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Écrivains post-modernes ?

Je vous propose un diaporama effarant pour tout littéraire qui aurait longtemps vécu en lisant et relisant quelques belles pages de Verlaine, Maupassant, Flaubert, Proust, ou parmi nos modernes, Gide, Mauriac, Camus, Duras, Modiano, Rouaud, et j'en passe. Bref, ce sont des lignes qui ne peuvent que choquer, indigner des yeux qui ont appris à lire une littérature classique, qui ne vise que les hauteurs, les grandeurs, qui sert la littérature dans ce qu'elle a de meilleur. Arrive pourtant aujourd'hui, une nouvelle génération d'auteurs, sans complexes, qui étalent des propos sur le sexe, la drogue, la violence de notre société, qui sont à la fois, immoraux et indécents, mais qui relisent notre époque décadente, avec des lunettes à infra-rouge, et nous livrent des romans aussi ignobles que roboratifs, pour certains. La littérature post-moderne n'a sûrement aucun avenir, puisqu'elle nait, comme les Epiphyllum oxypetalum, seulement la nuit. C'est donc dans les décombres de notre monde contemporain, dans sa clarté obscure, que ces écrivains écrivent leurs livres, en trempant leur plume dans le cyanure, afin de nous montrer ce qu'il y a de plus décadent, cynique, ignoble, immoral dans notre monde d'aujourd'hui, ne faisant aucune concession à l'époque. Comme si, cette fin de siècle était une sorte de fin de partie glauque et obscène. Cet article a été écrit pour la Presse littéraire. Il est désormais en accès libre dans l'Ouvroir.

« Vous êtes réactionnaire, c’est bien. Tous les grands écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : rien que des réactionnaires. » Sollers, personnage des Particules élémentaires de Michel Houellebecq.

 

À propos de Dantec, Patrick Raynal, en octobre 2004, ex-Directeur de la Série Noire des éditions Gallimard, fait cet étrange déclaration : « Ce que les gens n'ont pas encore compris, c'est que Maurice Dantec n'est pas un écrivain au succès conjoncturel. Ils n'ont pas encore compris qu'il est le plus grand écrivain du siècle, de tout le siècle ». 

 

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Patrick Raynal, ancien patron de la Série Noire

 

Maurice G. Dantec ? Mais qui est donc cet écrivain  ? et que vaut la parole de Patrick Raynal, ex-patron de la Série noire ? Pourrait-elle atteindre celles tant respectées en leur temps, des Queneau, Sartre, Gide, etc. ? Dantec serait-il un véritable écrivain ou plutôt un assez bon auteur de roman policier ? Et que vaut tout une pile de polars, même les plus durables, devant La sonate de Kreutzer ou Le Joueur d’échec ? Il est bien évident que toute personne normalement constituée se pose toutes ces questions. Mais la seule « vraie » question n'est-elle pas plutôt : peut-on seulement comparer, et par là opposer des genres totalement différents ?

 

la-sirene-rouge-folio-livre-occasion-42125_2.jpgDantec, qui s’est fait connaître avec un polar halluciné La sirène rouge, et depuis devenu un auteur de SF à part entière. Depuis 2000, il nous livre plutôt régulièrement son journal de bord, véritable maelström de réflexions personnelles, de fiches de lecture, de pensées parfois pseudo-métaphysique, voire indigestes. Et on peut sans craintes le comparer à Houellebecq. Car les deux sont pénétrants, incisifs lorsqu’ils décrivent notre époque contemporaine et sa décadence. Ils réforment les codes en vigueur : ils transforment à leur manière la littérature : Houellebecq, en vidant la langue française de toutes fioritures stylistiques et inutiles et en réinventant le roman journalistique selon Zola, en l’innovant, faisant de ses romans de véritables dynamites littéraires à thèses multiples ; Dantec, en cherchant à dialoguer, ou dénoncer, à travers un genre littéraire dit en France de seconde zone : la science fiction.

