23 janvier 2012

Don Juan ou le rêve féminin

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« Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah ! »Molière, Don Juan, Acte V, Scène 6.

 

 

Mais qu’est-ce qui fait courir Don Juan ? On n’a cessé de causer, d’écrire sur cette figure mythique de la séduction masculine. Plus d’un millier d’adaptions, et la psychanalyse qui s’en empare pour créer son concept de don juanisme ! On le traite bien, on le traite mal ! On l’aime, on le déteste ! On le compare très frauduleusement à un épicurien, mais parce qu’on a si mal compris Epicure ! Et l’on a si mal compris Don Juan par la même occasion !

 

Mais alors que sait-on ? Veut-on seulement savoir ? Paul Valéry disait cette chose très juste : « Rien de plus littéraire que d’omettre l’essentiel. » On a tout dit à propos de la figure de Don Juan : qu’il était libertin, athée, déceptif pour toutes les femmes qu’il avait séduites, impuissant, jouisseur impénitent, homosexuel, immoral, égoïste, pervers. Mais on omet l’essentiel ! Car c’est bien de l’essentiel qu’il s’agit ! On ne veut pas savoir. On ne veut surtout pas approfondir à propos du personnage. Sûrement ce serait trop dérangeant. Nous sommes faillibles ! Nous nous sommes bâtis cette carapace contre le monde, contre nous-mêmes, depuis si longtemps ! Le labeur et la ténacité destinés à une seule fin : fuir l’essentiel. Ça n’est pas maintenant que nous allons nous autoriser à nous percer à jour !  Et puis c’est aussi parce que Don Juan est notre parfait bouc émissaire. Il canalise toutes notre projections, toutes nos frustrations, tous nos fantasmes, toutes nos inhibitions. Il est cette économie de moyens pour épurer la violence et l’angoisse en chacun. Il est cette figure mythique dans laquelle on s’autorise à se perdre… Il est l’éternel incompris !

Incompris d’abord de son propre père – dois-je rappeler cette tirade de Don Louis dans la pièce de Molière : « Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne le pense, mettre une borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel et laver par ta punition la honte de t’avoir fait naître », incompris de son valet Sganarelle – qui cherche systématiquement à lui faire la leçon ! Incompris de la plupart des lecteurs ! Et c’est en ce premier sens que l’on peut parler de héros tragique. Don Juan peine à se mettre à jour ! Don Juan peine à naître ! Don Juan n’est pas né. Don Juan erre, à l’abandon, cherchant refuge, et des yeux pour le voir. Don Juan a perdu le sens. Et le lieu. Tout est là un problème de topos. Son existence n’a ni direction ni but. Quelle intelligibilité peut-il donc en tirer ? A quoi pourrait-il raccrocher le sens de sa vie ? Il ne cesse de courir. Ou plutôt de fuir. Et de se fuir ! La fuite est son éthique. Il fuit les femmes qu’il a séduites et délaissées. Il fuit les hommes qui sont engagés pour lui faire la peau. Il fuit les siens lorsqu’ils veulent le ramener à la saine raison. Il fuit Dieu.

 

Aussi, je pose cette légitime question – quitte à choquer : Don Juan serait-il l’homme qui n’assume pas ? Et je vais clairement y répondre.

 

Premièrement, son supposé athéisme. Il faut en finir avec cette niaiserie qui se dit partout. Don Juan croit en Dieu. C’est clair ! Il s’agite trop, le défie trop, le bafoue trop pour que ça en soit autrement. Mais voilà ! il n’assume pas cette croyance. Ou plutôt, devrais-je dire, il a clairement perdu Dieu. Il ne parvient plus à le voir – peut-être parce qu’il ne veut pas le voir. Il y a cette volonté tragique de détourner le regard, de ne pas assumer sa condition chez Don Juan.

 

Secundo, Don Juan est un homme du savoir-faire avec le corps, et un homme de la raison. Il traite les corps comme des objets, en artisan ou en technicien, pour ne pas avoir à faire face à la condition humaine, – car dans la relation de sujet à objet on perd nécessairement le sens de l’humain ; on déshumanise l’autre; on occulte ce qui est le propre de son essence, et donc par conséquent, ce que nous sommes en propre : on masque son infinie fragilité. Autrement dit, l’inconnu en lui et en nous. On traitant les corps comme un artisan qui travaille un objet quelconque, Don Juan évite soigneusement d’avoir à faire face à sa condition de mortel ; il évite d’affronter sa condition d’être fini, d’homme vivant une vie sans rime ni raison, contée par un fou. En se réfugiant dans la pensée rationnelle, cartésien par excellence, (« Je crois que deux et deux font quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre font huit »), la rationalité chère aux philosophes et aux scientifiques devient son nouveau sacré. Tout sera désormais explicable, connaissable par les seules vues de la raison. Par un merveilleux miracle ! La vie ne sera bientôt plus un problème, et la mort non plus. Dieu est enfin ramené à la connaissance de l’entendement, et les flammes de l’enfer seront bientôt éteintes par la force de l’arithmétique.

