20 avril 2012
La pensée molle, 4 : Onfray ou les forces de l’Empire du Bien

« J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui. Combien d’artistes ne gagnent leur procès qu’en appel ! »
André Gide, Journal, feuillet, 1921.
Qu’est-ce donc que cette époque où, comme cela, on dénonce, on calomnie, on exécute en public au nom de l’honnêteté… de l’Empire du Bien ? Le dernier ouvrage d’Onfray consacré à la figure d’Albert Camus[1] est l’expression même de cette dérive. Un livre nourrit de pulsions de mort… d’un socialisme de ressentiment !! Cela me fait irrémédiablement penser à cette phrase de Cioran : « C’est en vain que l’Occident se cherche une forme d’agonie digne de son passé. » Ça se revendique de Nietzsche ; ça en suit le chemin inverse. Un livre symptomatique de notre époque… Sans compter les prises d‘otages dignes des pires commandos armés. Ici, en guest-star, Camus dont Onfray se revendique sans conditions. Aucune mauvaise pensée n’est tolérée chez notre écrivain de la mer méditerranée… Exit le négatif, le flou, le tortueux ; exit la part d’ombre. Ici, tout est lisse, sans quoi on exécute. En règle ! Avec l’aval des hommes doués d’une moraline à la hauteur de leur non-pensée actuelle. Les possédés du Bien, les hallucinés de l’uniformité sont aux commandes. Et gare à celui qui ferait un faux pas !
L’hédonisme se porterait-il bien en ce siècle naissant ? Je n’en suis pas si sûr ! Rappelons-nous au moins cinq minutes de quoi cette philosophie morale se flatte : d’avoir placé le plaisir et le bonheur au centre de tout ! C’est vrai qu’au cours des vingt ou trente dernières années, on s’est répété à loisir qu’il fallait se préoccuper du temps présent ; que la jouissance et la satisfaction de tous nos désirs étaient l’objet d’une vie totalement réussie. En mettant ainsi en place la thanatomachie, confondant ainsi Eros et Thanatos, on a décidé que le vingt-et-unième siècle sera jouissif ou ne serait pas ! On a élevé au rang de philosophes autorisés, parce que médiatiques, des philosophes prétendument jouisseurs ou solaires, et la civilisation occidentale s’est mise à jouer les médecins malgré elle ! Que fallait-il alors soigner ? Le corps, bien sûr ! L’âme sans disconvenir !!
Mesdames et messieurs, voilà le nouveau médicament de l’époque : la jouissance et la facilité ! Enrobez-le tout d’une morale populaire, pour ne pas dire populiste, et servez frais ! C’est peut-être cela le désastre !
Depuis presque vingt ans, Michel Onfray produit du livre philosophique. Au commencement, sans forte prétention, si ce n’est d’être un professeur de philosophie rigoureux et clair, doublé d’un professeur des plaisirs et de la jouissance, il nous gratifiait d’un ouvrage par an environ. Une sorte de post-soixante-huitard qui vous lance son « Jouissez sans entraves ! » à la gueule, mais non sans être tout de même l’ami des hédonistes, des cyniques, des rebelles de gauche, de la masse prolétaire. Il avait tout de l’anarchiste ; libertaire affirmé, il alla même jusqu’à créer une Université populaire pour éduquer le peuple ! Imaginez seulement comment un étudiant en philo pouvait si aisément, et avec quel plaisir, s’identifier à peu de frais à notre philosophe des masses prolétaires !
