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Entretien avec Christiane Rancé, les saints sauveront le monde

Enthousiasmé par son merveilleux Dictionnaire des saints, j'ai demandé à Christiane Rancé de répondre à quelques-unes de mes questions. Elle a eu l'extrême gentillesse de répondre favorablement à ma demande.

« La sainteté n'a pas de formule particulière [...] elle contient toutes les formules. »
Christiane Rancé

 

 

saints.jpgMarc Alpozzo : L’idée de ce dictionnaire des saints, dites-vous dans votre préface, vous est arrivée en 1999, sur le chemin de Compostelle. Est-ce que ce dictionnaire ne répond pas surtout à un besoin, une soif de spiritualité avant tout ?

 

Christiane Rancé : Ce dictionnaire répond à la question que je me suis posée sur le chemin de Compostelle : «  qu’est-ce qui poussait encore tous ces gens, de tous âges, de toutes conditions, de toutes nationalités, à partir rejoindre le tombeau d’un saint, mort il y a quelque 2000 ans ? Que signifiait encore pour eux ce personnage qu’ils iraient bientôt prier au plus près de ses reliques ? J’ai découvert qu’ils partageaient ce qui m’avait mise en marche : un désir de refaire le lien entre soi et le monde dans sa vérité, entre soi et les autres, entre soi et soi, entre soi et Dieu. Un besoin d’amour  où passe l’infini, qui est le mouvement même de l’amour. Or, ce lien, ce sont les saints, chacun à sa façon, qui l’ont en très grande partie créé, noué, et réinventé dans notre histoire.

 

M.A. Vous avez écrit un livre sur Jésus, un sur le Pape François, est-ce que ce dictionnaire n’est pas justement la suite logique, une nécessité face au triomphe de plus en plus grand du mal sur l’amour, et l’urgence d’une époque sans Dieu.

 

C.R. : Ce dictionnaire est l’aboutissement d’une quête personnelle que j’ai continuée après l’expérience de Compostelle. J’ai interrogé de grandes figures de saints, mais aussi de laïcs comme Léon Tolstoï ou Simone Weil que la question du salut du monde, du salut de l’homme, de leur propre salut, mais aussi du salut de Dieu avait inspirés, et animés. Et puisque saint Jacques avait été à l’origine de mon travail, il était normal que je revienne à la question de la sainteté. Elle m’a semblé la question la plus urgente qui pouvait se poser à notre époque, où tout semble basculer dans la nuit. Ceux qui pensent que parler de saints, ou de foi, relève d’une pensée archaïque, d’une attitude de repli se trompent : il n’y a rien de plus transgressif aujourd’hui que de soulever cette question. Depuis qu’on nous annonce les bienfaits d’une société composée d’individus libérés de toutes les superstitions (et bien entendu, on entend la foi en Dieu comme la pire forme des superstitions), je ne vois pas que le monde aille mieux. Le XXè siècle, qui a chanté cette libération a été celui des guerres mondiales, des camps d’extermination, des génocides, des idéologies mortifères. Avons-nous retenu la leçon de ce siècle qui est, sans nul doute, le plus monstrueux qu’ait connu l’histoire ? Personne ne conteste que le XXIè siècle manifeste le risque de maux plus grands encore : la répétition des horreurs passées à quoi s’ajoute la mort annoncée de notre planète, sans laquelle nous ne saurions vivre – et tout cela, grâce à la conjugaison de moyens techniques sans précédents, aux mains des pires irresponsables : tous ceux qui se croient affranchis de la nature, du Temps et de Dieu.  Il n’y a que les saints et leur exigence de sanctification capables d’apporter un remède à la dévastation nihiliste en cours, à lui faire front, obstacle, à en triompher. Je l’ai écrit dans ce dictionnaire, pour illustrer justement ce propos : ou la sainteté redeviendra une question d’importance, ou c’en sera fini, et la guerre de tous contre tous cédera à la défaite générale. En un sens, Jésus n’a rien dit d’autre. C’est faute d’avoir été en mesure de ressaisir le plus bouleversant de sa parole que le pire est advenu, et risque d’advenir encore. Il n’y a que les saints qui aient su « faire rejaillir du sol les sources  de l’espérance éternelle », comme l’a écrit Gabriel Marcel. Il n’y a que les saints qui aient la force de nommer le mal, de se dresser contre lui et de le combattre.

 

M.A. : Pourquoi avons-nous tant besoin de ces « héros de la vie désintéressée » pour reprendre le bon mot de Renan ?

 

