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L’illettrisme : où en sommes-nous ?

Selon une enquête du CNRS datant de 2004, le taux d’illettrisme chez les jeunes s’élève selon les régions entre dix et vingt pour cent, si l’on s’en tient aux chiffres révélés par Alain Bentolila dans son ouvrage Tout sur l’école paru chez Odile Jacob en 2004. On peut ainsi constater que le phénomène de l’illettrisme n’a malheureusement pas encore été complètement endigué.

 

 

tout sur l'école.jpgOr, face au problème de l’illettrisme, comment peut-on agir ?

 

En rouvrant quelques revues et des essais sérieux sur la question, et faisant face à toutes les polémiques de spécialistes et d’intellectuels, je me suis posé ce problème : l’illettrisme est-il un phénomène de société basé sur une réalité, ou une simple évidence trompeuse ?

 

Par exemple en mai 2000, Jacques Fijalkow dénonce « une dramatisation du phénomène » sans réalité concrète[1]. Le débat est ouvert et les propos de Jacques Fijalkow viennent contredire le spécialiste de la question de l’illettrisme, le linguiste Alain Bentolila, qui persiste à dire que toutes les polémiques autour d’un prétendu gonflement du problème par les médias qui se seraient emparés de la question pour agiter l’épouvantail de l’illettrisme ne feraient qu’« édulcorer » le problème.

 

On fait alors face à un débat de société qui est un débat de fond : l’illettrisme existe-t-il ? Selon Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’université de Lyon, le problème est rendu flou par une absence de définition du terme « illettrisme ». Il revient sur les propos d’Alain Bentolila pour dénoncer l’aspect « attrape-tout » que revête l’illettrisme qui, selon le linguiste serait l’une des causes de la violence et de la montée des extrémismes [2].  

 

Or, le vrai problème est bien tout d’abord de définir correctement le mot « illettrisme » ce que fait Martine Fournier dans un article de la revue Sciences Humaines de février 2000[3]. On parle d’illettrés lorsque les gens sont démunis face à l’écrit bien qu’ils soient passés par l’institution scolaire, ce qui ne doit être confondu avec l’aphabètisme qui représente l’incapacité de lire et écrire, tout court. On voit alors que la définition est floue. Que le manque de distance avec ce problème conduit à des mesures que l’on peut mettre en place pour des enfants de six ans qui démarrent à peine leur apprentissage, tel que nous le dit Luc Cédelle[4].

 

Le débat est vif, et Alain Bentolila n’hésite pas à accuser l’illettrisme d’être à la fois un « ghetto linguistique » et un « ghetto social »[5], démontrant qu’un véritable lien existe entre l’illettrisme et la violence.  Ce drame de l’illettrisme qu’il dénonce a bien évidemment des causes sociales et humaines dont la première est de nourrir et renforcer l’exclusion, d’installer un territoire de distance entre l’illettré et l’Autre vers qui il ne sait pas aller ou, par l’absence d’échange, d’être incapable de confronter sa vision du monde avec celles des autres. Propos qui trouvent contradicteurs en la personne de Bernard Lahire que cite Luc Cédelle, qui accuse Alain Bentolila que jouer sur les concepts telles les « connotations pathologisantes », lorsqu’il prétend qu’incapable de « formuler leur pensée » les illettrés n’ont aucun autre recours pour s’exprimer que la violence[6].

 

L’« enfermement linguistique » d’Alain Bentolila continue donc de faire problème, et il s’agirait peut-être de revoir notre manière de distribuer le pouvoir linguistique de façon plus équitable, il ne demeure pas moins récemment les supports de lecture se multiplient, ce qui ne manque pas d’aggraver le fossé entre lettrés et illettrés.

 

Avec l’arrivée des documents électroniques, lire un document demande parfois aujourd’hui une maîtrise de la part du lecteur dépendant de nouvelles capacités. Textes, paratextes, message redondant, la nouvelle représentation de l’écrit transforme notre rapport au contexte, et de fait, requiert des comportements de lectures souvent différents, et comme hier, la culture de l’information implique une maîtrise de ces différents types de lecture. Lire sur l’écran, lire un document électronique demande au lecteur des stratégies pour vaincre l’instabilité de l’information lue et garder des traces de sa lecture[7].

