Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'acte gratuit selon André Gide à travers la figure de Lafcadio

Le point de départ est pour le moins étrange, vous en conviendrez : se rendant à Rome, Lafcadio, personnage d’un roman[1] d’André Gide, est assis dans un train ancien modèle où les portes s’ouvrent directement sur la voie, avec pour seul compagnon de nuit à partager son compartiment un vieux monsieur du nom d’Amédée Fleurissoire. Alors que Lafcadio détaille le vieux bonhomme[2], il se prend subitement d’une pensée des plus saugrenues. Comme il tient là, sous sa propre main, la poignée de la portière, il lui suffirait juste de la tirer et de pousser son compagnon de voyage en avant. Qui le verrait ? C’est sûr, on n’entendrait même pas un cri dans la nuit.

 


Cette scène pourrait n’être qu’un sordide « fait divers » si elle ne recouvrait pas une question métaphysique des plus importantes : un acte peut-il être purement gratuit ? Car le défi absurde que se lance Lafcadio n’est pas moins de commettre un « acte gratuit » en précipitant ce « petit vieux » dans le vide.
Acte libre par définition car indépendant de toute contrainte. D’autant qu’en lui-même il ne présente aucun sens, ne répondant à aucun critère de vengeance, de haine, de méchanceté, ou de pitié, etc.
Se rajoute également à l’acte, le crime immotivé[3]. Pas de mobiles du crime. Aucune  motivation de la part du meurtrier. Donc selon Lafcadio, aucun lien entre l’acteur et l’acte. Et qui plus est, aucune relation entre le protagoniste du meurtre et Amédée Fleurissoire.
Autre soin particulier que Lafcadio porte afin de renforcer la gratuité du crime : remettre tout au hasard et compter, pour soumettre sa décision, à l’apparition d’un feu dans la nuit[4]. Le caractère fortuit de l’acte le rend dépourvu d’intention consciente, donc de motivation intrinsèque.
Et le crime a lieu…
Pour le lecteur superficiel de cette œuvre, l’acte gratuit est bien possible, et le geste insensé de Lafcadio en est la plus belle preuve. 
Voilà pourtant qu’à travers le passage de ce roman se pose au lecteur plus attentif cette grande question : L’acte de Lafcadio serait-il vraiment dépourvu de toute motivation ?
En y regardant de plus près, ne peut-on pas se dire finalement que l’absence de motivation d’un acte n’est jamais qu’apparente. Ici, plusieurs motifs peuvent venir inciter Lafcadio : le plus apparent, mais le plus fort, serait d’agir librement sans contraintes. Un besoin d’agir gratuitement que l’on pourrait aller jusqu’à qualifier comme la cause même de l’acte. Car la « prétendue » gratuité de l’acte n’ôte pas le choix pour autant. Le choix, dit libre, est dirigé selon des motifs précis. Et ceux-ci peuvent difficilement se substituer à certaines contraintes qui nous lient.


Il suffit alors de résumer le problème : l’acte gratuit se présente en tant qu’un agir pour rien. Je peux vouloir prouver ma liberté en agissant en dehors de toutes raisons, motivations, incitations. On parle alors de liberté pure, car l’acte gratuit réside dans la pure volonté de celui qui l’accomplit. Et l’exemple le plus frappant et le plus célèbre pour illustrer cette pensée est bien celui du personnage de Gide, Lafcadio. Son acte insensé, balancer ce vieux bonhomme du train, il le pense libre parce que dégagé de toutes contraintes, car sans motif valable, donc déterminé par rien. Mais évidemment Lafcadio se fourvoie. La volonté d’agir sans motif est déjà un motif. Son acte gratuit n’est en réalité qu’un leurre. Il n’y a pas de gratuité ni de liberté, puisqu’il est déterminé par le désir de vouloir prouver sa liberté.
Aller chercher derrière un acte humain, autre chose que des raisons conscientes ou inconscientes, serait bien inutile, nous dit André Gide. Et de fait, apparaît alors un autre problème, bien plus saisissant : peut-on alors croire en la liberté, si l’acte gratuit n’est qu’un leurre ? D’autant qu’évoquant à peine le mot de « liberté », tous les arguments qui cherchent à l'invalider semblent avoir si peu de poids face à l’expérience personnelle que j’ai de celle-ci. Etant précisément un sentiment intérieur, fort simple, que je ressens quand je bouge mon bras, quand j’accepte une idée, ou que je refuse une invitation. Quand je suis fatigué, ou que j’ai peur, me voyant capable de me contraindre à marcher, ou à rester dans un endroit qui m’effraie. Libre de contrarier mes passions, de changer mes habitudes, ou de contredire mon éducation. Ne suis-je pas, malgré ce sentiment intime et troublant, qu’un être purement déterminé par un projet ou le motif d’une action ? Existe-t-il une solution à la question de l’acte gratuit entraînant un désaveu potentiel de l’existence d’un libre-arbitre complet. André Gide n’y a répondu qu’en partie, nous démontrant que l’homme, animal finaliste, ne savait se dégager de tout déterminisme. Et nous fallu attendre Sartre pour démontrer que la vraie liberté, celle qui nous confère toute notre dignité, réside dans le choix, et non dans le projet[5]. Car donner une forme à la liberté, ce n’est pas en faire un projet, comme le crut naïvement Lafcadio. Il nous faut d’abord lui donner un sens, ce qui veut dire poser sa motivation par rapport aux autres. Fuir vers les autres pour se donner un rôle, ce que Lafcadio tenta vainement, essayer d’être une consistance momentanée. Me perdant dans les méandres de la prise de conscience de ma liberté, je réalise que je ne suis rien, que ma liberté n’est qu’une gratuité laissée à elle-même.
Et Lafcadio de se leurrer doublement, puisqu’il oublia que toute liberté absolue engendre irrémédiablement le vertige. Quand je dispose d’une liberté absolue, et, que je prends conscience de celle-ci, je ressens irrémédiablement le vertige de la terrible réalité : quoi que je fasse rien ne me détermine, toute décision est possible, gratuite. L’angoisse vient dès lors souder cela, l’angoisse étant cette liberté s’angoissant d’elle-même,  n’étant déterminée par rien, car vide. Or la seule issue au vertige de la gratuité ne peut être selon Sartre, que l’engagement. Ce que Lafcadio était visiblement loin d’imaginer…




(Chronique parue dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.)


[1] Les caves du Vatican, Folio.
[2] « Il n’a pas l’air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit souffrir d’une fistule, ou de quelques affections cachée. », Les caves du Vatican, Le livre de poche, p.197 sq.
[3] « Un crime immotivé, continuait Lafcadio. Quel embarras pour la police !», ibid.
[4] « Là, sous ma main, cette double fermeture – tandis qu’il est distrait et regarde au loin devant lui – joue, ma foi ! plus aisément qu’on eût cru. Si je puis compter jusqu’à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une ; deux ; trois ; quatre ; (lentement ! lentement !) cinq ; six ; sept ; huit ; neuf… Dix, un feu ! » ibid.
[5] Dans son roman La Nausée, Sartre nous dit que si l’existence n’est vue que comme une déréliction absurde, alors elle est gratuite, sans raison. Elle n’est que l’improvisation perpétuelle d’une liberté qui se recréée à chaque instant, surgissant de rien pour aller vers quelque chose qui est son projet et son but.

 

Les commentaires sont fermés.