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26 février 2015

Entretien avec Paul Lombard

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Marc Alpozzo : Généralement, on a l’habitude de commencer par s’adresser à vous en utilisant cette particule qui est une marque de respect, qui est Maître Paul Lombard, mais aujourd’hui, j’ai envie de commencer par dire Monsieur Paul Lombard, parce que vous êtes plus ici, en tant qu’écrivain, voire en tant que grand amateur et connaisseur de la ville de Marseille, qu’en tant qu’avocat, même si vous avez une œuvre déjà importante d’ouvrages qui, depuis 1973, portent sur la justice et l’histoire des idées politiques. Aujourd’hui vous prenez le parti de nous proposer un dictionnaire très riche à propos d’une ville du sud de la France, que vous connaissez bien, qui est Marseille (Dictionnaire amoureux de Marseille, Ed. Plon). Vous nous revenez donc en tant qu’amateur, intellectuel, et enfant du pays. Etes-vous de cet avis ?

 

Paul Lombard : Oui. Mais une première chose. En ce qui concerne la manière de m’appeler, il ne faut ni m’appeler Maître, ni Monsieur. Il faut m’appeler Paul. (Rires) Ce sera à mon avis beaucoup plus simple et beaucoup plus direct. Effectivement, ce livre ne ressemble pas beaucoup aux autres livres que j’ai écrits. Mais lorsque j’y réfléchis, je me demande si ça n’est pas une sorte de résumé de tous mes ouvrages antérieurs avec Marseille comme alibi. Car si l’on y réfléchit bien, ce livre parle de Marseille, mais je me demande si finalement, le personnage principal ça n’est pas moi, et si ça n’est pas d’avantage une autobiographie qu’un dictionnaire. Autrement dit, Marseille est un alibi, et moi, je suis un peu le personnage central, étant donné que Marseille c’est le décor où s’est déroulée ma jeunesse, et où j’ai accompli les dix ou quinze premières années de ma vie professionnelle.

Donc, Marseille comme fond de décor et élément essentiel, et Paul Lombard comme mis en scène dans ce décor que j’ai moi-même forgé.

 

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C’est d’autant plus vrai, que vous racontez dans votre préface qu’il y a des thèmes que vous vous refusez à aborder dans ce dictionnaire car ceux-ci vous font toujours souffrir, et vous ne voyez pas la raison de ranimer de telles blessures.

 

Je vais vous dire, un dictionnaire amoureux, c’est forcément, comme tous les dictionnaires, et plus particulièrement dans cette collection que j’aime beaucoup, c’est l’arbitraire roi, pour l’excellente raison qu’il faut faire à chaque pas des choix, et ces choix ne sont pas des choix qui ont pour critère la justice mais ma personnalité. Il y a eu des endroits que j’ai évité systématiquement car ils m’ont rappelé un mauvais souvenir, un amour déçu, une amitié évaporée, des souvenirs de l’occupation de la guerre. J’ai préféré ne pas ajouter à la difficulté d’écrire, la douleur de définir des endroits qui me faisaient mal.

 

Alors je ne vais pas vous demander pourquoi vous avez écrit un livre sur Marseille, car j’imagine que c’est à la fois parce qu’on vous l’a demandé, et puis parce que vous êtes un enfant du pays, mais surtout, vous écrivez dans votre préface que si vous faîtes ce dictionnaire c’est à la fois par amour pour Marseille et également parce que vous voulez en finir avec la caricature de Marseille.

 

C’est tout à fait vrai. Parce qu’il y a une chose qui m’a toujours agacé depuis ma jeunesse, c’est que Marseille n’a jamais eu droit à son portrait. Marseille n’a eu droit qu’à sa caricature, le pastis, la pétanque, la bouillabaisse, tous les lieux communs que l’on retrouve à chaque ligne où l’on évoque Marseille. Alors que Marseille ça n’est pas ça. Marseille, c’est une histoire, une culture, une population, et une civilisation. Et quand je dis « civilisation », n’allez pas croire que je me laisse emporter par la faconde marseillaise, mais je crois que c’est vraiment une civilisation qui fait partie de la civilisation méditerranéenne, mais qui, en même temps, se situe au carrefour de la Grèce et de Rome, et qui a véritablement son originalité.

 

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Et en tant que dictionnaire, il reprend des noms connus, comme Maurice Béjart, Fernandel, Marcel Pagnol, ce sont d’ailleurs parfois des enfants du pays, et puis c’est aussi, ce que vous citez, et qui fait de Marseille ce qu’elle est, à savoir l’accent, l’aïoli, le vieux port, la Canebière.

 

Oui, c’est vrai, mais ça n’est pas que ça. J’ai voulu sortir de l’oubli un certain nombre d’auteurs, de romanciers, de poètes, de peintres qui à mon avis souffrent tous d’une sorte de malédiction jacobine.Qu’est-ce que cela veut dire ? Je vais vous dire. Cela veut dire que la France ne ressemble à aucune de ses sœurs méditerranéennes, ni à l’Espagne ni à l’Italie où il y a plusieurs capitales. Paris aspire tous les talents, et il y a une sorte de malédiction qui repose sur ceux qui n’ont pas voulu quitter leur province. Et alors, en particulier, je me suis attardé sur l’école poétique de Marseille. Et j’ai trouvé des gens absolument extraordinaires, comme Toursky, Brauquier, Gelu, comme un certain nombre d’autres, qui ont une telle personnalité, un tel talent et une telle sensibilité, et qui sont tous en même temps atteints du mal de Marius, j’appelle le « mal du Marius » cet appel de l’ailleurs. Je me suis dit « il faut que tu fasses tout ce que tu peux pour sortir ces gens de l’oubli ». Et s’il y a une justice, mais il n’y en a pas en littérature et encore moins en poésie, j’espère que ce dictionnaire va y contribuer. Mais finalement, je n’y crois guère, car il est presque impossible aujourd’hui de réparer les injustices du jugement, et je crois qu’il est très difficile de tirer de l’enfer de l’oubli un certain nombre de gens qui mériteraient d’être au paradis de la gloire.

 

Ce que vous dîtes à propos de ce fameux Jacobinisme français est d’autant plus juste qu’on a le sentiment qu’il s’exprime dans les accents mêmes, puisque vous dîtes très bien que l’on croit à Paris ne pas avoir d’accent, et qu’il y a un accent marseillais, aujourd’hui de notoriété publique grâce à Pagnol, et pourtant, à l’inverse, lorsqu’un parisien arrive à Marseille, l’accent peut-être par exemple beaucoup trop perçant pour un chauffeur de taxi.