 

 Pour autant Don Juan ne trompe personne. Et il ne parvient à se tromper lui-même, non plus. Car ici la raison se fait simulacre. Elle masque, derrière les apparences d’un logos salvateur et tout puissant, une réalité effrayante, parce que désespéramment impénétrable, livrée au mystère éternel.

Don Juan est ainsi un héros tragique. Il est ce malheureux héros de notre monde moderne. Alors que Don Quichotte est d’un autre temps, ne comprenant désespérément pas le nouveau monde naissant, et prenant les moulins à vent (simulacre nécessaire à son aveuglement) pour des géants, Don Juan est bien trop conscient. Et il en crève ! Il voudrait peut-être, comme Œdipe, s’ôter la vue. Il voudrait peut-être n’avoir pas à affronter la cruelle réalité… Il voudrait sûrement éviter de voir qu’il a perdu l’horizon, par exemple. Et les arrière-mondes. Plus de « monde vrai ». Abolies les apparences, comme disait le sage Zarathoustra. Il ne peut désormais plus s’en tenir aux illusions. Et il refuse de le voir, tout en voulant voir. Car il cherche. Il est en quête. Et ce qu’il cherche, c’est Dieu lui-même. Dans le même temps, il se refuse clairement à le trouver. Sentez la peur qui l’étreint lorsque la statue du Commandeur l’appelle, une première fois. La seconde fois, on le voit se réfugier derrière son valet de Sganarelle – l’exemple typique de l’homme superstitieux – lorsque la statue lui commande de se joindre à elle pour souper. Il lui faut un guide, dit-il, comme pour se justifier… Sganarelle a beau déballer ses niaiseries morales, ses codes de conduites déontologiques agaçants, il incarne aux yeux de Don Juan, qui ne veut rien entendre de ce que Dieu pourrait être, cette seule lumière terrestre, – contre l’absurdité d’un monde sans Dieu, ou pis, d’un monde où Dieu ne saurait le comprendre ! Il ne veut pas accepter que terre et Ciel se seraient soudain rejoints pour ne former désormais qu’une unité. Il n’accepte pas la bonne nouvelle. Il ne veut pas entendre qu’il n’a plus besoin de flambeau ; que la lumière du Ciel est, ici, dans l’immanence de notre monde sensible. Peut-être même à l’intérieur de lui.

 

 Don Juan est donc le héros tragique d’un monde sans commencement ni fin, et dont la transcendance est devenue difficile. Il est l’homme absurde par excellence. Enfermé dans un rapport au monde purement matérialiste… Mais lorsque je dis matérialiste, j’entends surtout matériel. Le monde sensible renferme désormais tous ses secrets. Rien au-delà ! (Le vrai matérialiste, accroché à l’utilité et au sens des choses utiles, c’est Sganarelle, pleurant ses gages à la fin de la pièce de Molière, – mais là, c’est un autre problème !) Le matérialisme de Don Juan est un matérialisme de circonstance. Un refuge. Et un guet-apens à la fois ! Voyez ce cynisme auquel il se livre lorsqu’il convainc son père qu’il a désormais changé. Voyez ce déni de s’affronter, et d’affronter une réalité qui l’effraie. Voyez cette fuite qui le conduit, là encore, comme Œdipe, à réaliser son funeste destin, en s’évertuant à l’éviter.

 

Il tient tête à sa destinée. Il tient tête à son père, à Sganarelle. Il tient tête à Dieu. Don Juan est cet éternel rebelle, réfractaire aux lois morales, civiles ; prêt à mourir plutôt qu’à se plier. Il est cet éternel enfant, qui refuse de grandir, de s’assumer, et d’assumer son devenir.   

 

Il est un héros tragique pétri du désir tragique (si cher au philosophe Clément Rosset). Toute sa vie est fondée sur le désir sans fin, sans finalité, sans intelligibilité. Il désire, et il met toutes ses forces, tout son talent, tout son courage à réaliser tous ses désirs ; mais il ne sait pas exactement ce qu’il désire. En réalité, si nous suivons attentivement son désir, nous parvenons à comprendre : il désire Dieu.

