15 août 2008

Huit lettres sur le mal, Blyenbergh vs Spinoza

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Qu’est-ce que le mal ? Dans quelle perspective pouvons-nous entrevoir le mal à partir de Dieu et de la liberté humaine ? Comment Dieu peut-il être cause des « volontés mauvaises » ? Voilà les grandes questions développées dans la très célèbre correspondance qu’eut Spinoza avec Blyenbergh. Or, pouvez-vous seulement imaginer que pour Spinoza le mal ne soit rien ? Voilà précisément toute la problématique de cette correspondance de huit lettres, entre décembre 1664 et juin 1665.

 

Le mal n’est rien

Dans la galaxie des philosophes occidentaux, Spinoza fait souvent figure de sage. Sorte de Bouddha européen, il a su concevoir une philosophie pratique qui porterait le penseur à vivre une vie puissante sans culpabilité ni haine. Philosophe de la joie et de la vision, Spinoza nous a laissé une image positive de la vie, affirmative, « contre les simulacres dont les hommes se contentent. »[1] Le 26 décembre 1664, il reçoit une première lettre d’un inconnu. Homme qui se dit « amoureux de la vérité », donc philosophe, Guillaume de Blyenbergh, connaissant aussi bien l’œuvre de Descartes que celle de Spinoza (sur Descartes), pose un problème qui intéresse directement le philosophe, et que l’on pourrait résumer ainsi : Dieu est-il cause de tout ?[2] Certes, si cette question philosophique et théologique n’est pas nouvelle, elle dispose pourtant d’un mérite essentiel, celle de questionner et de problématiser le champ de la liberté humaine. Car, derrière cette dernière, et ce n’est pas un détail, se cache la grande question métaphysique de la liberté de l’homme et, précisément, celle de la volonté humaine ?

Guillaume de Blyenbergh, courtier en grain à Dordrecht, ne connaît qu’un seul écrit de Spinoza : son Principe de la philosophie de Descartes publié en 1663. Aussi le point de doctrine sur lequel cet homme donne le départ de la correspondance est celui-ci : qu’est-ce que veut Dieu ? Ou pour reprendre in extenso sa question de sa deuxième lettre : « Dieu est-il donc l’auteur du mal ? »[3]. Il est vrai qu’à cette date, Spinoza n’a pas encore publié l’ensemble de son œuvre, mais il va tout d’abord supposer, à tort, que son correspondant est ouvert à la spéculation philosophique, car littéralement amoureux de la vérité, avant de finalement se rétracter. Entre temps, il aura apporté des éléments éclairants à son correspondant, notamment quelques-unes de ses propres conceptions, qui ne manqueront pas de choquer Blyenbergh, comme en témoigne sa deuxième lettre. Parmi celles-ci, l’idée que le point de vue et le langage de l’Ecriture sont en tout anthropomorphiques ; celle également que le mal n’est rien. Tâchons d’éclaircir à partir de sa doctrine : Dieu, chez Spinoza, EST la nature. C’est-à-dire qu’il n’est autre que le monde même. Et les hommes, en tant que modes de la substance (« Dieu » en langage spinoziste), sont eux, soumis à l’enchaînement naturel des causes. Ils ne font donc pas exception aux lois universelles de la nature. De fait, n’ayant pas conscience des causes qui les déterminent physiquement et psychologiquement, ils se préoccupent plus aisément de satisfaire leurs désirs, grassement ignorants de ce qui les déterminent vraiment. Ils ont bien conscience des fins de leurs actions mais non des causes. D’où l’illusion de liberté. Victimes du préjugé finaliste, ils renoncent à connaître la véritable cause de leurs désirs, et croient à leur liberté comme une évidence incontestable. Cette illusion les conforte dans l’idée qu’ils sont les maîtres, illusion d’autant plus énorme que l’homme ne saurait être au sein de la nature comme « un empire dans un empire ».


Spinoza le matérialiste

Héritier de la tradition philosophique cartésienne, le Spinoza qui parle dans ces lettres, est un « homme libre » ayant subi un attentat perpétré par un intégriste juif, ayant été excommunié de la synagogue pour athéisme, et ayant refusé une chaire de philosophie à Heidelberg, où enseignera Hegel quelques siècles plus tard, afin de continuer de pouvoir penser librement ; également grand cartésien, Spinoza s’inscrit dans la veine matérialiste de Descartes tout en amenant une sensible évolution à son propre matérialisme : l’homme est un corps dans le continuum de la nature. Nous devons donc penser la réflexion de Spinoza sur le mal à partir de son approche novatrice du corps qu’il se propose « d’instituer en modèle »[4]. Cette revalorisation du corps, donne à la doctrine de Spinoza, la possibilité de remettre au devant de la scène la conscience. Sans corps, pas d’esprit. Aussi le corps humain est-il toujours l’objet d’une conscience. De cette unité corps-esprit, on peut alors saisir le rôle clé de la conscience dans la fabrication des illusions de l’homme. L’homme étant un dynamisme que l’on peut appeler conatus, le désir va alors jouer là, un rôle prépondérant, dans sa forme et son contenu liés à sa poursuite de buts, et d’accroissement de puissance, voire central pour exprimer l’essence d’un individu. En effet, si l’animal est réduit aux besoins, l’homme est désir et rien que cela, car, le désir est la source ou le sens de toute affectivité. Si Adam outre passant l’interdiction de Dieu[5], car ignorant les causes qui le poussent à ingurgiter le fruit défendu, et les conséquences de son acte, entend l’expression de cet interdit comme purement moral, Dieu exprime en réalité dans son interdit, les conséquences naturelles de l’ingurgitation du fruit.