Il faut dire que c’était à peu près ça les années 90 et 2000 : une terre de la pensée désertée peu à peu des grands penseurs, puis des autres, au point de laisser s’installer à leur place, et d’ainsi laisser occuper le champ philosophique, les intellectuels les plus populistes, armés de gants de boxe et de « gros concepts ». Depuis, on s’est fait à l’idée qu’une pensée complexe, souvent difficile d’accès, était une pensée d’universitaires, adressée à une élite autiste, méprisante et coupée du réel. C’est, en bonne logique, et sur une telle idée symptomatique d’une époque au ralentit, qu’Onfray bâtie le mythe de Camus, et par la même occasion, son propre mythe. Et c’est probablement ce que je reproche en premier à la pensée actuelle d’Onfray : son manichéisme forcené. Par exemple, il nous gratifie très largement de la pauvreté de Camus, et de la bourgeoisie de Sartre – ce qui expliquerait semble-t-il les différends entre les deux camps ! Il cherche en tous points à opposer le socialisme de Sartre et le socialisme de Camus ; il ne manque pas de faire référence à une droite nocturne, tandis que la gauche serait solaire, etc. Bien sûr, Onfray n’évite pas le piège, mais non il le tend même à la droite, pour souligner que son péril serait réactionnaire, fasciste, bourgeois, anti-démocratique, etc. Enténébré d’une vision de l’homme marquée par les horreurs du vingtième siècle, Onfray ne cesse de chercher à en découdre avec les idéologies, nous gratifiant au passage d’un cahier-photos où toutes les horreurs du siècle dernier y sont résumées en plusieurs images, parfois mal placées ou mal choisies, souvent de mauvais goût, n’ajoutant rien à ce qu’on ne savait déjà ! Le siècle y est revu et ressassé sous l’angle des actions politiques et militantes de Camus lui-même, et à la manière du romantisme le plus échevelé : Camus, le méditerranéen solitaire, autodidacte, souffreteux, droit dans ses bottes, philosophe honnis et mal compris, libre, franc, sans rémission et sans compromission, dandy, dionysiaque, génial, et déclenchant les foudres des meutes de persécuteurs malveillants et manipulateurs – appartenant, ça va de soi, à une gent d’intellectuels de milieux bourgeois très fermés.
Après avoir dénoncé à peu de frais la religion, puis la psychanalyse, voilà qu’Onfray essaye de déboulonner ce qu’il en reste du mythe de Sartre – c’est-à-dire finalement peu de choses ! C’est ce qu’on pourrait appeler, à la suite de l’expression consacrée, la rebellitude ! C’est que Philipe Muray appelait brillamment les « mutins de panurge ». Voilà que notre époque nous invite à désormais tomber d’accord sur ce avec quoi il faut être en désaccord, mais sans risques bien sûr ! C’est la guerre, mais sans morts d’hommes ! La lutte finale, et surtout festive ! N’étant ni historien des religions ni psychanalyste Onfray nous avait déjà, et avant celui-ci, gratifié de deux énormes ouvrages par le poids des pages, deux formes de pamphlets en réalité accordés avec son combat politique. Ne pouvant attaquer les religions monothéistes qu’il connaissait peu, il s’était mis en tête de tuer Dieu, puis, ne pouvant s’attaquer à la psychanalyse qu’il connaissait à peine, s’était mis en quête d’avoir cette fois-ci la figure du père : Freud lui-même ! Probablement toute la différence avec les époques passées : alors que Nietzsche s’en prenait à la morale du christianisme, tout en respectant la figure du Christ, là nous vivons une version renversée de la critique philosophique : plutôt que d’attaquer les idées, on s’en prend aux personnes. Et ici, voilà que se mène une nouvelle fois le même type de croisade ! Voilà le siècle naissant, bardé de combats d’arrière-garde, lâchant les agneaux à l’attaque des moulins à vent, prêts aux pires tartufferies, prêts aussi aux pires exactions contre les ennemis déclarés du Bien. On va fouiller le passé des apôtres du Mal, on va déterrer les exactions commises, les publier au grand jour ; le travail sera celui d’une fourmi procédurière et comptable. La délation peut commencer !
Oui ! Nous l’avons repéré le don Quichottisme de la grande santé morale ! Nous les avons repérés nos nouveaux médecins de la civilisation ! Nous les avons repérées les patrouilles de la libération de l’humanité ! Le sauvetage du monde est en cours…
Et pour cela, les troupes du Bien procèdent à des épurations en règle. C’est le combat du Bien contre le Mal. C’est le principe des dénonciations en masse, dénonciations des auteurs maudits de l’Empire du Bien… Les escadrons de l’ordre moral passent toutes les biographies au peigne fin… les brigades de la surveillance morale sont aux aguets… Elles dénoncent, exécutent, purgent en règle ! Sous l’œil bienveillant de la grande censure des hommes du Bien… la soldatesque d’insurgés s’indigne, s’émeut, se répand…
On divise le monde en deux camps : celui du Bien incarné par Albert Camus, qui ne commis aucune faute – ou si, l’adultère, mais non sans une grande culpabilité qui l’amena à l’expiation, et le camp du Mal incarné par Sartre, Simone de Beauvoir, etc. (Il suffit de lire les trois interludes sartriens pour comprendre ce que pouvait être un salaud existentialiste[2].)