 

Il faut donc cesser de considérer Don Juan comme un jouisseur. De quoi croit-on qu’il jouit ? Du corps des autres ? De leur malheur ? De rapports sexuels – qu’il n’a d’ailleurs pas ! De l’échange des corps – mais il refuse tout échange ! De l’amour – il ne s’autorise pas à tomber amoureux ! De la satisfaction de son désir – toujours déçu au final, souvenons-nous donc de la leçon de Schopenhauer à propos des désirs, elle fonctionne merveilleusement ici ! Non ! Don Juan ne jouit de rien. Aussitôt a-t-il satisfait un désir, qu’il s’en fixe un autre. Il ne consomme pas le court plaisir de la victoire. On a voulu en faire un athée. C’est faux ! Un hédoniste. Faux aussi ! Un immoral. Tout aussi faux ! Un libertin. Rien de plus stupide !

 

Parce que Don Juan a perdu le topos, donc tout lieu d’origine, les femmes lui serviront de centre, de médiation ; à la fois médiation de son désir, mais plus encore de sa recherche. Regardez-le donc courir, s’évertuer à justifier cette fuite, qu’il considère comme une vocation pour l’amour et le désir : « Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, […] et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ;  […] Il n’y a rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. » Certes, il accepte de se définir comme un « conquérant », une sorte d’Alexandre, beau et fort ; un homme amoureux. On a d’ailleurs trop pris pour habitude de distinguer Casanova et Don Juan, parce que le premier serait un homme amoureux tandis que le second serait un homme désirant ; un pur séducteur, sans lendemains. Le premier aime l’amour, le second désire désirer. Il faut désormais dissiper cette erreur fondamentale à propos de Don Juan, car je crois que c’est manquer un élément essentiel du personnage, que de le réduire à la seule problématique des désirs. Nous lecteurs, mettons-nous ça ne tête, Don Juan veut Dieu. Dans sa conquête aveugle, il est mené, inconsciemment, par l’image d’un père fantasmé, imaginaire, qui pourrait jouir de toutes les femmes. Comme un enfant, il est persuadé qu’il en existe au moins un en ce monde, et contre la norme, cette exception c’est Dieu lui-même. Il ne s’inscrit pas dans un schéma œdipien, car il ne veut pas tuer le père. Il ne cherche pas non plus à remplacer Dieu. Le mythe de Don Juan est un mythe métaphysique et psychanalytique à la fois. A travers la conquête féminine, Don Juan, amoureux de Dieu, désire le faire jouir. Ce ne sont pas les femmes vers lesquelles il tend, mais vers Dieu lui-même. Cette jouissance de Dieu, Don Juan la vise à travers chaque femme qu’il séduit, qu’il trompe pour la rendre amoureuse, et qu’il manque, dans cette impasse tragique du désir. La mascarade à laquelle il se livre n’est autre qu’une mascarade à l’intention de Dieu, ce père universel, qu’il voudrait reconquérir, car il croit l’avoir définitivement perdu.  


De fait, trop d’interprétations de Don Juan s’en sont tenues à l’affirmation péremptoire d’une Charlotte (qui met Don Juan en réalité au défi de la séduire : vous, dit-elle, « qui ne songez qu’à abuser les filles » a réduit le mythe de Don Juan à celui d’un bonimenteur, manipulateur, pervers tout à sa jouissance, quitte à décevoir, ou créer de l’angoisse chez ses victimes. Mais Don Juan n’a rien d’un prédateur social. Don Juan n’a rien d’un manipulateur ou d’un pervers, tel qu’on l’a entendu jusqu’ici. Cette interprétation idéologique, ou féministe, doit être abandonnée.

 

Tout comme son homosexualité supposée, son impuissance sexuelle, son caractère hédoniste qui ne tiennent que du discours parfaitement stéréotypé. Non, rien de tout ça ne fait courir Don Juan.

 

