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« La mort » de Vladimir Jankélévitch

Peut-on penser la mort ? N’y a-t-il pas un aspect moral malsain à penser la mort ? La mort est-elle simplement pensable ? Et pourquoi la mort de quelqu’un est-elle toujours une sorte de scandale ? Pourquoi cet événement si normal éveille-t-il chez ceux qui en sont les témoins autant de curiosité et d’horreur ? Autant de questions que pose La Mort de Vladimir Jankélévitch  paru chez Flammarion en 1966, et réédité à l’occasion des 40 ans de la collection « Champs », accompagné d’une préface inédite du philosophe Frédéric Worms.

Vladimir Jankélévitch, La mort, Frédéric Worms, Henri Bergson« On peut douter que le problème de la mort soit à proprement parler un problème philosophique. » C’est par cette réflexion énigmatique que débute l’ouvrage de Jankélévitch. Ce professeur de philosophie morale à la Sorbonne, il s’était fait maître en paradoxes moraux. La mort violente et toujours subite, inexorable, qui n’a rien d’une naissance à rebours, sommes-nous pas, pense le philosophe français, face à l’ineffable, la nécessité ultime sans laquelle l’homme ne serait pas un homme ; comment penser ce « phénomène naturel et pourtant toujours accidentel ? »

 

Mais, soyons clairs, la mort est-elle un problème philosophique sérieux ? Est-ce même un problème ou plutôt un mystère ? Pour Platon, philosopher c’était apprendre à mourir », et pour Montaigne, philosopher c’était apprendre à vivre. Quant à Spinoza, « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, écrivait-il, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ».

 

Alors pourquoi écrire sur la mort ? Vladimir Jankélévitch nous répond :

[parce que] « la mort est le seul événement biologique auquel le vivant ne s’adapte jamais » ; [parce que]  « ce fait divers ne ressemble à aucun des autres faits divers de l’empirie : ce fait divers est démesuré et incommensurable aux autres phénomènes naturels. […] Elle n’est pas un gain, mais une perte : la mort est un vide qui se creuse brusquement en pleine continuation d’être ; l’existant, rendu soudain invisible comme par l’effet d’une prodigieuse occultation, s’abîme en un clin d’œil dans la trappe du non-être. »

 

L’auteur du Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, du Pur et de l’impur, de l’Ironie, de l’Irréversible et la nostalgie, ce passionné de musique écrivait sur la mort, la liberté, l’intention, le pardon, l’amour pour saisir l’événement, le mystère dans l’instant fugace qui se situe à la jointure du « pas encore » et du « jamais plus ».

 

Vladimir Jankélévitch, ce philosophe au verbe faussement simple, à la plume faussement facilement d’accès, tel Henri Bergson, nous offre un livre marquant, probablement parce que le mystère de la mort, à peine dévoilé, est plutôt une affirmation du mystère de la mort qu’une tentative impudique et vaine d’en lever le voile. Peut-être aussi, parce que, tel que le dit Frédéric Worms dans sa préface : « il affirme et maintien le mystère de la mort, envers et contre toute réduction, et toute solution. »

 

Voilà donc un livre qui hérite de Bergson et de la question posée par le philosophe de Durée et simultanéité, celle du temps, « la mort rappelle la réalité heurté, tragique, quasi verticale du temps. Et inversement le temps est ce qui fait la réalité de la mort, dans son absence de symétrie linéaire et facile, car il y a une rupture radicale entre l’avant et l’après » (Frédéric Worms).

Si ce livre est donc si captivant, c’est parce qu’il s’obstine à dessein à penser un événement impensable, innommable, mais dans sa banalité la plus quotidienne, soulignant à la fois son étrangeté et son anomalie normale afin de soulever la contradiction de son tragique familier.

 

Vladimir Jankélévitch, La Mort, Flammarion,  « Champs essais », octobre 2017.

  • Chronique parue initialement dans la revue Boojum.net

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