Bien sûr, après s’être longtemps autoproclamé philosophe dissident, voilà qu’Onfray à présent, et peut-être même malgré lui, se voit adoubé par les médias, estampillé « penseur officiel ». Les mauvaises langues diront qu’il l’a bien cherché. Mais voilà ! On se doit toujours d’être à la hauteur de ceux qui vous payent. Faire face à l’appel ! Et, tandis que le bien nommé BHL se revendique du sartrisme le plus fade, voilà que Michel Onfray prend le contre-pied, se revendiquant de toute la pensée de Camus, fautes de frappe comprises. On en finirait pas de dénoncer ce nouveau terrorisme en philosophie où on n’invente plus rien : on ramasse, on ressasse, on recycle !
D’autant qu’on dit que les livres ne changeront plus rien à la marche du monde, alors allons-y ! Tel que le disait le personnage de Sartre Garcin à la fin de la pièce Huis-clos : « Eh bien, continuons. » Il s’agit de faire semblant, désormais ! A l’attaque du naufrage de notre civilisation pour garantir le naufrage ! Laissez donc le crépuscule des dieux tranquille… circulez y’a plus rien à voir ! Ici, on exécute en règle, on liquide et on s’en va !
Mais c’est la guerre, répète-t-on un peu partout – et surtout au café du commerce. C’est la guerre en philosophie, aussi. Le logos sera guerrier ou ne sera pas ! La traduction grecque ne dit-elle pas exactement : exclusion. Il s’agit pour la philosophie du logos d’exclure du camp de la rationalité, de la connaissance, du Bien, ce qui n’est pas elle. Il s’agit donc de dresser les frontières : le professeur contre le philosophe ; le pauvre contre le bourgeois. Le philosophe de l’université contre le philosophe pour classes terminales.
Camus auréolé par Onfray : bon, généreux, patriote, modeste, honnête ; c’est l’enfant du peuple et de la misère, de la philosophie d’en bas, de la pensée du terrain. Il ne produit pas de concepts comme la philosophie bourgeoise et universitaire ; il produit une pensée en phase avec les préoccupations des gens. Il est solaire et nietzschéen. Il est le penseur du bonheur ici et maintenant, du Bien moral, de l’ordre libertaire.
Il est surtout devenu, dans cet ouvrage, lisse, absolu, sans noirceurs. Exit la part d’ombre qui pourrait effrayer l’Empire du Bien. Dans la philosophie de Camus, on ne trouve pas de fausses notes, pas de théories absconses, pas de conceptualisation à outrance, selon Onfray. Il a été « juste » toute sa vie durant, toujours selon Onfray !
Je vous livre un passage où nous parvenons à l’apogée de ce manichéisme : « Camus paie pour sa rectitude, sa droiture, la justesse de ses combats, il paie pour son honnêteté, sa passion pour la vérité, il paie pour avoir été résistant à l’heure où beaucoup résistaient si peu, il paie pour ses succès, ses formidables ventes de livres, il paie pour son talent, il paie pour son Nobel, bien sûr, il paie pour n’être pas corruptible, il paie pour sa jeunesse, sa beauté, son succès auprès des femmes, il paie parce que sa vie philosophique était un reproche à tant de faussaires, il paie la fidélité à son enfance, au milieu des petites gens dont il vient, il paie de n’avoir rien trahi ni vendu, il paie d’être un fils de pauvre entré dans le monde germanopratin des gens bien nés, il paie d’avoir choisi la justice, la liberté et le peuple dans un univers d’intellectuels fascinés par la violence, la brutalité et les idées, il paie d’être un autodidacte ayant réussi, il paie parce que enfant d’une mère illettrée, il n’aurait jamais dû écrire les livres que se réservaient les élus bien nés, il paie parce que le ressentiment, l’envie, la haine, la jalousie font la loi – à Paris plus qu’ailleurs puisque le pouvoir s’y trouve et que les Rastignac s’y donnent rendez-vous. »[3] Bref ! Bienvenue à Disneyland philosophie !