C.R. : Qui d’autre peut nous donner et redonner la fierté d’appartenir à l’espèce humaine ? Les saints sont le diapason qui nous redonne la note juste quand tout chante faux. Ils proclament la vérité, dans la plus pure des libertés, dans un dévouement total et sans aucun calcul personnel. Ils incarnent la puissance à être, qui nous est donnée à tous, et que peu osent embrasser. Ils remettent au cœur de notre vie l’essentiel : l’Espérance, dont ils sont les figures, sans quoi aucun avenir n’est possible. Grâce au saint, tout se renouvelle : « l’impossible d’hier devient la réalité d’aujourd’hui. » L’absolu qu’ils épousent nous projette dans cet amour universel, cette foi essentielle qui nous force à construire un monde qui pourrait être plus beau, plus charitable et plus joyeux, grâce au travail en actes et en esprit de chacun. Ce fut le prodige accompli par un saint Bernard de Clairvaux, par un saint Louis – qui désirait un royaume de Justice ; par un saint Vincent de Paul – qui a rêvé d’une société plus charitable et qu’elle aime et chérisse le plus faible de tous, l’enfant indésirable ; par Jeanne d’Arc – qui rêvait d’un royaume de paix en harmonie avec celui de Dieu. Les exemples sont infinis. Chaque saint a inventé sa formule, unique et généreuse, puisque tous n’avaient qu’une conversion en tête : mener une vie évangélique en réponse au Commandement du Christ : aimer Dieu en aimant son prochain. Nous avons des saints philosophes, Augustin ou Thomas d’Aquin. Des reines saintes  – la sœur de saint Louis ou sainte Brigitte de Suède, ou Elisabeth de Thuringe. Des saints reclus, en prière : saint Antoine ou sainte Thérèse de Lisieux. Et d’étincelants va nu pied : saint Benoît Joseph Labre ou saint Philippe Neri. Ce qu’ils ont tous d’intérieur agit sur l’extérieur, de façon mystérieuse, providentielle et contagieuse. Ils ne convertissent pas : ils sont une conversion par la force de leur exemple : le saint n’est pas celui qui est sans péché, mais celui qui s’en est le plus défait. Là est le chemin de sainteté.

  

M.A. : Quels sont les saints ou les saintes qu’il nous faudrait suivre aujourd’hui selon vous ?

 

C.R. : Je ne crois pas qu’il faille suivre un saint en particulier, sauf dans ce que leurs vies nous enseignent – suivre les commandements du Christ en trouvant sa formule propre et tout à fait singulière, en son âme et conscience, en fonction de son temps et de ses horreurs particulières, comme chaque époque en a traversé. La sainteté est une question d’incarnation – embrasser la part divine en soi dans un élan de salvation. Elle est même l’exemple le plus bouleversant de ce mystère. Elle nous commande de lutter par des actes et des prières, par du courage, par de l’amour, contre les formes du mal que chaque siècle a inventées, chacun selon ses talents. Jeanne d’Arc n’a rien en commun avec Catherine de Sienne. Et pourtant, toutes les deux ont infléchi le cours de l’histoire dans le sens du bien. Ces deux saintes ont en commun d’avoir su éveiller les consciences, d’avoir inspiré à leurs contemporains le désir de se « délivrer du mal » et l’urgence à l’entreprendre. Peut-être le saint qui nous « parle » le plus aujourd’hui est-il saint François d’Assise. Il a compris les ravages d’une société dont les valeurs se refondaient sur l’argent, la richesse, le profit et le pouvoir. Qui trouverait redire à ce personnage, même chez les athées les plus endurcis ? Mais qui est capable aujourd’hui de distribuer tous ses biens, de renoncer aux plaisirs égoïstes pour choisir l’abandon à la providence et l’errance sur les chemins, afin de chanter l’amour de Dieu et la beauté de sa Création, afin de rappeler aux hommes le message du Christ : Paix et Amour. Mais alors, ce qui s’appelle l’Amour. Pace et Bene !

 

M.A. : Dans votre dictionnaire vous n’abordez pas seulement les saints, mais aussi les écrivains (Bernanos, Bloy, Flaubert, Gide, etc.), des poètes (Baudelaire, Nerval, Rimbaud, etc.), un musicien (Bach), des philosophes (Érasme, Cioran). Pourquoi ? En quoi ces hommes ont-ils accompli un chemin de sainteté eux aussi ?

 

C.R. : Je ne cite pas ces auteurs parce que je les considère comme des saints. Je rappelle combien la question de la sainteté a frappé les plus grands de nos écrivains, de nos philosophes et de nos poètes. Loin de se représenter les saints comme des objets d’un patrimoine appartenant au passé, voire comme quelques statues de plâtre poussiéreuses rangées sur les étagères des sacristies, ils leur ont consacré une part de leur œuvre. Ils nous ont dit, avec le génie qui était le leur, que les saints sont vivants, consubstantiels à notre histoire, et qu’ils nous montrent une voie face à l’effondrement qui nous menace. Pour cela, des auteurs majeurs ont cherché à dégager le sens de la sainteté – des écrivains qui, selon ce qu’en a expliqué Paul Bénichou, sont venus à partir du XIXe siècle reprendre l’élan des religieux. D’eux encore, nous recevons une leçon de lucidité et d’écriture : l’écrivain est celui qui sait peser son temps et révéler ce qui compose son tissu, et ce qui détermine le destin de l’homme : toutes les variations entre la comédie et la condition humaines. Une leçon d’humilité aussi : Ils nous apprennent à regarder les saints sans condescendance, sans ce ricanement satisfait de l’homme moderne qui se pense tellement au-dessus des autres, alors qu’il est si rarement au niveau de sa propre humanité. Enfin, une leçon d’insolence : quand tout, déjà, travaillait à la destruction du christianisme, ces écrivains ont continué à porter haut cette parole, et à évoquer ceux qui l’ont épelée avec leur vie même, pour nous sauver.

 

M.A. :  Du martyre à la joie, quel lien pouvons-nous faire dans la vie d’un saint ?

 

Aujourd’hui, nous entendons le mot « martyre » dans le sens des supplices qu’ont subis certains chrétiens, notamment aux premiers siècles, et qu’ils continuent de subir partout dans le monde pour refuser de renier leur foi. En vérité, le mot martyr signifie témoin. Tous les saints sont donc des martyrs, dans l’acception la plus large de ce mot, parce que tous, par leur vie et leurs actes, témoignent de leur foi dans la Vérité - le Christ, à savoir l’Amour suprême, qui la Joie.

 

En couverture : Christiane Rancé © Mélanie Frey 

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