 Celui qui cherche « à ménager un père dont (il) a besoin », qui accepte le « vice à la mode », porter des masques pour « abuser le monde », cet homme de l’imposture, du simulacre, qui semble abuser tout le monde, ne fait que s’abuser lui-même. Tous ces masques ne sont que mauvaise foi – pour reprendre le concept sartrien. Il ne ment pas aux autres. Non ! Il ne se masque la réalité qu’à lui-même. Car elle lui brûle les yeux. La vérité est incandescente. Elle lui apparait d’ailleurs sous les traits de ce spectre en femme voilée. Si la vérité est faite femme, comme le disait si bien le père du Zarathoustra, la vérité avancerait alors voilée. Comme cette femme. La femme est voilée, mais c’est avant tout symbolique. Car la femme n’existe pas. Les femmes existent, mais elles ne forment pas une unité. Or, que veulent-elles ? Quel est donc leur mystère ? Que cachent-elles sous leur corsage et sous leur jupe ? Y a-t-il une vérité essentielle, ontologique, propre aux femmes qui sera éternellement cachée aux hommes ? Dans cette quête d’un idéal, Don Juan ne cherche pas sa mère. Il en a certainement fini avec ce complexe œdipien de la même manière. Il ne cherche pas la femme idéale, l’absente de tout bouquet, et même si cette supposition a nourri la poésie et la littérature. Don Juan cherche la vérité. Les femmes ne sont qu’un prétexte à cette quête. Or, comment nier que cette vérité semble se présenter sous les traits de Dieu lui-même ? Cette lumière du Ciel qui nous éclaire dès lors que nous avons acceptés de nous connecter. D’autant que l’on pense ce Dieu, tel le Dieu tragique pascalien, avançant vers nous sur un mode présence/absence.

 

Cessons également de voir Don Juan comme un libertin. Il n’y a pas de liberté affichée chez Don Juan. Il n’est libre de rien, trop aliéné à sa quête. Car Don Juan est pris dans la dialectique des désirs. Il est ce désir qui désire le désir de l’autre. L’autre femme. Celle qu’il n’a pas encore eue. Il ne vise pas sa singularité quelconque. Il les vise toutes. Il conquiert sans cesse. Abasourdi par la tension et la souffrance du désir de conquérir. Il veut leur arracher leur désir… quitte à se consumer lui-même ! Le désir d’une femme en particulier ici n’est qu’une parade, un simulacre. En arrière-fond se cache le désir du désir de Dieu. Lacan aurait sûrement parlé du grand Autre. Le désir du grand Autre. C’est donc une quête érotique et métaphysique. Don Juan n’a pas faim des femmes ; il a faim de Dieu. Il est amoureux de Dieu.

 

Et cessons encore avec une autre grande erreur : Don Juan n’a jamais déçu aucune femme – contrairement à ce que l’on a écrit ! Il est, lui, le seul à vivre une déception renouvelée dans l’affaire. Ou, plus précisément, l’impasse du désir dans laquelle il se perd systématiquement, fait de lui, un homme condamné à une déception éternelle. Chaque fois qu’il réalise son désir, en séduisant une de ses « proies », il est aussitôt déçu ; l’objet de désir poursuivi n’étant rien d’autre qu’une apparence, une projection sur la paroi de sa caverne ténébreuse. Mais je l’affirme, aucune femme n’est déçue par Don Juan. Bien au contraire ! Vérifiez le feu brûlant dans le corps d’Elvire. Elle se consume de passion pour lui. Et Charlotte. Et Charlotte…

 

Pour comprendre, il faut se rendre du côté de la psychanalyse. « Don Juan est un rêve féminin », écrit Jacques Lacan. Parce qu’il ne semble ne rien manquer à Don Juan. Reconnaissons que le psychanalyste française nous dit que rien ne nous indique que Don Juan inspire le désir. « Remarquez, dit-il dans son Séminaire X, qu’il n’est pas dit du tout qu’il inspire le désir. S’il se glisse dans le lit des femmes, il est là on ne sait comment. On peut même dire qu’il n’en est pas là non plus. »  On aurait tort de confondre Don Juan et Casanova. Cessons avec les caricatures qui nous proposent un Don Juan homosexuel ou jouisseur. Il symbolise en réalité la reconnaissance en acte de l’infinitude féminine. Lorsque Casanova joue, trahit tout le monde, se prend au jeu perfide et dangereux de l’amour, Don Juan éprouve le « une par une » dans une quête éternelle des femmes ; il est incapable d’aborder la jouissance des femmes en-dehors de la jouissance phallique. Or, s’il représente à leurs yeux le fantasme absolu, à la différence de Casanova qui parait fragile une fois conquis, c’est qu’il parait n’en tolérer aucune pour lui, et ainsi il prétend les ravir toutes aux pères. Il est cette illusion, ce simulacre d’émancipation féminine. Il n’a donc rien d’un pervers, non plus. « Il faut bien le dire, précise Jacques Lacan, ce n’est pas là un personnage angoissant pour la femme. Quand il arrive que la femme se sente vraiment l’objet au centre du désir, eh bien, croyez-moi, c’est là qu’elle fuit vraiment. »

 