Contre l’ignominie, la canaillerie et le crime, dans le monde immanent d’Onfray et des défenseurs de l’ordre moral ambiant, il s’agit de rectifier une injustice, une erreur, une perfidie, un tort que les hommes du ressentiment ont causé à Camus de par le passé : il n’est pas un philosophe pour classes terminales. Ni Onfray, d’ailleurs ! Voilà sûrement la morale de ce livre. Bien sûr, malgré les tensions, les malédictions ou les censures, notre philosophe des foules peine à montrer en quoi la pensée de Camus était bien originale à comparée avec celle dont il s’inspirait, à savoir celle de Nietzsche, mais peu importe, voilà qu’on a flingué Sartre en règle ; les hommes du ressentiment ont vengé le juste, la vertu est sauve. Dieu que le mot vertu dans leur bouche passe pour un appel à la punition généralisée ! Mais bon ! Faudrait-il encore le souligner, tant c’est patent ici…
Les guérilleros du nouvel ordre moral font recette. Certes, ils sèment la terreur, mais au nom du Bien, c’est-à-dire du Bien absolu. Il ne faudrait surtout pas leur dire qu’ils font le mal, que leurs forces variables en fonction de leur croyance peuvent inciter la haine, et le désir de meurtre. Non ! Bien sûr que non, puisqu’ils luttent contre le Mal. Voilà le drame ! On tente d’amoindrir, de s’opposer au surgissement de telle ou telle parole, au nom du Bien absolu, du juste, de la bonne cause morale, de la grande comédie du siècle.
Contre les régimes totalitaires d’hier, on conspire, on boycotte, on interdit ou on manifeste demandant le silence du camp opposé ; celui des bien-nés, des bourgeois, des décadents, contre le peuple du soleil, de la terre, de la pauvreté, et du juste.
On me reprochera sûrement de terminer cet article par un jeu de mots. Mais ce nouvel Onfray, pour paraphraser le slogan de Mai 68 « Sous les pavés la plage », est un pavé pour la plage. Il ne risque pas de réveiller les masses. C’est du pur journalisme philosophique. Il ne nous apprend rien. Mais on ne veut plus rien apprendre en ce début de siècle. Nous sommes devenus une civilisation des loisirs, du zapping, du buzz. C’est l’événement à titre informatif. Cela permettra à la causerie française de bavarder, l’ordre moral de se renforcer, et la grande mélodie du bonheur de continuer, légère, têtue, moutonnière.
Nous n’aurons ainsi pas commencé à penser…
08:33 Publié dans Ecrire, Ecrivains, Friedrich Nietzsche, Horreurs de l'histoire, L'homme, La fin des idoles, Le sens de l'Histoire, Littérature, Moi, je, Philosopher à coups de marteau, Philosophie, Politique, Post-humanisme, Réflexions post-métaphysiques, Société, Vague moutonnière | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : camus, onfray
23 mars 2012
Soleils noirs, 6 : Sade, une esthétique de la souillure

« Plus grande est la beauté, plus profonde est la souillure. »
Georges Bataille
Dans Les cent vingt jours de Sodome, Augustine est soumise à un calvaire inoubliable. Et c’est ainsi que, trempée dans le cyanure, l’encre du Marquis de Sade décrit le supplice : « Pendant la nuit, le duc et Curval, escortés de Desgranges et de Duclos, descendent Augustine au caveau. Elle avait le cul très conservé, on la fouette, puis chacun l’encule sans décharger ; ensuite le duc lui fait cinquante-huit blessures sur les fesses dans chacune desquelles il coule de l’huile bouillante. Il lui enfonce un fer chaud dans le con et dans le cul, et la fout sur ses blessures avec un condom de peau de chien de mer qui redéchirait les brûlures. Cela fait, on lui découvre les os et on les lui scie en différents endroits, puis l’on découvre ses nerfs en quatre endroits formant la croix, on attache à un tourniquet chaque bout de ces nerfs, et on tourne, ce qui lui allonge ces parties délicates et la fait souffrir des douleurs inouïes. On lui donne du relâche pour la mieux faire souffrir, puis on reprend l’opération, et, à cette fois, on lui égratigne les nerfs avec un canif, à mesure qu’on les allonge. Cela fait, on lui fait un trou au gosier, par lequel on ramène et fait passer sa langue ; on lui brûle à petit feu le téton qui lui