 

Oui, alors là c’est extraordinaire. Voyez à Marseille, quand quelqu’un a l’accent parisien on dit qu’il parle pointu. Et un jour, je débarquais avec un de mes amis, il était journaliste, et il avait un accent « parigot » comme on dit, vulgairement, très prononcé, et notre chauffeur de taxi qui nous menait à notre point de destination, lui dit : « Monsieur arrêtez de parler pointu vous aller me crever un œil. » C’est extraordinaire !

 

Et là on a l’impression qu’il y a une véritable ligne de démarcation, une vraie frontière entre le Nord et le Sud.

 

Il y a une espèce de ligne de démarcation, c’est vrai. Et il y a une autre histoire que je raconte également dans ce livre. Un fonctionnaire est nommé à Marseille et il arrive du Nord. Il essaye de nouer la conversation avec des gens qui jouent à la belote sur le vieux Port. Alors il s’approche et il leur dit : « Vous savez, moi, je suis de Turcoing, vous connaissez ? » Les gens continuent de jouer à la belote. Alors, il persiste, disant : « Turcoing, vous connaissez ? » Personne ne bronche, alors il dit : « Mais ici peut-être on dit Tourcoingue ! »Alors un moment donné, un d’eux se lève et dit : « Non ! Ici Tourcoing on n’en parle jamais ! » C’est extraordinaire, non ? Il y a une espèce de clivage, de ligne de démarcation imaginaire entre le Sud qui a l’accent et le Nord qui ne l’a pas.

 

Et cela se retrouve même dans la culture moderne, puisque vous abordez juste à propos la culture rap, dans laquelle, vous citez des groupe de rappeurs marseillais très célèbres tels qu’Iam, et d’autres l’étant beaucoup moins, qui ont fait de Marseille un pays.

 

C’est exactement cela. Lorsque j’ai abordé ce dictionnaire, très franchement, je n’étais pas un spécialiste du rap, mais je me suis efforcé d’écouter quelques groupes comme Iam, ou NTM ou je ne sais encore, et j’ai été littéralement suffoqué de constater que le rap était le point de rencontre entre le folklore, le bégaiement, et une certaine forme de l’ineffable. Et ça m’a beaucoup frappé, ça m’a beaucoup intéressé, et c’est pour cela que je me suis risqué à parler du rap, moi qui le connais si peu, mais qui le sens tellement.

 

Mais vous avez une vraie ouverture d’esprit par rapport au rap, pourtant décrié de certains professeurs de français, et vous allez jusqu’à montrer se vraie vertu.

 

C’est mon avis, c’est un véritable langage, voyez ? Le rap, c’est un peu le patois de la musique, et cela m’a beaucoup intéressé, comme j’ai découvert aussi, grâce à ce dictionnaire, le roman policier marseillais, avec Jean-Claude Izzo… Il faut lire la trilogie d’Izzo ! Je crois vraiment que c’est le Marcel Pagnol du polar.

 

Et c’est vrai qu’Izzo fait bien ressortir l’univers marseillais. Vous le faîtes d’ailleurs vous-même, en nous présentant des personnages de Marseille qui ne sont pas des personnes mais des endroits, des lieux, comme la Canebière par exemple.

 

C’est un personnage, la Canebière c’est même toute une civilisation. Et ça c’est une chose un peu étonnante, je ne sais pas si je n’ai pas un peu trop recréé Marseille. Si je n’ai pas, au lieu de faire un reportage poétique de Marseille, recréé cette ville à travers l’image que je m’en faisais. Mais pour revenir à la Canebière, c’est un endroit extraordinaire, et il faut se rendre compte de la chose suivante : au siècle dernier, et encore même moins que cela, quiconque voulait être au courant des affaires de la ville, de la France et même du monde, devait passer dans les cafés de la Canebière. Vous savez, on passait dans les cafés de la Canebière comme aujourd’hui on zappe sur les chaînes de télévision de l’information. Et j’ai trouvé que cet endroit, qui était à la fois une rue et un média, était peut-être sans exemple dans les villes modernes. Et j’espère que j’aurais fait sentir cela à ceux qui liront ce livre.

 

D’ailleurs à ce propos, vous retracez parfaitement l’histoire de la Canebière qui est, à notre grand étonnement, extrêmement longue.

 

C’est une histoire très très longue. La Canebière était un endroit où l’on y cultivait le chanvre. Le chanvre était utilisé pour faire les cordages des navires. Et puis, petit à petit, Marseille est devenu l’immense port que vous connaissez, jusqu’à ce que Louis XIV ait conquis Marseille. Ça c’est véritablement extraordinaire. Il n’a pas occupé Marseille, mais il l’a conquis. Il a brisé les remparts de Marseille et ses mousquetaires, les d’Artagnan de l’époque et les autres, ont envahi Marseille, et ont occupé la ville comme les allemands l’ont occupée quelques siècles plus tard. Et il y a un mot de Louis XIV qui m’a toujours enchanté : il dit : « C’est à partir du moment où j’ai vaincu Marseille que je me suis senti roi de France. »

 

Vous citez Louis XIV, il y a même une rubrique, mais avant lui, il y a un autre grand homme historique, car ce qu’il faut préciser, c’est qu’il y a deux César à Marseille, le sculpteur, et avant lui, le Jules César que nous connaissons tous, qui a lui-même tenté de conquérir Marseille sans jamais y parvenir. On était là en pleine insoumission. Vous le racontez très bien dans votre livre.

 

En pleine insoumission, mais oui, tout à fait. C’est la fameuse bagarre entre César et Pompée, et les marseillais toujours un peu entre deux eaux, ont pris successivement parti pour César et Pompée, jusqu’au moment où César a réussi le siège de Marseille et a soumis la cité indocile. Mais vous avez raison, non seulement il y a deux César à Marseille, mais on peut même en compter un troisième : le personnage de Raimu. Décidément, Marseille souffre du syndrome de César.

 

Marseille, on l’oubli bien souvent, vient de la Grèce. Il y a un grand mouvement helléniste à Marseille.