Revalorisation du « bon » et du « mauvais »

Il est toutefois émouvant par exemple de lire un Blyenbergh tentant, avec quelle ardeur, de démontrer que la proposition de Spinoza, le mal n’est rien, est parfaitement impossible. Impossible, car Guillaume de Blyenbergh a soudainement pris un virage, lors de sa deuxième lettre, en s’affirmant contre toute attente, « philosophe chrétien ». A ce moment-là de la discussion, on a la vive impression que ce courtier en grains ne sait plus à qui il s’adresse. Dans un précédent texte qui faillit lui coûter la vie, Spinoza n’a pas hésité à dénoncer l’illusion théologique et sa morale de l’obligation fondée essentiellement sur la faute et la culpabilité, et préparant l’homme à l’intériorisation du châtiment à partir des valeurs de Bien et de Mal. Ce qui relève d’une confusion claire entre transmission d’une connaissance, et promulgation de la loi[6]. Mais quand Dieu par exemple, interdit à Adam de manger « le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal », il ne révèle pas par là, le Bien et le Mal, mais le bon et le mauvais[7]. La mauvaise santé, la mort, ne sont pas des phénomènes que l’on peut intégrer à la catégorie du Mal, mais une décomposition de rapport, à partir d’une mauvaise rencontre entre deux corps étrangers.

Spinoza a donc quitté le terrain théologique et se débarrasse ainsi du vocabulaire de la faute et de la responsabilité humaine tel qu’il est compris dans le sens fixé par la Bible, vidant par là, de toute sa substance, le principe moral tel qu’il est régi selon la perspective du châtiment. Le mal n’est pas, car il n’y a pas de Bien et de Mal, mais plutôt du bon et du mauvais. Et le rapport de l’un à l’autre résulte de la puissance d’agir : la tristesse est par exemple une diminution de cette puissance, et la joie en est une augmentation. On dira alors de la première qu’elle est mauvaise, et de la seconde qu’elle est bonne. L’interdiction divine faîte à Adam de manger le fruit n’est en réalité q’une révélation, celle que le fruit est mauvais.


La joie et la tristesse

Les clés mêmes de la doctrine de Spinoza sont la Joie et la Tristesse. Inutile donc de venir y chercher une doctrine du progrès moral comme chez Kant, ou une règle de droit qui reprend, dans la sanction, la maxime du châtiment comme chez Beccaria. La doctrine de Spinoza est une éthique de l’homme libre. C’est-à-dire de l’homme « libéré » de la servitude des passions. « Nous ne tendons pas vers une chose parce que nous la jugeons bonne, mais au contraire nous jugeons qu’elle est bonne parce que nous tendons vers elle.[8] » Le désir qui incarne l’essence et la force d’exister de l’homme, et souvent source de souffrance et d’erreurs car il motivé par des idées fausses et une imagination mal comprise. Nourri d’une imagination irréfléchie, Spinoza parlera alors de « pensée inadéquate », le désir est ici une forme des passions tristes, découlant des opérations irréfléchies de l’imagination[9].

Il nous faut dès lors, considérer les formes de l’Amour et de la Haine comme les formes principales à partir desquelles se fondent la joie et la tristesse, et s’organisent le bon et le mauvais. En ce sens, Blyenbergh ne perçoit pas les thèses de Spinoza lorsqu’il se distingue de toutes les théories de son temps, dénonçant derrière l’idée du Bien toutes les illusions finalistes. Le Bien et le Mal n’ont en soi pas de sens. Issus de l’imagination et de préjugés sociaux et de croyances, ils servent essentiellement le système répressif, et dépossèdent l’homme de sa participation à la puissance divine. 


(Paru dans les Carnets de la philosophie, n°4, Juillet-août-septembre 2008)



[1] Gilles Deleuze, Spinoza, Philosophie pratique, Paris, Les éditions de Minuit, 1981, p. 21.

[2] Lettre XVIII, du 12 décembre 1664.

[3] Lettre XX.

[4] Gilles Deleuze, op. cit., p. 28.

[5] Cf. Lettres XVIII et XIX.

[6] Traité Théologico-politique, Ch. IV.

[7] Une distinction fondamentale qui rapprochera plus tard, dans l’histoire de la philosophie, Nietzsche de Spinoza.

[8] Ethique, III, 9 sc.

[9] Ethique, II, 17.

Commentaires

Les formes de l'amour et la haine,principales formes se fondent effectivement dans la joie et la tristesse.....

Écrit par : Melloul Elaldja | 14 août 2012

Étonnant de parler de "la veine matérialiste cartésienne", alors que Descartes est dualiste. Étonnant aussi de considérer la philosophie de Spinoza comme étant elle-même matérialiste, alors que Spinoza établit un parallèle entre la pensée et l'étendue, qu'il considère comme deux attributs de la Substance, deux attributs qui nous sont connus, parmi une infinité d'attributs que nous ne connaissons pas.
Par ailleurs, je me permets de vous signaler une faute : les hommes sont "ignorants de ce qui les déterminE", pas de NT à la fin.

Écrit par : Schlabaya | 14 août 2012

Et dire que je dois lire sa en terminale S et réussir à l'ingurgité. Tout ce que je peux en conclure c'est qu'il a des choses bien plus existentiels qu'un débat entre deux bonhommes ennuyeux qui m'attendent.

Écrit par : gentil | 04 novembre 2012

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