reste, puis on lui enfonce dans le con une main armée de scalpel, avec lequel on brise la cloison qui sépare l’anus du vagin ; on quitte le scalpel, on renfonce la main, on va chercher dans ses entrailles et la force à chier par le con ; ensuite, par la même ouverture, on va lui fendre le sac de l’estomac. Puis, l’on revient au visage : on lui coupe les oreilles, on lui brûle l’intérieur du nez, on lui éteint les yeux en laissant distiller de la cire d’Espagne brûlante dedans, on lui cerne le crâne, on la pend par les cheveux en lui attachant des pierres aux pieds, pour qu’elle tombe et que le crâne s’arrache. Quand elle tomba de cette chute, elle respirait encore, et le duc la foutit en con dans cet état ; il déchargea et n’en sortit que plus furieux. On l’ouvrit, on lui brûla les entrailles dans le ventre même, et on passa une main armée d’un scalpel qui fut lui piquer le cœur en dedans, à différentes places. Ce fut là qu’elle rendit l’âme. Ainsi périt à quinze ans et huit mois une des plus célestes créatures qu’ait formée la nature, etc. »
Qui pourrait honnêtement soutenir de telles descriptions ? Nous sommes plongés en pleine horreur… Il nous reste bien le rire. Oui ! C’est vrai ! Cette accumulation de descriptions sordides et de détails effrayants semble si mécanique, si machinale que le discours de l’horreur et de la perversion semble s’annuler de lui-même, et soudain, se prête au rire, tant cela parait grotesque. Sade était pourtant sérieux. Très sérieux. Et nous le savons ! Et parce qu’il détestait Eros, le voilà qu’il nous jette vivants dans les bras destructeurs de Thanatos. Le sexe se mélangeant à la mort au point de nier la mort qui, par contrecoup, nie le sexe. Cette esthétique des massacres et du crime, cette escalade de la violence, qui pourrait humainement la soutenir ? Certes, Roland Barthes écrivait : « Ecrite, la merde ne sent pas ». Non ! Elle pue ! Elle envahit notre esprit, notre imaginaire ; elle habite désormais notre être tout entier. Si la perversion n’est pas naturelle à l’homme prétendait Freud, elle est due psychiquement à une histoire, un parcours singulier, parfois effroyable. Donc Sade !
Mais qu’a-t-il fait de sa perversion ? Ne nous leurrons pas ! Sade est un produit. Il est le singulier rejeton d’une histoire familiale. Fils d’un père débauché et libertin, amateur de filles comme de garçons, fils d’une mère qui s’en débarrassa dans les bras de l’épouse du prince de Condé et de la maîtresse de son propre père, on imagine difficilement quel autre itinéraire aurait pu prendre cet enfant déjà prédestiné à la naissance. Soit ! Il aurait pu le dépassement ou la sublimation. Enfin ! Ne rêvons pas trop ! Sade était d’emblée condamné ! Il aurait bien pu choisir la lumière de l’amour, ou d’une saine rébellion ; il choisit les voies ténébreuses du crime, de l’anéantissement de soi et des autres. Il se fit « bloc d’abîme »[1].
Il va opter pour la part obscure. Celle qui nous regarde tous, néanmoins. En 1763, il s’installe dans la maison de sa belle-mère, et persécute sa propre épouse, lui infligeant les pires bassesses ; coups, injures, sévices sexuels. Sade sera pour cela condamné par la justice, dénoncé et incarcéré au donjon de Vincennes, pour tous les vices et les débauches auxquels il se livrait.
Sade l’effroyable athée, l’enfant d’un pervers tourné à la fin de sa vie vers Dieu, s’est fait l’homme le plus débauché de France. Par amour pour ce père, ou en réaction contre ce dernier ? Si nul ne le sait, il préparait néanmoins le terreau d’une œuvre d’art à venir, d’une esthétique de la souillure, de l’avilissement des corps et des âmes.
Infligeant la sodomie à son épouse qui acceptait avec dégoût, l’obligeant à assister impuissante à des actes d’avilissement et d’humiliation ainsi que de débauche avec de jeunes domestiques des deux sexes, Sade fut alors emprisonné à nouveau ; c’est dans sa cellule qu’il trouva la liberté de TOUT dire, et donc de révéler sa nature transgressive. Ici, ce sera la vertu qu’on transgresse, car elle est décrétée sacrée. Donc, à dénoncer, fouler au pied, etc.