 

Si l’on parle à propos de l’illettrisme d’une polémique pour lettrés[8] ou du détournement d’un vrai problème (2), il n’empêche que l’Etat prend en compte l’ampleur du problème et dans le BO du 26 novembre 1998 entend donner la priorité à la qualité du diagnostic des élèves en grande difficulté ou en situation d’illettrisme, dès l’école élémentaire, ainsi que la mise en place d’un tutorat en collège. L’Etat encourage la présence d’intervenants extérieurs tels que des responsables des dispositifs de lutte contre l’illettrisme ou l’Observatoire de la lecture, etc. D’autres outils d’accompagnement comme des groupes départementaux, des méthodologies plus efficaces, ou des recherches-actions en lien avec les IUFM sont encouragés. Par un livret d’Accompagnement des programmes de 6e, en 1996, le ministère de l’Education nationale fixait déjà des objectifs comme des séquences de lecture, ou des modalités pédagogiques.

 

Et plus largement, dans les écoles, professeurs de français et documentalistes tentent d’inciter les jeunes à lire, et de repenser notre rapport à la lecture. C’est le cas de l’écrivain populaires plus habitué aux romans policiers, Daniel Pennac qui, dans un livre qu’il a intitulé Comme un roman[9] replace le livre au centre des débats. Que le lecteur soit un élève ou un adulte, il doit savoir que lire est une « métamorphose », un « voyage ». Qu’il existe un vrai plaisir de la lecture, et qu’il ne faut pas craindre l’égarement. Contre les discours conservateurs qui voudraient que l’école soit un lieu d’efforts, et la lecture un sacerdoce, Daniel Pennac enseigne le « bonheur de lire ». Ce bonheur est peut-être le remède contre l’échec scolaire, souvent dû aux difficultés de lecture[10]. L’écrivain français pointe alors le doigt sur un problème qui peut sembler être celui de cette situation d’échec qui conduit inexorablement à l’illettrisme. Inventer des stratégies de lectures pour détecter les difficultés et intervenir à plusieurs niveaux[11]  c’est partir d’une « analyse phénoménologique de l’acte de lecture », c’est instituer un cadre dialectique et interactif de l’apprentissage de la lecture. Il est vrai pour Daniel Pennac qu’une lecture bien menée peut sauver de tout et précisément de soi-même[12] d’où l’intérêt de repérer d’un point de vue psychopédagogique par quel processus l’apprenti-lecteur essaye d’aller vers la lecture. Il est vrai qu’il a y a plusieurs types de lecteurs : les surdécodeurs, les chercheurs de mots, les sur-devineurs, les indécis.

 

Pour combattre l’illettrisme, pour enseigner le goût de la lecture, des documentalistes animent des ateliers de lecture, où l’ont y trouve des enseignants-documentalistes accueillant, détendus, où l’on peut discuter autour d’un livre, proposer ses propres choix. Réunion où l’on n’est pas obligé de lire ni de finir les livres.

illettrisme, martine fournier, luc cédelle, alain bentolila, jacques fijalkow, bernard lahire,

Alain Bentolila

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[1] « Un objet médiatique non identifié », Le Monde de l’éducation, Mai 2000.

[2] Op. cité.

[3] « L’illettrisme », Sciences humaines, février 2000.

[4] « L’illettrisme, une polémique pour lettrés », Le Monde de l’éducation, septembre 2002.

[5] Alain Bentolila, De l’illettrisme en général et de l’école en particulier, Plon, 1996.

[6] Luc Cédelle, op. cité.

[7] Claude Morizio, « Lecture et documents électroniques », 64th IFLA General Conference August16 – August 21, 1998 : http://www.ifla.org

[8] Luc Cédelle, op. cité.

[9] Folio.

[10] Jean-Pierre Gaté, « L’observation du lecteur en difficulté dans le contexte scolaire », Voies livres, n°103, 2002.

[11] Jean-Pierre Gaté, op. cité.

[12] Daniel Pennac, op. cité.

Commentaires

  • Tout à été fait pour inciter les jeunes à lire. Mais ils ne veulent pas, c'est tout simple.
    Je vis dans une petite ville riche, les gens sont des privilégiés par rapport à bien d'autres.

    Les maitres d'école emmènent les enfants à la bibliothèque, mais le bibliothécaire m'a dit n'en revoir que 15% au long de l'année....
    Il semblerait qu'aujourdhui ils soient nombreux à lire des romans adaptés en BD, mais est-ce vraiment lire ça !

    Les gens préfèrent les jeux, c'est moins fatiguant...

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