer au géant Coca-cola, décidément, il fallait le faire ! Le transformer en ordre mondial néfaste et terroriste, il fallait le vouloir ! Que nenni, vous répondra l'auteur. La guerre a été déclenchée par le géant américain lui-même à travers la prédiction funeste prononcée par l'oracle français Patrice Le lay : « Ce que nous vendons à Coca-cola, c'est du temps de cerveau disponible. » Sentence insupportable ressassée en boucle jusqu'à l'écœurement à l'époque, c'est-à-dire 2004, la révélation fracassante s'est peu à peu transformée, au cours des années, en aphorisme cynique pour altermondialistes effrénés. Alors quoi de neuf sur la guerre économique et commerciale qui sévit dans nos cerveaux malades ? Et bien c'est tout le sujet du livre de Alessandro Mercuri. Loin de répéter les nombreuses inepties qui ont souvent fleuri sur le web et ailleurs, à propos de l'inqualifiable Le Lay qui avait, manifestement, ce jour-là, pété un plomb, l'auteur de ce livre sans concession, philosophe et cinéaste par ailleurs, voulant frapper fort, n'hésite pas à élargir son débat pour égratigner au passage, l'ensemble du monde marchandisé.

 

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 Sans pitié ni sucre ajouté.

Voilà ! Le slogan du livre est scandé ! On vous a averti dès la page de couv'. Donc pas moyen de retourner en arrière. Vous tenez en vos mains le nouveau petit livre rouge du vingt-et-unième siècle qui affiche toute l'ambition nécessaire pour affronter les géants qui écrasent les êtres humains de ce nouvel ordre mondial : homme marchandisé, société de la communication unilatérale, cerveaux formolisés, religion discréditée, etc. Certes, il vous reste le cinéma français qui fait encore un peu de la résistance. Pas de pétrole mais des idées. Mais enfin ! Pas pour longtemps ! Puisque voilà que la pornographie, ce métastase du siècle, telle une onde de choc à haute portée, envahit tout : ciné, télé, et toutes ces nouvelles technologies qui, formant les mass media, ne font que rappeler de près ou de loin « l'avant-garde technologique nazie […] prémonitoire d'évolutions futures. » Oui ! C'est un petit livre qui ne paraît pas bien optimiste. Aux accents plus cyniques que fatalistes, on ne peut pas lui reprocher toutefois de manquer d'humour et de tonus. Dans cet univers psychédélique, nous sommes promenés entre mort de Dieu, fin de la culture, aliénation des masses (par les) médias, technologie d'auto-destruction, mondes virtuels...

 

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Sur fond de monde absurde, en forme de labyrinthe kafkaïen, Alessandro Mercuri se fait le conteur d'un monde, parvenu à son apogée, dont la fin prochaine s'annonce à grand renfort de situations absurdes, de transgressions, et d'impostures... D'aucun accuseront l'auteur de paranoïa aiguë. Mais l'on ne pourra qu'excuser celui-ci. Son humour, et son côté anarcho-psychédélique décalé font de son livre un vrai moment de plaisir. Et l'immersion dans ce monde délirant peut même nous rendre un peu la vue...

  

(Texte établi à partir de Kafka Cola, Léo Scheer, 2009.)
(Chronique parue dans Boojum-mag.net, nov. 2009.)