Imaginez seulement un instant Sade continuant paisiblement de s’adonner à ses pires vices, et de s’assujettir à ses pires traumatismes de jeunesse ? Il n’aurait seulement jamais couché sur le papier toute cette horreur ! Car, finalement, moins sadique qu’il n’y parait, Sade écrit en réaction… c’est mon interprétation de cette œuvre d’une grande morbidité, inspirant à la fois répugnance et terreur.
Sade, c’est l’homme révolté. Un rebelle qui fit émerger une œuvre sans précédente dans laquelle il prostitua sans proxénétisme tous les corps afin d’établir la dépossession de Dieu, le plus grand « proxénète, entremetteur et propriétaire des corps. »[2] Magnifique tentative de socialisation de la volupté que peu comprirent. Paradoxal diraient ceux qui voient en Sade un athée. Pourquoi s’attaque-t-il ainsi à un Dieu auquel il ne croit pas ? Lui qui se prétend l’homme de la nature avant même de la société. Mais si Sade est un athée, il faut le prendre comme un homme qui reproche à Dieu de n’avoir pas existé. Donc, prendre Sade pour ce qu’il n’est pas et le laisser pour ce qu’il est. Tout le problème étant là. Matérialiste absolu, physicien moderne, Sade est sûrement moins sadique que l’ensemble de ses congénères, mais en grand masochiste, – plus qu’on ne voudra bien le dire ! – il se dresse comme notre miroir à tous. Sade moins sadien qu’écrivain. Sade notre prochain[3]. Sade qui, par l’usage public des corps et leur dépravation, propose un recours contre le devenir industriel du monde en tant que produit (dixit Klossowski). Cette industrie diabolique qui remplace Dieu dont la mort fut annoncée par Nietzsche lui-même, et qui coûta un bref parfum de scandale pour ce penseur solitaire. Alors Sade… emmuré dans les cachots de la Bastille pour avoir voulu porter atteinte à l’ordre public ? Avant tout, oui !

« Tous les hommes sont fous, et qui n'en veut point voir doit rester dans sa chambre et casser son miroir », écrit-il à juste titre. Dans cette littérature sans Dieu, Sade est-il vraiment sans limites ? N’est-il pas plutôt entrain de chercher ses limites, nous obligeant, nous pervers qui s’ignorent, ou feignant de s’ignorer, d’aller sonder les nôtres ? Emmurés dans les châteaux sadiens de la subversion, les personnages du livre probablement le plus insoutenable de la littérature française, Les cents journées…, sont amenés à sonder leur part obscure, leur abîme fondamental, plongés au milieu des lois déterministes de la mère-Nature, aliénés aux principes des causes mécaniques d’une nature sans Dieu – sans le père ? Avec Sade, libertin athée, la morale est considérée comme caduque, et dans un grand élan d'affranchissement, certains personnages de Sade se livrent à la libération de tous leurs désirs les plus diaboliques et pervers... Ce qui est dit là, selon mon analyse, c'est que l'être humain s'en remet à un troisième homme et sa morale dégoulinante pour ne pas avoir à faire face à ce qu'il est au plus profond de lui-même... c'est Sade notre prochain, au sens où ce serait Sade envers et contre lui-même... Rien à voir avec le bon sauvage de Rousseau... Le naturalisme de Sade est pervers par essence. Personnellement j'entends cette réflexion de Sade comme un assentiment à tous les crimes et toutes les tortures sexuelles... Une sorte de fascisme libéré et dédouané !!
Dans sa Nouvelle Justine, Sade écrit : « Le bonheur n'est que dans ce qui agite, et il n'y a que le crime qui agite : la vertu, qui n'est qu'un état d'inaction et de repos, ne peut jamais conduire au bonheur. » Et voilà qu’apparaît la clé de cette œuvre de la destruction. Dans cette esthétique de la perversion, on trouve la volonté de brouiller les hiérarchies, d’inverser les valeurs, de retourner l’échelle du progrès des générations : crimes, incestes, sodomies, viols, tortures, soumission, annihilation des corps, la perversion chez Sade devient heureuse, porteuse de chance et de dons, la vertu malheureuse, cruelle, ingrate.