 Don Juan n’a fait souffrir aucune femme. Au contraire. Il se perd dans le dédale des désirs. Il est désespérément cet homme en quête. Il attend. Il ne fait même que cela. Attendre. Il cherche. Il cherche à atteindre Dieu. Il veut le faire jouir. En vain. Et la vraie question en réalité, c’est Lacan qui l’a posée. C’est celle de la sexualité. De quelle côté se trouve-t-elle ? De côté masculin ou féminin ? Cette déclaration de guerre sur fond de jouissance sexuelle sans partage, est une déclaration de sexe. Là-dessus, on ment tous. Car, tout doit se lire à partir de la fonction phallique. Voilà ce que nous nous refusons à voir dans la figure mythique de Don Juan. Nous fuyons,  bien-pensants puritains que nous sommes. Tout le monde en parle. Mais que disons-nous à propos de la fonction phallique dans la sexualité ? Don Juan nous répond : tout homme est soumis à la castration. Tout homme sauf un : le sûr-mâle, celui qui est le chef (ou le père) de la horde, et qui ne se soumet pas à la castration en jouissant de toutes les femmes. Il jouit de toutes et il jouit de la femme en tant que toute. Cela va ensemble. Il suffit de relire Totem et tabou de Freud pour le comprendre. En se défaisant de la loi de la castration, il la fonde – en tant qu’exception –, et permet à tout homme, fils et père, d’être castré. Ce « au-moins-un » que nomme Lacan, c’est le fantasme de tout névrosé, qu’il soit homme ou femme. Alors que Don Juan le recherche en Dieu lui-même, les femmes le recherchent en lui. A leurs yeux, il représente cet homme non castré. Il est cet « homme » au milieu de tous ces « dégonflés » ! Et là-dessus tout le monde est dupe !

Parce qu’il les mystifie toutes, il est ce simulacre d’homme universel, de tout homme, de sur-mâle. Il est le rêve féminin. Il les fait jouir ; il les passionne ; il les attache amoureusement au mythe qu’il incarne. Il n’est pas autre chose. Là-dessus, on refuse de voir l’essentiel. Il incarne le rêve féminin, car si les rapports sexuels n’existent pas, lui, le seul qui échappe à la castration, qui parait désirer et jouir de toutes les femmes, devient soudain le symbole d’un semblant de rapports sexuels possibles ; il les mystifie toutes parce qu’il désire et jouit de toutes les femmes, semble-t-il ; il inspire une illusion de taille aux yeux de toutes les femmes : celle qu’elles trouveront enfin, par Don Juan, l’identité du sexe féminin. Elles croient qu’il porte en lui le secret si bien gardé. Introuvable pour l’ensemble des femmes. Parce que, dans l’inconscient, au-delà de l’image de la mère, la femme n’existe que comme béance, comme manque de représentation, elles recherchent en Don Juan l’absence de manque. Don Juan n’étant pas castré, puisqu’il peut jouir de toutes les femmes, devient celui à qui rien ne manque. Une illusion de plus. Là-dessus, nous ne voulons rien en savoir. Car Don Juan lui-même est castré. Sinon, il ne serait pas assuré de sa position masculine. De la même manière qu’il n’existe aucune « sur-femme », il n’existe pas plus de « sur-mâle ». Don Juan est donc ce simulacre d’homme total, alors que lui-même recherche à travers les femmes, topos obligatoire, la figure de Dieu ; Dieu dont il voudrait la jouissance complète pour échapper à la loi qu’il subit, rebelle à ses heures ! Mais le désir de Don Juan se heurte à une impasse. Car la femme n’existe pas. Ce qui veut simplement dire qu’aucune femme ne peut constituer un cercle fermé. Si on trouve aisément la bande d’hommes, le signifiant « femme » n’unifie aucunement la femme en revanche. Don Juan ne peut donc les conquérir qu’une par une. La quête devenant alors infinie. Et son désir de faire jouir Dieu impossible. Derrière le voile de la vérité, il n’y a donc rien.

Don Juan est ainsi ce héros tragique, aux prises du désir de Dieu sans Dieu. Car Dieu lui est par-là totalement inaccessible. Et les femmes, par la même occasion.

(Paru dans Les Carnets de la philosophie, n°19 jan-fev-mars 2012)

 

10 décembre 2011

Philosophie du temps qui passe, 2 : La pornographie confessionnelle

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Notre époque est transparente ! Du moins, le dit-on. Exit le droit de mentir. Exit les jardins secrets de tout acabit. Exit les charlatans, les faussaires, les imposteurs. Au fond de notre caverne, les mensonges des insensés, les fraudes et mascarades des imposteurs doivent être dénoncées. Nous sommes entrés dans l’ère du mentir-vrai. Bien sûr, il ne s’agirait pas de convoquer le philosophe qui viendrait irrémédiablement désenchanter le peu qu’il nous reste, mais de formuler une demande inique : celle de la confession.