 

Qui ne s’est jamais départi, voyez, c’est très curieux. Depuis que les Grecs ont débarqué à Marseille et l’ont disciplinée cette calanque, car le vieux port n’est pas autre chose qu’une calanque civilisée, il y a toujours une vieille tradition grecque à Marseille, et même au dix-neuvième siècle la colonie grecque de Marseille a eu, avec des grandes familles, comme les Arifis, les Arastopoulos, et beaucoup d’autres, qui ont assuré la pérennité grecque de Marseille. C’est une chose, vous avez vraiment raison de le remarquer, qu’il ne faut pas oublier si l’on veut comprendre cette ville qui se livre beaucoup moins facilement qu’on voudrait le croire. Marseille est comme les marseillaises qui sont beaucoup plus vertueuses qu’on ne le pense.

 

On a l’impression, si l’on y réfléchit à peine, de tout connaître de Marseille, et puis, quand on lit votre dictionnaire on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de zones obscures, des personnages célèbres qui ont marqué cette ville par leur passage où leur naissance. Vous citez par exemple Rimbaud.

 

C’est une ville que le destin a choisi quand même. C’est une ville qui a vu mourir Rimbaud à l’hôpital de la Conception, et a vu naître Artaud. C’est-à-dire deux des poètes majeurs de ce siècle qui ont, pour moi, rénové complètement le langage et ont donné un formidable coup d’accélérateur à la poésie, tous les deux ont choisi Marseille : un pour y naître l’autre pour mourir. Entre parenthèses, lisez la dernière lettre de Rimbaud à sa sœur, je n’aime pas beaucoup Isabelle, mais après tout elle se passe de mon amour, c’est quelque chose de bouleversant. Il vient à peine de se faire amputer. Il dit « Si quelqu’un dans mon cas me consultait, je lui dirais : vous êtes arrivé à ce point, mais ne vous laissez jamais amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces, mais ne souffrez pas qu’on vous ampute. Si la mort vient, ce sera toujours mieux que la vie avec des membres en moins. […] La tête et les épaules s’inclinent en avant, et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu’on vous renverse, pour vous casser la seconde patte[1]. »

 

Vous parlez également de la réforme de la langue. Marseille réforme la langue. Vous citez des expressions concrètes telles que « fan de ».

 

Il y a un parler marseillais. Que veut dire « fan de » ? Cela veut dire « enfant de ». Alors vous avez des enfants de chichourle, c’est le nom provençal de la jujube, de p…, mais inutile de dire que je ne vais pas vous sortir ce mot, bref, vous avez mille et un enfants. La descendance enfantine de Marseille est formidable. Vous avez raison. L’apport marseillais va avoir un apport très important dans le français moderne, et le langage argotique. Le langage policier par exemple, mais même Pagnol est argotique. D’ailleurs, il y a beaucoup à en dire de Pagnol. C’est un homme que j’aime beaucoup, et je crois que Marseille lui doit énormément. Mais comment vous dire ? Je crois qu’il n’a pas fait que du bien à Marseille. Je crois qu’il en a accentué la caricature, et pas le côté profond qui, à mon avis, ne peut pas être séparé du côté léger.    

 

 (A propos du Dictionnaire amoureux de Marseille de Paul Lombard publié aux éditions Plon en 2008.)

Cet entretien a été réalisé pour Le Magazine des Livres, et est resté par un concours de circonstances que je ne m'explique pas inédit. Je le porte donc à la connaissance du public en le publiant dans ces pages.

             

 



[1] Op. cit., p. 462.

09:29 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1)

31 janvier 2015

Ruines circulaires, 8 : Michel Houellebecq, précis de décomposition

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« Le monde est de taille moyenne », Michel Houellebecq, Lanzarote.

 

 

 

Le dernier roman Soumission de Michel Houellebecq est un récit crépusculaire et halluciné, le plus sombre de sa carrière, une sorte de roman catastrophe sur fond de suicide européen, et de guerre des mondes

 

Un monde désenchanté

Le monde de Houellebecq est habité du désespoir. C’est un monde de taille moyenne, où « la tristesse est grande », « irrémédiable », à tel point qu’elle « (finira) par recouvrir tout »[1]. Les femmes y sont des objets de désir jusqu’à l’âge de 40 ans environ, puis c’est le déclin, condamnées à devenir plutôt des « oiseaux mazoutés » que de vieilles dames élégantes et raffinées. Leur avenir est sombre, d’une jeunesse flambante elles glissent irrésistiblement vers l’âge de la destruction, du démantèlement du corps ; il leur reste probablement quelques années à camper des rôles de cougars, puis c’est « la solitude définitive »[2]. Le monde de Houellebecq est un monde de torpeur, de vide et d’insatisfaction. Les hommes y sont pour la plus grande partie médiocres, las, éreintés, déçus. Le monde de Houellebecq est un monde fatigué. C’est un monde froid, un monde de l’affaissement des hommes, un monde déserté de toute grandeur, un monde de désolation, et de désenchantement. Un monde où y règne le chaos[3].

François, le narrateur, est un professeur d’université quarantenaire, spécialiste de Huysmans, contemplant placidement la vie défiler devant ses yeux. Sa foi en l’existence est profondément altérée par une vision acerbe de nos sociétés occidentales et socio-démocrates, un regard désabusé par ses contemporains, « hypnotisés par le désir d’argent, ou peut-être de consommation chez les plus primitifs »[4] sans compter ceux qui souffrent d’addictions. Il n’y a donc aucune place à la joie dans le monde de Houellebecq. Ses personnages sont des êtres dénués de tout espoir de bonheur, car dans ce monde-là le bonheur n’existe pas.

À longueur de pages, on observe le narrateur vivre dans une France qui se réforme sur fond de crise politique sans jamais exprimer la moindre émotion. Sans plaisir non plus. C’est un homme froid, misanthrope, légèrement suicidaire, qui jette sur le monde un regard de glace, qui se partage entre des maîtresses qui lui sont d’un grand secours sexuel, et auprès desquelles il trouve parfois un peu de chaleur, même si sur le plan sentimental il reste sans grand enthousiasme pour le couple, craignant que vivre avec une femme conduise « à très brève échéance, à la disparition de tout désir sexuel »[5]. C’est un homme qui cherche l’amour mais sans trop de conviction. Un homme absent du monde.

Le monde de Houellebecq est un monde de lutte permanente ; les êtres humains y sont tantôt des objets tantôt des fantômes ; c’est un monde déshumanisé et vide ; un monde à l’horizontal, déserté de toute transcendance, plongé dans la solitude quotidienne. Ce monde, dit encore Houellebecq, c’est le nôtre.