L’ordre que nous n’avons de cesse d’élever, Sade n’a de cesse de le nier. Il faut mettre tous les ordres à plat ; nous devons donner libre cours aux vices en nous ; libérer tous les désirs, et comme l’aurait dit Calliclès, si un homme désire fortement se faire tyran des âmes et des corps, tant que ses moyens sont en accords avec ses désirs, il aurait parfaitement tort de se censurer au nom de la morale des faibles qui, opprimant les forts, auraient institué l’égalité et la fraternité, ruse de la raison pour se protéger des mieux armés par la nature. C’est ce qui le fera d’ailleurs dire dans La philosophie dans le boudoir, « La bienfaisance est bien plutôt un vice de l'orgueil qu'une véritable vertu de l'âme. »
Ainsi Sade pourrait s’apparenter au pervers qui, par un travail de l’esthétique de l’horreur et de la torture des corps, cherche à nous angoisser, nous tendant cette image de nous-mêmes ; cette part sombre qui est la nôtre, qui nous colle à la peau, et dont nous devons nous défaire. Moins qu’être un ignoble personnage, un écrivain scandaleux, il jouit de nous pousser jusqu’à nos propres limites, sondant ainsi les siennes, et se vengeant d’un père qui ne sut donner le moindre amour à sa progéniture. Sade l’incompris ? Probablement, mais un Sade qui cherchait l’amour, aveuglément ; perdu dans les chemins de la transgression et du vice ; enfant errant, tourmenté, otage d’une désolation et d’une solitude dont il ne se tirera jamais.
(Paru dans les Carnets de la Philosophie n°20, avril-mai-juin 2012)
05:40 Publié dans Ecrire, Ecrivains, Esthétique, Horreurs de l'histoire, L'homme, La fin des idoles, Littérature, Moi, je, Philosophie, Soi-même comme un autre | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sade
08 février 2012
Philosophie du temps qui passe, 3 : Le dégoulis amoureux

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est l’amour. Ainsi commencerai-je un livre sur le mythe d’Eros, un jour. Pourtant, lorsqu’on observe nos contemporains, on voit parfaitement ces bouillonnements amoureux, mais jamais, à aucun moment, il n’est très clair qu’il s’agisse d’amour. Tout au plus d’ennui pour certains, ou de haine pour d’autres. L’amour est devenu le nouveau divertissement à la mode. Hais autrui comme toi-même ou, aime-toi dans le miroir d’autrui, cela revient au même dans ce grand désordre amoureux qui en dit long sur le symptôme moderne ! L’amour est la névrose collective. C’est le no comprendo contemporain. C’est le luxe ultime de l’homme civilisé. Son nouveau jouet. Sa nouvelle revendication. On l’imaginerait sans mal l’inscrire dans la charte universelle des droits de l’homme. C’est dire combien nous sommes tombés bas !
Dans cette demande d’amour, ce dégoulis amoureux, qu’est-ce qui est attendu si ce n’est l’occasion parfaite de s’oublier, de s’admirer dans le miroir de Narcisse, de s’attacher l’autre et de valoriser son ego à peu de frais. Je me souviens d’un slogan, pour le si pathétique site de rencontres Meetic, qui disait à peu près ceci : « On peut tomber amoureux sans tomber amoureux ». Vivez désormais l’amour comme le sexe : safe ! Autrement dit, sentez-vous aimé sans le risque de vous perdre à aimer ! Pourtant là-dessus tout le monde se trompe.
Certes, Aristote disait dans l’antiquité : « Aimer vaut mieux qu’être aimé, car aimer est une sorte d’activité de plaisir et un bien, alors que du fait d’être aimé ne procède aucune activité chez l’aimé ». Une pensée qui pourrait certainement nous renseigner sur la vacuité de nos maladies d’amour… Car si l’amour passionnel c’est avant tout souffrir, pâtir, espérer, endurer, et se retrouver si souvent déçu par l’être aimé – sur lequel nous avons projeté nos fantasmes, nos rêves, nos souvenirs, nos attentes les plus folles – aimer veut surtout dire accepter de s’abandonner, de se laisser aller sans espoir de retour… C’est en soi déjà une aventure ! Mais que veut pour autant dire être aimé ? Pourquoi personne ne pose vraiment la question ?