Hier, on ouvrait la part sombre de notre âme au prêtre dans l’isoloir, ou la part d’ombre de notre inconscient sur le divan du psychanalyste. Parfois quelques journaux intimes arrivaient à passer la frontière de la décence morale, et, livrés au grand public, étalaient des pièces vécues, rapportées par le style de l’artiste. Aujourd’hui, la pornographie confessionnelle sévit en tous lieux, sous toutes formes. On somme l’individu de dire la vérité et toute la vérité. Sur les pages personnelles de Facebook on dissèque les vies étalées dans ce qu’elles ont de plus monotone, vide ou sordide. Les déplacements de chacun peuvent être annoncés ou dénoncés par tous. On sait où vous êtes, quand et avec quel compère ou comparse. Le dégoulis confessionnel se répand dans nos postes de télévision ; télé-réalité, confessions d’hommes publics, viols de l’intimité privée. Nous devons savoir ! Aux apparences du vrai d’hier se substitut le mensonge-vérité d’aujourd’hui.

Prétendrait-on vouloir, à l’instar de Rousseau au dix-huitième siècle, montrer à nos semblables un homme dans toute la vérité de la nature ? Croit-on encore au « Connais-toi toi-même » ? Ou sommes-nous tout simplement redescendus des sphères nietzschéennes situées au-delà du bien et du mal pour traquer, dénoncer, moquer, fouler au pied notre frère notre voisin ?

Doué de bonne conscience, le roseau-pensant serait entrain de devenir trop bien-pensant. Et la vérité, prétendument dénuée de toutes ambiguïtés, deviendrait un simulacre de vérité. Autant dire un mensonge légal.

Lorsqu’Œdipe, dans la pièce de Sophocle, apprend la vérité sur ce destin tragique, qu’en cherchant à fuir il a lui-même provoqué, ce dernier choisit de se crever les yeux. Refuser la vérité. Ne plus la voir. Ou n’être point apte à l’affronter.  « Quelle dose de vérité pouvons-nous supporter ? » se questionne Nietzsche. Une bien belle interrogation métaphysique posée par un philosophe qui accusait la connaissance de n’être qu’une grande fable. On pourrait se demander sans trop de mal si nous sommes bien prêts à affronter toutes les vérités ? Sommes-nous armés ? Subjective et arbitraire, toute vérité n’est que pacotille de vérité. Toute vérité n’est qu’interprétation d’une interprétation.

An 1000. Nous sommes le petit matin. Sur son beau cheval blanc, se promène Lady Godiva. Elle est entièrement nue. On imagine aisément la scène. Le ravissement et la beauté de celle-ci aussi irréelle qu’onirique. Non loin, un homme observe cette fiction. Il est posté sous un porche. Il regarde. Il voit. Cet individu, prénommé Tom, ne perd rien de ce qui se déroule devant ses yeux, et qui ne durera qu’une minute ou deux. Mais c’est suffisant pour le faire arrêter et torturer. On finira par brûler les paupières à Tom le voyeur. Appelons-le Peeping Tom, puisque c’est ainsi que le nomme Alessandro Mercuri dans son nouvel essai (Peeping Tom, Léo Scheer, 2011). Pourquoi ont-ils brûlé les yeux de Tom ? Pourquoi lui avoir consumé les paupières et les pupilles ?

J’ose avancer cette question : ne serait-ce pas symbolique, tout simplement ? Car la vérité consume. Le désir de savoir est un désir qui nous faire prendre le risque de nous abîmer, de nous carboniser, de nous détruire par le feu trop intense du soleil de la vérité – que Platon assimilait au Bien. Dans le très bel essai d’Alessandro Mercuri, si l’on brûle les yeux de Tom, c’est parce qu’il y a des vérités qui ne doivent pas être vues. Entre rêve et réalité faite d’apparences, lumière et ténèbres, toute l’histoire de la culture Occidentale, qu’elle soit philosophique, littéraire, cinématographique, religieuse, scientifique, politique, est celle d’une humanité qui, ne pouvant faire face à une réalité donnée, s’est évertuée à la transformer, la transcender, la réinventer par le matériau du rêve, de la fiction, et des grandes cathédrales idéologiques, philosophiques et religieuses.