 

Corps abimés

Les corps sont secs. Abîmés. Le narrateur a passé la quarantaine et, son corps se dérègle peu à peu. Tout est implacable dans le monde de Houellebecq, et surtout les lois de la génétique. Les corps sont étrangers. Irrésistiblement calqués sur l’individualisme contemporain, ils évoluent dans l’espace social, indépendamment des autres, soumis aux dictats sociaux, aux contraintes de la performance, et la jeunesse à tous prix. Dans le monde de Houellebecq le vieillissement est une tare, une maladie incurable, et lorsque toutes les fonctions complexes périclitent que reste-t-il d’un homme ? Le narrateur reconnaît bien qu’il a atteint la force de l’âge, mais cette force est en réalité une faiblesse, notamment parce qu’il est « incapable de vivre pour (lui)-même »[6], que l’humanité le « dégoûte », qu’il déteste ses semblables. Il leur trouve un peu trop de ressemblances avec lui, et cette ressemblance l’effraie, pris au piège d’une incapacité en fait à communiquer. Cette aversion pour le monde et l’humanité est assez récurrente chez les personnages houellebecquiens. Poussés au bout de leur misanthropie, qui les fige dans leur relation aux autres, ils souffrent d’une déficience de la parole. En réalité, François ne déteste pas ses semblables, il souffre surtout d’une haine de soi, d’une aversion pour ce qu’il représente, qu’il plaque sur ses alter-ego ; il ne parvient, ou ne s’autorise à aucune réjouissance d’être ; il rejette toute justification, et souffre de l’image que les autres lui renvoient dans le miroir qu’ils lui tendent. François est un personnage qui pâti d’une déficience de l’image de soi. C’est une âme fragile dans un corps en déréliction. C’est un être qui ne comprend pas le « sens de sa présence ici »[7].

 

 

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Depuis son premier roman[8] Houellebecq s’est toujours fait le défenseur des opprimés, des sans-grades, des déclassés, des mort-nés. Comme Œdipe, dans la pièce de Sophocle, les personnages de Houellebecq ne vivent pas toujours sans justification, ni gratuitement. Ils souffrent, lancés dans une compétition narcissique, et souvent sans succès. C'est l'amour des « faibles » socialement, des naufragés, ceux que l'on n’a entouré ni d'amour ni de joie à la naissance et qui, dans le système libéral, sont les martyrs d'une logique du vainqueur. C'est Thanatos contre Eros, où tout est aspiré par la mort et la désolation. C'est l'amour de ceux qui ont été éjecté du cœur, exposés et abandonnés. François est de ceux-là.

François souffre d’être un corps. Symboliquement il incarne le corps social, vieillissant, suicidaire, observant avec désespoir le sommet avant la chute ; concrètement son existence corporelle et à l’image de son existence sociale : guère satisfaisante. Sa vie est une accumulation de petits ennuis : la lourdeur du quotidien fait de panne de télévision ou d’Internet, de facture d’électricité à payer, de papiers administratifs. François essaye pourtant, mais jamais ne trouve la paix, la sérénité ; sa vie est une longue agonie. Dans le silence de sa solitude, il se demande ce qu’il sera dans dix ou vingt ans. Il imagine cette éventualité, alors qu’il pourrait recourir tout aussi facilement au suicide : « Je ne serais plus alors, (penses-t-il) qu’une juxtaposition d’organes en décomposition lente, et ma vie deviendrait une torture incessante, morne et sans joie, mesquine. »[9] Cet état de décomposition de son corps, qui rejoint sur un autre mode le corps social, est celui de l’homme moderne, quitté de toute joie, de tout bonheur, plongé dans une inquiétante nuit solitaire, et dont la seule manifestation en ce qui concerne les organes, n’est que la douleur. François fait l’expérience de cette douleur chaque jour. Seule sa bite, qui ne lui procure cependant aucune jouissance, ne s’est « jamais manifesté à (sa) conscience par le biais de la douleur »[10].  

Cette souffrance et cette solitude s’expriment exclusivement dans le corps du narrateur. Son désespoir se mue en un corps sec, vidé de tout élan vital, ne parvenant plus au plaisir, étant à peine « une source plausible de souffrances »[11]. De nombreuses pages sont consacrées dans Soumission à la déchéance du corps, à la douleur physique, au cataclysme du temps sur nos fonctions complexes, à l’affaissement des chairs, à la perte de soi dans cette opération de destruction, à la grande tragédie d’être ce machin de chair et de sang.

Dans le monde de Houellebecq les corps sont tristes, la sexualité est mécanique, et si ça s’accouple, que ce soit à deux ou à plusieurs, c’est parce que le déterminisme biologique est encore très présent. François cumule les conquêtes sexuelles, notamment grâce à un site Internet d’escorts, qui, excepté une seule fois, ne lui donnent aucun vrai plaisir. Dans le monde de Houellebecq on est plongé dans un désert : désert des sentiments, désert du plaisir. La bite du narrateur est réduite à n’être qu’un « organe aussi efficace qu’insensible »[12]. Les étudiantes se prostituent pour payer leurs études, sans états d’âme, professionnellement mais aussi très mécaniquement, et leurs corps sont réduits par le regard du narrateur qu’il leur porte à des orifices affectés à la fellation, la sodomie ou l’éjaculation tiède. Et si les érections ne faiblissent pas les corps en revanche se déchargent, les vases pour paraphraser Montaigne se vident, sans vigueur. Le corps est un moyen dans le monde de Houellebecq, un truc qui sert au plaisir, à la performance, au désir, à la perte de soi ; c’est un machin vide dédié à l’orgasme, ou à la souffrance, sans transcendance.

 Tout démange chez Houellebecq, tout fait mal. Tout est douleur, tout est pétri d’une souffrance languissante et, le corps, au même titre que l’homme contemporain, dans sa destruction progressive, se perd et se ruine. Cette sécheresse des corps, liée à la sécheresse des cœurs très certainement, notamment celui du narrateur qui ne semble plus trop vibrer dans sa poitrine, est à rapprocher du vide spirituel de ses personnages. François, à la différence de son auteur de prédilection Huysmans n’est pas hanté par le catholicisme, il est un homme perdu au milieu de l’immensité du monde, sans foi.