De l’amour, si on rechigne à retenir que, du choc amoureux (si cher à Francesco Alberoni) il nous faut accepter la transformation de soi, le voyage sans destination précise, on lésine tout autant sur le courage, sans lequel il n’y a pas de choc. Et sans choc, il n’y a pas d’amour !
Pour illustrer ce propos, je pense au célèbre Casanova (auquel la BNF rend hommage par une magistrale exposition, notamment de son interminable journal intime, jusqu’au 19 février 2012, intelligemment intitulé : La passion de la liberté) et à cette phrase un jour prononcée dans son journal : « J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. » Si cette déclaration nous paraîtrait évidente aujourd’hui, il n’en est rien. Car, la comprendre, implique qu’au-delà du paradoxe d’une affirmation ravageuse, il nous faudrait encore rajouter, que l’amour et la liberté sont intrinsèquement liés ; que la liberté de Casanova n’était pas dans le plaisir d’être aimé de toutes les femmes, et de se séparer d’elles lorsqu’il le souhaitait, mais dans le courage d’en aimer au moins une seule, véritablement – et d’être aimé par elle ! Eros, un démon né de l’opulence et de la pauvreté, ne peut se revendiquer de nulle sécurité, de nulle tranquillité, car il est va-nu-pieds, dénué de toute beauté, toujours en quête de ce qu’il n’a pas. Aussi Giacomo Casanova ne connut nulle paix d’âme durant l’aventure de son existence. Aussi lui fallut-il concilier à la fois son indépendance et l’objet de son désir : les femmes (entre autres) – ce qu’on peut plus sérieusement considérer comme de l’amour !
Je m’explique : il ne faudrait pas tomber dans le piège simplificateur de l’amour, et croire qu’aimer serait le seul danger que l’on coure dans l’aventure amoureuse. Prenez par exemple la phrase si mal comprise de Jacques Lacan : « L’amour c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Bien sûr, ça n’est pas dire que l’amour n’existe pas, mais plutôt que la déclaration d’amour formulée à notre intention nous mettrait dans une position si inconfortable, si violente, si traumatique presque, que nous en ressentirions aussitôt une gêne, probablement même un certain dégoût. Tout le problème de l’amour, si souvent vécu par Casanova, et qu’il aura consigné d’une si belle façon dans son foisonnant journal intime, n’est pas seulement d’avoir à aimer, mais d’être tout autant aimé : car comment désormais concilier le terrifiant fossé entre ce que l’on veut de déterminé en soi, faisant de soi ce que l’on est, et l’insondable X qui s’infiltre à présent, faisant que l’on n’est plus ce que l’on est, – cause même de la déclaration d’amour.
Il faut relire Casanova, l’un des plus grands stylistes de son siècle, pour comprendre combien l’amour est désormais dérangeant, ravageur, scandaleux au XXIème. Aimer aujourd’hui, nous dit-on, c’est à la fois le must, le devoir officiel, mais c’est possible sans que l’on prenne le moindre un risque. Une sorte d’amour virtuel ! « Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir », clame fièrement des publicités pour le site Internet de rencontres Meetic. Autant dire que l’on refuse d’emblée l’aventure de l’amour, un peu comme si Casanova avait cherché à aimer, mais sans assumer à la fois son amour pour Bettine, Henriette, Léonilda et les innombrables autres, ni sa liberté si chère, qui lui coûta de passer le Pont des Soupirs.
Si la grande aventure de la liberté n’est possible sans la faculté d’aimer, l’amour n’est possible sans la liberté. Et là encore, on se trompe ! Dans notre conception égoïste de l’amour, on veut se sentir libre d’éveiller le désir en l’autre ; pourtant, ce qui fait le sel de la relation, c’est précisément le scandale même de l’amour qui prend le risque d’éveiller le désir en nous. Or, on en veut à celui qui ose nous faire cet affront : de quel droit peut-il ainsi nous éveiller à notre désir ? Cela nous fait peur, irrémédiablement, car nous ne savons pas gérer cette monstruosité !
Nous ne savons plus faire avec notre désir, ni avec l’amour.
Sûrement aurais-je dû commencer par-là !
(Paru dans Le Magazine des livres, n°34, Jan-Fév 2012)
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