 

Car, soyons clairs, la vérité est en mouvement, elle n’existe donc pas. Et, serions-nous bien avancés si nous parvenions à la vérité absolue, donc à l’étaler aux yeux de tous ? Non ! Voilà sûrement par où il aurait fallu commencer… 

 

(Paru dans Le Magazine des Livres, n°33, Novembre-Décembre 2011)

 

05 décembre 2011

Les enfants de Babel, 7, ID : Cyberpunk

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« Résister à la technologie en tant qu’outil de contrôle et d’abus ? Oui, bien sûr, on doit être constamment en alerte et sur nos pieds. C’est important d’acquérir une connaissance sophistiquée de ces outils. Il n’est pas possible de simplement tourner le dos et ignorer, il faut apprendre à utiliser le Cyberspace, cet espace où nous sommes. Et si nous sommes concernés par la politique et les considérations sociales qui régissent ce monde, il faut agir au mieux dans cet espace ? C’est notre territoire, celui que nous devons assumer et dont nous devons préserver la liberté », R.U. Sirius, co-fondateur de Mondo 2000.

 Le « cyberpunk », avant d’être un mouvement underground de pirates informatiques, est avant tout un mouvement littéraire, dont le pape est William Gibson. Le terme même de « CYBERPUNK » est la contraction des termes : « Cyber » qui désigne la « cybernétique », c’est-à-dire l’art de gouverner, et, de là, les nouvelles technologies associées notamment à l’informatique et à l’Internet et ses réseaux virtuels ; et « Punk » renvoyant au célèbre mouvement de contre-culture de la fin des années 70, qui porte ce nom.

 Certes, pour les punks de l’époque, les nouvelles technologies associées à l’informatique sont aliénantes : ces punks n’avaient aucun espoir dans le futur de l’humanité, d’où l'expression si célèbre - au point d'être aujourd'hui vidée de sa substance : « No future ! » Leur « outil de communication » n’était autre que leur propre corps, qu’ils utilisaient de façon provocante. Et leur projet était à terme, l’autodestruction d’eux-mêmes ; une philosophie mise en lumière par la réflexion de Tyler Durden dans Fight Club de Chuck Palahniuk : « Peut-être que l’amélioration de soi n’est pas la réponse. (...) Peut-être que la réponse, c’est l’autodestruction. »

 Les cyberpunks en revanche voient dans les nouvelles technologies une libération possible. Ils portent en celle-ci un espoir probable de transformation de la vie sociale.

 Progressivement le « cyberpunk » devient à la fois un mouvement littéraire et une contre-culture. Un mouvement de contre-culture, ou plus précisément de culture rebelle : rebelle contre l’establishment. L’establishment informatique, économique, et juridique entre autres... Les cyberpunks sont des gens qui cherchent à se libérer. Ce sont des idéalistes qui rêvent d’un monde meilleur. Et cette réflexion nourrit la littérature cyberpunk. Un « sous-genre » littéraire pour l’académie des lettres, puisque le mouvement cyberpunk investit essentiellement le monde de la SF, mais un genre majeur pour les amateurs. Une science-fiction qui se déroule à l’ère de l’urbanisme et les réseaux informatiques, ce qui est complètement nouveau. Certes il y eut déjà beaucoup d’auteurs du genre qui réfléchirent aux rôles de la machine, à sa compétition avec l’Homme, bien avant le mouvement cyberpunk, mais toutes les perspectives à la fois fascinantes et effrayantes ouvertes par les réseaux et les mondes virtuels n’avaient pas été vraiment entrevues jusque-là.

 Fini les Space-opéra flamboyants, les extra-terrestres méchants et dangereux qui voulaient nous envahir, ou de toutes les mises en gardes écologistes contre les méfaits de la technologie ! Fini donc l’âge d’or, souvent optimiste et naïf ! Les intrigues des livres de cyberpunk ne concernent plus l’exploration spatiale ou les luttes d’intérêts dépassant les millénaires, comme dans la SF traditionnelle. Car, pour le cyberpunk, l’avenir est déjà là !

 Un avenir en forme de cité grise et rouillée en plein naufrage où la haute-technologie et les mondes virtuels côtoient une démocratie sur la brèche. Un avenir qui est en réalité notre vie réelle d’êtres humains, réel dans lequel nous sommes embarqués bien malgré nous, surnageant dans un monde de technologies ultra-avancées. Humains trop humains,plongés dans les technologies modernes, les intelligences artificielles, les nanotechnologies, les réseaux qu’il nous faut maîtriser pour leur survivre. Le premier roman du genre, Neuromancien de William Gibson, paru en 1984, en est la preuve vivante. Cette œuvre pionnière, qui fut aussitôt couronnée d’un succès fulgurant et de tous les prix de SF tels, les prix Hugo, Nebula et Philip K.Dick, nous propose à la fois la panoplie habituelle de la SF, et y ajoute les technologies alors émergentes comme le réseau Internet et la réalité virtuelle. Mais ce qui est précisément marquant dans ce livre emblématique du cyberpunk, c’est l’univers dans lequel William Gibson fait évoluer ses personnages. Sur fond de mégalopoles en décrépitude, il met en scène des corporations sans âme, des hackers au cerveau branché sur le silicium, des avatars paranoïaques et des intelligences artificielles psychologiquement perturbées.... Bref, un avant-goût du film culte de la fin des années 90 : Matrix.