 

 

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Le désert d’un monde sans spiritualité

 Le monde de Houellebecq est déserté de toute transcendance, de toute divinité. Dieu n’est pas mort chez Houellebecq, Dieu n’a jamais été là. Dieu est le grand absent de la société occidentale divisée, en déclin, au bord du gouffre. Cette désertion de toute spiritualité est-elle la cause de la fin des valeurs traditionnelles, du désespoir généralisé, de la morbidité ambiante ? Même le parti islamiste Fraternité musulmane de Mohammed Ben Abes paraît vidé de sa spiritualité attendue. Un parti fondé sur l’ambition politique, la volonté de domination. On ne trouve rien d’halluciné dans ce parti musulman modéré. Il n’y a rien de radical dans ce parti musulman. Il est même prêt à donner plus de la moitié des ministères à la gauche, décidé toutefois à imposer du début à la fin de la scolarité un enseignement islamique. Prétendument humaniste, réunificateur, c’est un parti aux aspects très moyenâgeux que Houellebecq nous décrit, au fil des pages, lors de l’ascension irrésistible de son chef dans le nouveau paysage politique.

Dans le monde de Houellebecq le paysage politique est divisé. L’UMP et le PS sont en déclin, à la limite de la disparition. Le parti islamiste conduit par Mohammed Ben Abes et le Front national conduit par Marine Le Pen font d’emblée office  de vainqueurs probables aux prochaines élections présidentielles de 2022. Un tableau de politique fiction d’une noirceur terrifiante ; une anticipation politique sur fond de peurs françaises ; un panorama anxiogène destiné à angoisser le lecteur. Le pays des droits de l’homme pourrait à l’avenir basculer dans le camp des extrêmes durs, sonnant le glas de notre idéal démocratique. Chronique d’une élection annoncée se déroulant sur fond de guerre civile, qui n’augure rien de réjouissant donc. Car dans le monde de Houellebecq les communautarismes montants font craindre le pire en matière de sécurité civile, et le déclenchement de l’état d’urgence n’est jamais très loin. Il n’y a aucune alternative possible à des partis extrémistes, qui ont pour desseins, de réduire le champ des libertés individuelles. Il n’y a aucune autre alternative non plus à l’économie de marché, aucun horizon au-delà du capitalisme libéral.

Dans le monde de Houellebecq les hommes sont divisés en trois catégories : les gagnants sur le terrain de la sexualité et de l’économie, les semi-gagnants sur le terrain de la sexualité ou de l’économie, et les complets perdants sur le terrain de la sexualité et de l’économie[13]. Dans le monde de Houellebecq les femmes sont des objets de consommation, prises au piège d’une métaphysique de l’amour[14], qui n’est autre qu’une ruse de la raison, ce qui veut dire une affaire de déterminisme biologique. Un travail souterrain de la nature en vue de la procréation. Ce matérialisme absolu déserté de tout souffle spirituel, cette mécanique des organes conduite d’une main de fer par la mère nature laisse penser chez Houellebecq que chaque être est déterminé par sa biologie et par ses instincts. L’organisation sociale, comme l’espace politique, est ainsi déserté de tout idéal, de toute poésie, de toute hauteur, et seule la compétition narcissique, et la performance l’emportent sur l’être et l’amour. Même dans le monde musulman, les femmes demeurent des corps lascifs, dédiés à la séduction et au plaisir des hommes. Mais à l’inverse de l’occident, tout cela ne se passe pas dans l’espace public mais dans l’espace privé : « les riches saoudiennes se transformaient le soir en oiseaux de paradis, se paraient de guêpières, de soutiens gorges ajourés, de strings ornés de dentelles multicolores et de pierreries ; exactement l’inverse des Occidentales, classe et sexy pendant la journée parce que leur statut social était en jeu, qui s’affaissaient le soir en rentrant chez elles, abdiquant avec épuisement toute perspective de séduction, revêtant des tenues décontractées et informes. »[15]

La décomposition du corps politique, sa déconfiture, se déroule sous nos yeux. L’UMP est au bord de la désintégration, le PS en mauvaise posture et, face à la menace qui rôde, les voilà contraints de s’habituer « à l’idée de gouverner ensemble »[16] et de s’unir au parti musulman pour contrer le Front National. Dernier sursaut républicain et antifasciste. Tout s’effrite, tout s’écroule dans le monde de Houellebecq. La France est au bord du chaos politique, prise au piège d’un parti musulman qui se présente comme le seul rempart contre la peste brune, mais qui souhaite réformer le pays en profondeur, certes sans violence, surtout si l’on prend en considération le parti d’extrême droite agressif et raciste, débordant de haine qui est d’emblé considéré comme vainqueur aux élections de 2022 dû à cette masse de français qui veulent se protéger de la montée de l’Islam en France. Devant des leaders politiques traditionnels sans vision historique[17] le leader du parti musulman est porteur d’un projet novateur pour un pays proche de l’asphyxie politique. Cette déconfiture est due à la fois à l’effondrement des valeurs, que les soixante-huitards ont longtemps piétinées au nom d’une liberté métaphysique dont ils ne comprenaient guère le sens, entraînant la fin de la morale traditionnelle, la fin du patriarcat, la fin de la famille, la société française ayant, depuis plus de quarante ans, souffert d’un manque de sacré, sacré que les soixante-huitards n’ont eu de cesse de démonter également, de laminer au nom des droits individuels de chacun, transformant peu à peu les droits de l’homme en droits de l’hommisme, et s’indignant désormais devant ces nouveaux réactionnaires de la politique, criant au fascisme ; indignés ces « ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues (étaient) réfugiés dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait sur le pays »[18].

Avec le retrait de la religion chrétienne au sein de l’espace publique, avec la laïcité et la fin de Dieu, avec l’achèvement de l’histoire comme récit historique commun, avec la fin d’une vision globale de l’avenir, le projet islamique, tel que Houellebecq l’imagine, n’aura « rien à voir avec un fondamentalisme islamique » mais réduira les chrétiens « à un statut de dhimmis », fera de la France une annexe de l’Arabie Saoudite, de l’Europe un mouroir des idées démocratiques.[19]

Dans le monde de Houellebecq le choc des civilisations touche à son apogée, le suicide de l’Occident est avéré, la fin de la démocratie est proche, le retour du religieux sous sa forme la plus barbare (aux yeux de l’occidental monogame, athée) est l’expression même des limites organiques de ses choix démocratiques. Dans le monde de Houellebecq les élites sont prises au piège de leur aveuglement et de leurs petites lâchetés[20], ce qui a pour conséquence l’islamisation du pays.