 Ce vaste mouvement de contre-culture dont les écrivains de science-fiction « cyberpunk » sont bien sûr partie prenante, a vécu une évolution semblable à celle qui s’était produite au temps des « beatniks » : le terme avait désigné d’abord un groupe restreint d’écrivains, de poètes américains dont William Burroughs, qui est d’ailleurs très apprécié chez les cyberpunks, avant de devenir l’étiquette même d’un vaste mouvement juvénile de contre-culture. Même si, dans le cyberpunk, le mouvement dépasse largement le cercle de quelques jeunes « branchés », puisqu’on peut aussi trouver au sein du mouvement, des ingénieurs, des informaticiens, des musiciens, ou encore des plasticiens, tous fanatiques de prospectives et de nouvelles technologies.

 D’où le cyber-activisme qui s’y raccroche. L’information peut devenir ainsi un élément de libération et on donne souvent en exemple les hackers, dont le modèle éthique est de rendre la technologie accessible à tous, en décentralisant l’information, ainsi qu’en créant des codes sources plus compréhensibles. Un « hack » est tout objet comportant un minimum de composants technologiques que l’on employait à un usage autre que celui prévu à l’origine. C’est d’ailleurs ainsi que se distingue le hacker d’autrefois, tentant de diffuser de l’information aux masses, de certains hackers modernes qui accumulent à leur seul profit des fichiers textes musicaux. L’hacker originel est un homme qui préfère « programmer plutôt que dormir », et qui, par la révolution de l’ordinateur personnel, libère l’Amérique.

 Les cyber-activistes, c’est-à-dire les pirates informatiques ou hackers respectant l’éthique originelle, ne détruisent pas la technologie, ils la détournent en l’utilisant contre les représentations du pouvoir, que ce soit la police, les méga-entreprises, ou les medias, faisant circuler l’information. Ils ne pratiquent pas l’espionnage industriel : ils « libèrent » l’information pour lutter contre les abus de pouvoir de l’Etat ou des trusts industriels. Pour eux, les nouvelles technologies sont libératrices et non pas asservissantes, car elles font circuler le savoir, et là est la clé de la liberté individuelle.

 Parmi la « cyberpunkitude » française, bien évidemment, on retrouve Maurice G. Dantec –avant qu’il ne tourne mal-, avec ce polar en forme d’ultimatum Les Racines du Mal, que nous avions tous découvert avec grand enthousiasme dans la fin des années 90 ! Beaucoup disent que c’est un polar-culte. J’atteste !

 C’est en réalité bien plus qu’un polar : véritable roman de SF, avant que Maurice G. Dantec ne plonge définitivement dans le genre, ses 636 pages sont une réelle entrée dans un vingt-et-unième siècle à la fois bouleversant et terrifiant. Et à la suite des Racines du mal, Villa Vortex vient confirmer que Maurice G. Dantec est devenu un auteur culte d’une littérature cyberpunk ambitieuse, aussi efficace et solide que ses équivalents américains. Certes le nihilisme politique et la ferveur métaphysique ont pris le pas sur l’intrigue, et si Villa Vortex souffre de quelques longueurs, il est toutefois un roman de SF doté d’un ton ultramoderne, et dont la moindre qualité est de jeter des ponts entre science, littérature, religion, philosophie et divers autres domaines du savoir. Toute l’histoire du Cyberpunk.

 Un littérature en forme d'ultimatum donc, qui annonçait déjà cet ici et maintenant, ultra-technologique, dont la première chose que l'on puisse craindre, c'est qu'à force de s'ajouter des prothèses sophistiquées, l'homme ne dépasse l'humain.

 Bienvenue dans les ruines du futur. N’ayez pas peur !

(Article écrit en 2005 et publié dans la revue en ligne Bellaciao)


Bibliographie indicative :

Gibson William, Comte zéro, J’ai lu.
Gibson William, Mona Lisa s’éclate, J’ai lu.
John Brunner, Le troupeau aveugle, Le livre de poche
Bruce Sterling, Mozart en verres miroirs, Folio SF
Maurice G. Dantec, Les racines du mal, Folio
Maurice G. Dantec, Villa Vortex, Folio SF