 

L’Islam comme soumission

 « […] et je lui dis : « J’irai à Rocamadour ». »[21] Le personnage de Houellebecq, certainement inspiré par Huysmans, part en terres spirituelles, à la rencontre du Christ. Il se doit bien d’admettre que l’humanisme athée est un leurre, une vision de grand enfant, d’illuminé ou d’ambitieux qui veut se débarrasser de Dieu pour prendre sa place, se faisant « une haute idée de la liberté humaine, de la dignité humaine »[22]. Cette position d’un athéisme humaniste est difficilement tenable pour Houellebecq, qui montre que, dans une société désertée par la religion, les fascismes ont de beaux jours devant eux, que le retrait de la foi transforme les nations en « nations mortes »[23]. Pendant que le narrateur part à la rencontre du christianisme, à Rocamadour, l’islamisation de la France se met en place. François vit d’ailleurs cette mutation sociale sans trop d’émotions, curieusement obsédé par sa thèse de fin d’études supérieures, et par J.K Huysmans dont il doit finir une édition de ses œuvres pour le catalogue de la pléiade. C’est donc de manière totalement désespéré et cynique que le narrateur observe, tranquillement, l’implantation de l’Islam en terres françaises.

Il sera même initié à cette religion, dont il ne connait pas grand-chose, par Robert Rediger, qui est marié à trois femmes, dont une de quinze ans, et consomme de l’alcool – du Meursault. Étymologiquement le mot Islam veut dire « Soumission » mais aussi  « reddition », « résignation », « allégeance » à Dieu. Houellebecq ne fait pas dans son roman une exégèse du Coran ; il ne souligne pas non plus la variation des sens du mot Islam. Il fait une exposition scolaire et dogmatique des grands principes du livre sacré et de la loi coranique. Il met également l’accent sur la soumission à Dieu. Rien  d’étonnant, tout dans le monde de Houellebecq est sous le joug de la soumission. Les êtres vivants sont soumis aux lois déterministes de la nature ; les religieux sont soumis à Dieu ; les femmes sont soumises aux hommes ; les élites sont soumises à leur aveuglement, et ainsi complices du désastre européen. Tout n’est donc que soumission, et toute soumission qui dure conduit bien évidemment à la dépression, s’il n’y a aucune autonomie dans nos actions, dans le respect des lois et des règles auxquelles nous nous plions.

Tout a également des accents de prophétie dans les romans de Houellebecq : « l’Islam était appelé à dominer le monde »[24], et tout cela se passera de manière assez mécanique, suite à la violence du XXème siècle, la négation de toute loi morale, la déliquescence des élites, et la mort de l’Europe[25]. Si les hommes se battent réellement, c’est au nom de grandes questions métaphysiques. Il est vrai que les matérialistes les plus intégraux ont toujours crû en leur bonne étoile. Il n’y a pas d’existence possible sans un minimum de croyance, ou au moins de superstition. « Newton croyait en Dieu, […] Einstein n’était pas davantage athée »[26]. Difficile de dire si Houellebecq prend le contre-pied de sa vision scientiste, mécaniste et athée qui a façonnée tous ses romans jusqu’ici, tant il a du mal à montrer que cette considération des choses serait fausse.

Par la bouche de son personnage Rediger, Houellebecq dresse un portrait de l’Islam, polygame, dure, organisée de manière très méthodique, mais il en fait également une respiration, un « poème mystique de louange […] au Créateur, et de soumission à ses lois »[27]. Il y a évidement quelque chose de très pervers, de très tordu dans ces explications : continuant de penser que toute foi est une forme de soumission de l’homme à un divin autoritaire, il soumet le Coran à une vision unique, la sienne, déguisée par le truchement du dialogue, celle d’un pur état de résignation face à la folie du croyant, à la violence du patriarcat, et à la barbarie d’un texte sacré. Pour autant il n’y a pas d’islamophobie chez Houellebecq[28], je pense surtout que l’écrivain pessimiste est un auteur envers et contre tout. Le Coran n’aura évidemment pas échappé à son doute angoissé.

 

 

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Houellebecq ou l’habile manigance littéraire

La littérature de Houellebecq suinte. Elle suinte les affres de la fin de partie ; c’est une cartographie de la décadence, c’est une poétique du néant, une aspiration au pire ; c’est une littérature qu’on croirait presque fascinée par la chute de l’Occident. C’est un état des lieux. Un dépôt de bilan. Un constat d’échec. C’est une annonce renouvelée et définitive à chaque roman de la fin du monde. C’est une littérature catastrophe. La littérature de Houellebecq c’est l’ultime combat avant l’extinction finale, – et Soumission me semble en être l’expression la plus aboutie. La littérature de Houellebecq c’est une littérature sans concession et sans psychologisme. Une étude sociologique froide et sans appel de nos sociétés capitalistes libérales de ces cinquante dernières années ; c’est une peinture au vitriol de nos petites lâchetés, de nos petites bassesses, de nos vices.

Ce n’est pas une grande littérature, au sens académique du terme. On a souvent dénoncé à raison le style de Houellebecq, pour son absence de qualité particulière, fait de facilités, de techniques journalistiques, de didactisme, son réalisme forcené, son subjectivisme maladif, sa misanthropie. Sûrement est-ce la raison pour laquelle on refuse de le ranger Houellebecq parmi les grands de la littérature, comme Beckett, Cioran, Thomas Bernhard[29], pour autant ne nous contentons pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, ce serait ne pas de voir dans quelle encre cet écrivain trempe sa plume. 

Il faut bien l’admettre Houellebecq est de cette race d'auteurs qui bouleversent les codes et les conventions[30] ; il amène la littérature sur un terrain de la noirceur outrancière, la peinture d’une contemporanéité  en totale déperdition. Il faut bien le dire, aucun auteur contemporain n’a osé approcher d’aussi près le mal de l’époque, n’a su décrire avec une telle justesse une période aussi troublée. L’encre de cette littérature est une encre chargée d’acide sulfurique ; elle lève le voile sur nos refoulés ; elle exprime sans détours ce qu'il en est des failles de notre conscience collective ; elle produit une littérature dangereuse, une littérature dérangeante, qui exaspère par ses défauts et ses excès, surtout parce qu’elle montre ce qu’il y a de plus noir en l’homme, notre part d’ombre ; elle exaspère, car elle exprime la détresse de notre civilisation. C’est une œuvre de la grande maladie de nos sociétés libérales, de la fin de l’Europe, du dernier homme. Et en ce sens elle est novatrice ; c’est une littérature de la mauvaise santé...

C’est sa grande force, mais aussi, bien évidemment, sa terrible faiblesse. Car c’est très probablement une qualité à double tranchant. La littérature de Houellebecq c’est une littérature de la mauvaise conscience de l’homme occidentale. C'est une littérature de la conscience malheureuse. C’est le miroir de sa chute finale, de son trépas métaphysique, de son trépas religieux, de son trépas politique. C’est une littérature de la terreur. Une littérature en forme d’inventaire avant fermeture définitive. C’est une littérature du dernier homme, au sens de Nietzsche, de l’homme réactif, du nihiliste négatif, de l’homme malade de la vie, fiévreux, qui dit un grand « Non » à tout ce qui est ; c’est une littérature du ressentiment. Une littérature-miroir, sans appel, de la nostalgie mélancolique, qui regrette les temps anciens, les hautes valeurs, la grande morale, les mondes verticaux. Si elle exaspère encore ça n’est pas seulement parce que c’est une littérature de la grande maladie occidentale, c’est parce que c’est une littérature malade, malade de ses peurs, de ses fièvres, de ses fantômes.

C’est une littérature tragique, mais qui ne joue pas le jeu du tragique ; ce n’est pas une littérature qui n’espère rien, comme le ferait l’homme tragique, c’est une littérature qui veut détruire l’espoir. C’est une littérature animée d’une volonté morbide. C’est une littérature moraliste qui désire tracer clairement la ligne entre le Bien et le Mal, mais sans savoir véritablement par quel moyen procéder, pris au piège de son propre désespoir. C’est une littérature qui aime l’ordre et la logique, – tout est pensé et organisé selon le principe du bien et du mal.  La vie selon Houellebecq est régie par les lois de la nature, elle est soumise au joug du déterminisme de l’élan vital ; elle est écrasée par les principes déterministes des règles de la sélection naturelle, du principe de la reproduction, des lois de la nature. C’est un homme coincé entre une vision cartésienne et scientiste du monde et de l’économie, et une conception morale de l’homme. Il y a un refus catégorique de la vie. Une haine se soi en qui se traduit par une vision pessimiste de la vie, une urgence poétique. Une tentative de rester vivant. De condamner les hommes pour leur faute originelle.    

Il y a aussi, je dirai, quelque chose de désespéré chez Houellebecq. Il y a ce désespoir, cette noirceur de l’écrivain qui se trouve incapable de saisir ce je-ne-sais-quoi ce presque-rien de l’existence. Il y a dans sa littérature cette impossibilité pour lui d’être en phase avec ce qui est. Il y a une horreur du sens ultime de l’existence. Il y a une peur de vivre. Et tout cela se traduit pas un sens aiguisé du combat, de la survie en zone hostile, d’un sentiment d’isolement et de frayeur face au monde[31].

Pas de place à l’événement dans le monde de Houellebecq. L’homme lui-même est un facteur des lois déterministes de la nature, que l’économie capitaliste reproduit à merveille, et toute la société occidentale semble se calquer sur ces règles invariables et aveugles[32]. L’avenir de nos sociétés est la dépression ; et le seul remède au mal est un mal plus grand encore : le retour du refoulé, donc du religieux, sous sa forme la plus ancestrale, un Islam qui ferait reculer les droits et les libertés individuelles.

La structure même de cette littérature est la paranoïa, mêlée au besoin d’en finir, avec ses personnages, avec lui-même. Pas de place pour la tendresse dans cette littérature-là, ni même de place pour la joie. Tout est souffrance, solitude, catacombes, désespoir, soumission[33]. Tout est soumis à une conception cartésienne et déterministe. Rien n’échappera au rouleau compresseur d’une vérité comme certitude. Tout est inéluctable, notamment la fin.

La littérature de Houellebecq est une littérature fin de siècle ; une littérature d’un monde à bout de souffle, et en ce sens, on peut bien dire qu’il a eu le génie de capter cet épuisement généralisé. Ça n’est pas une littérature éveillée. C’est une littérature qui protège et prolonge le grand sommeil des peuples. C’est une littérature mortifère, sans espoir de hauteur. C’est une littérature du petit homme. Et Soumission n’échappe pas à la règle. En ce sens d’ailleurs, il fait partie des meilleurs romans de l’auteur, car à la suite des deux premiers, il essaye de capter une peur première chez son lecteur : le fantasme de la disparition, le fantasme du désastre définitif.

C’est une littérature du vice, de la maladie, de la déchéance, du vide. Houellebecq a pris le tournant du XXIème siècle, mais en gardant son regard de fin de siècle. Sûrement a-t-il grandement raison dans ses analyses politiques et sociétales de nos démocraties à bout de souffle ; il ne leur apporte néanmoins aucun remède. Sa littérature les achève même, selon une habile manigance littéraire qui est le dépressionnisme autorisée à toutes les pages. La fausse dénonciation, qui rejoint facilement la fascination du pire[34], n’est en réalité qu’une littérature sans nuances, une littérature nihiliste sous couvert de dénonciation du nihilisme. À force de persister à regarder le soleil noir de la dépression, cette littérature, pour reprendre la formule de Nietzsche[35], a fini par devenir ce soleil noir de la dépression, sans partage, sans recul. Qu’est-ce qui est dit de l’individu dans ce roman ? Que retient-on de la marche de l’histoire ? Y a-t-il une autre forme de bonheur que la jouissance du symptôme et la soumission aux lois mécanistes de la nature ? Houellebecq a exploré avec finesse et intelligence les territoires obscurs de la dépression, et en ce sens son œuvre fera date, il a tiré la leçon de notre conception libérale et individualiste de la seconde partie du XXème siècle, et ses visions sont justes, mais il se garde bien de prendre la moindre hauteur. Il est un moraliste intrinsèque, il recherche à prolonger la mauvaise conscience de l’homme occidentale, mais il ne fournit aucune piste de sortie. Pourquoi le ferait-il du reste ? Est-ce bien son travail ? Soumission est dans la suite logique des autres, une longue et douloureuse plainte, un chant de l’irréversible fatigue, une agonie de fin de siècle, qui a le courage de regarder les choses en face, mais pas le courage de les dépasser. C’est par cette autre habile manigance que l’œuvre Houellebecq prétend faire l’inventaire de notre Occident en fin de vie, et fermer la porte à double tour en quittant les lieux.    

           (Paru dans le site du Grand Genève Magazine le 23 fev 2015)                      

 



[1] Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015, p. 22 (S).

[2] Idem, p. 23.

[3] Particulièrement dans Soumission.

[4] Idem, p. 11.

[5] Idem, p. 113.

[6] Ibid, p. 207.

[7] Ibid, p. 216.

[8] Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Paris, Maurice Nadeau, 1996.

[9] (S), p. 99.

[10] Idem.

[11] Ibid, p. 205.

[12] Ibid, p.205.

[13] Voir surtout ses deux premiers romans, Extension du domaine de la lutte, op. cit., et Les particules élémentaires, Paris, Flammarion, 1999.

[14] Voir à ce propos Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Suppléments, ch. XLIV.

[15] (S), p.91.

[16] Ibid, p. 146.

[17] Voir à ce propos la description au vitriol de François Bayrou, (S) pp.150 et sq, et p. 291 : « mais Bayrou par contre est vraiment un crétin, un animal politique sans consistance, tout juste bon à prendre des postures avantageuses dans les médias. »

[18] Ibid, p.154.

[19] Ibid, p. 155.

[20] D’un côté on fait politiquement monter le Front National, de l’autre le narrateur François croise des cadavres, entend au loin  des fusillades, sans que la presse ne relaye l’information pour éviter d’offrir plus de voix au Front National.

[21] Ibid, p.163.

[22] Ibid, p.250.

[23] « Sans la chrétienneté, les nations européennes n’étaient plus que des corps sans âme, – des zombies », Ibid, p. 255 ;

[24] Ibid, p. 271.

[25] Voir à ce propos des dialogues du personnage de Robert Rediger, pp. 244 sq.

[26] Ibid, p. 252.

[27] Ibid, p. 261.

[28] Je passe outre ses sorties médiatiques de septembre 2001 sur l’Islam.

[29] Je me range dans cette catégorie. Il demeurera malgré tout une œuvre mineure, on ne fait pas de grande œuvre avec de la bile.

[30] S’inscrivant, mais de manière beaucoup moins intéressante, moins puissante à mes yeux, dans la lignée de Céline ou de Bloy.

[31] On retrouve cette problématique dès son premier ouvrage H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie, Paris, Le Rocher, 1991.

[32] Il suffit de voir par exemple comment Houellebecq imagine que les femmes occidentales accepteront sans réagir les nouvelles lois polygames dans sa France de demain : « Celles qui étaient suffisamment jolies pour éveiller le désir d’un époux riche avaient au fond la possibilité de rester des enfants pratiquement toute leur vie. Peu après être sorties de l’enfance elles devenaient elles-mêmes mères, et replongeaient dans l’univers enfantin. Leurs enfants grandissaient, puis elles devenaient grands-mères, et leur vie se passait ainsi ».

[33] « Sommet du bonheur humain » dans l’Islam, cf. (S), p. 260. Houellebecq par le truchement de son personnage Rediger reprend le roman d’Histoire d’O afin de démontrer que le bonheur absolu de la femme est de se retrouver soumise à l’homme, puis l’Islam pour souligner que le bonheur absolu de l’homme est d’être soumis à Dieu.

[34] Pour reprendre l’expression de Florian Zeller.

[35] « Quiconque combat des monstres devrait veiller à ne pas devenir lui-même un monstre. Et quand on regarde au fond des abysses, les abysses vous regardent aussi. » Frédéric Nietzsche.

17 mars 2014

Les dix bonnes raisons de ne pas me lire

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Un livre sur la rencontre ? Mais quelle mouche vous a piqué ? Pourquoi perdre votre temps à lire un truc qui vous raconte les cent et une manières de rencontrer ou de ne pas rencontrer quelqu’un, alors qu’il ne suffit plus aujourd’hui que d’un seul clic pour être ami avec un inconnu, et un seul autre pour renvoyer en enfer un vrai ami de longue date qui vous aurait agacé ? Non ! Pas sérieux… On jette !

 

 

Un livre sur la rencontre ? Mais quoi ? Vous cherchez donc des emmerdes ? On sait bien que les gens sont odieux, cyniques, jaloux, envieux, égoïstes, égocentrés, pas généreux, très peu altruistes, et comme disait Céline, qu’à force de les fréquenter ils se mettent à puer exeuprès pour vous. Non ! Allez donc vous balader tout seul dans la forêt, loin de la civilisation… On jette !

 

Un livre sur la rencontre ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et puis c’est qui l’auteur ? Non mais qu’est-ce qu’il croit celui-là ? Qu’il est plus malin que vous ou moi pour savoir comment on ferait un véritable rencontre, si tant est que ça puisse exister ? Eh bé ! Allez ! Passez votre chemin ! Non ! C’est vaseux tout ca… On jette !

 

Un livre sur la rencontre ? Il y a déjà tellement de classiques que je n’ai pas lus, et vous non plus je suppose, pourquoi perdrais-je mon temps à lire un livre contemporain qui, pompon du pompon, voudrait me rendre sympathique, fréquentable, aimable, entouré d’êtres charmants et délicieux… Mais ça va pas la tête ? Je veux mon lot d’ingratitudes, moi ! Je veux mon lot d’infamies, de petites trahisons, de lâchetés, de déceptions… sinon comment pourrais-je me sentir l’ultime martyr de l’humanité ? Allez ! Allez ! On jette !

 

Un livre sur la rencontre ? Vous voulez dire un livre plein de bons sentiments, c’est ça ? De cette race de bouquins qui essayent de vous faire croire que le bonheur est à portée de main, hein ? Que de rencontrer une âme sœur, un frère, ou de faire une rencontre qui transformerait votre vie, c’est bien possible ! Voyez-vous à quel degré d’inanité cette époque nous rabaisse ? Moi, je demande seulement : mais avec ce genre de livres, jusqu’où allons-nous descendre ? Hein ? Jusqu’où ? Non ! Trop à la mode tout ça ! Allez ! On jette…

 

La suite sur Le Salon Littéraire

 

Marc Alpozzo, Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres, coll. « Tibi », mars 2014, 170 p., 9 €.

 

La pré-critique de Laurent Lemire (n° du 7 mars 2014) :
La pré-critique de Livres Hebdo

 

La critique de Jacques Aboucaya pour Le Salon Littéraire :

La critique de Jacques Aboucaya

 

La recension d'Hélène Natier sur son blog :

La recension d'Hélène Natier