 

« Maurice G. Dantec, écrivain catho-punk rangé en rayon S.F., fait tache »[1], écrit le journal pop Technikart. Soit, il y fait tâche, c'est vrai ! Mais auprès de qui ? Des professeurs de lettres ? Des journalistes ? Des censeurs ? Des chiens de garde ? N'est-ce pas finalement une formule qui cache u e mauvaise compréhension du sillage dans lequel s'est à présent inscrit la littérature française, trop souvent au point mort, enfermée entre clichés et psy-cul, sordides histoires de fesses, quand ce n'est pas l'inceste d'Angot, roman contemporain qui raconte d'une manière chirurgicale et sans l'esprit du style de Duras les abus d'un père sur sa fille, ou bien ses romans nous racontant ses cunnilingus échangés avec une lesbienne, ou ses aventures ordinaires d'une femme ordinaire qui serait homosexuelle, et alors ?

 

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Christine Angot - L. Crespi/Flammarion

 

Un autre écrivain, - terme déjà galvaudé, je crains, car il n’existe plus vraiment d'écrivain vivant,  plus vraiment de stature, plus vraiment de style, le grand écrivain n'est plus qu'un mythe – qui ne me laisse pas indifférent, même si sa période d’auteur pour petit cercle fermé me semblait plus « brillante » que l’écrivain à succès qu’il est devenu aujourd’hui, je veux parler de Frédéric Beigbeder. Oui, ce fils de bourgeois, petit branché mondain, qui ose se revendiquer comme tel, n'hésitant pas au passage, à asperger son milieu de tout un tas de saloperies. Ah, L’enflure ! Et pourtant, voilà peut-être l’écrivaillon qui me plait le plus dans ce paysage intellectuel et littéraire sans vie, sans âme, tant il m'est difficile d'entrer dans une librairie aujourd'hui sans ressentir immédiatement la nausée devant une telle profusion de nouveautés, qui se recopient les unes les autres, qui rampent dans les phrases, qui se payent de mots, qui parlent toutes le même langage. Bien sûr, Beigbeder ne fera jamais figure d'écrivain à mes yeux. Je crois même que l'écrivain est mort depuis au moins 70 ans ans, je l'ai déjà dit plus haut, mais il peut tout de même se targuer d’être le meilleur représentant d'une génération désabusée et amputée de tout idéal, et de si bien le coucher sur le papier, et c'est sûrement ce qui me plait chez lui.

 

frederic-beigbeder-99francs.jpgEt pourtant, si je devais être tout à fait sérieux, je dirais qu'il prétend écrire des livres qui ne sont pas ennuyeux, mais il y a dans ses propos une telle vantardise, et peut-être, une telle ironie feinte, qui sait ! Non seulement ils le sont, mais en plus, ses romans font croire à toute une génération de lectrices et de lecteurs qu’ils lisent. Poudre aux yeux ! 99 francs ne dénoncent rien, ou à peine ! L'Egoïste romantique, son nouvel opus, est au mieux un recueil de blagues, au pire un « mauvais » journal intime d'un homme blasé de trente-quatre ans, se partageant entre fêtes, lignes de coke et femmes, il aurait fait les choux gras d'un Philippe Muray, tiens ! Un livre qui se lit en diagonale, durant, allons, un bon quart d'heure. Au début du siècle, Beigbeder publiait un ouvrage récapitulant les quelques chef-d’œuvres du XXème ; ça s’appelait Dernière liquidation avant inventaire : belle farce pour supermarché ! Véritable relooking de la littérature, où l’on n’y apprenait finalement pas grand-chose que l’on ne savait déjà, ou alors il faut être totalement débile ! Hum ! Michel Houellebecq détruit le style, (et avant lui, Duras avec L’amant, détruisait la littérature petit-bourgeoise, permettant à tout un chacun de pouvoir écrire) agite le roman à thèse. Pour comprendre, prière de relire Kundera, et son essai Le Rideau, lui qui part d'un constat crucial : la littérature fout le camp. Mais propose-t-il « véritablement » des pistes ?

 

Frédéric Beigbeder devient du coup un écrivain authentique, car il marque une époque, celle de la décadence de la littérature ; celle d’une décadence réelle de deux mille ans de civilisation. Les fondamentaux auxquels nous devrions revenir au collège et au lycée que sont pas le grec, le latin, la poésie et la philosophie, et le français, semblent largement dépassés, voire méprisés en faveur de l’anglais, des maths et de l’informatique. Et Beigbeder, de surfer sur la vague mortifère, jouant contre son camp, qui a la haute prétention de nous enseigner la littérature sans « prise de tête », et sans toutes ces foutues notes de bas de page, que des vieux professeurs poussiéreux, dit-il encore, ont insérés après tant et tant d’années de recherche. Ah, ces imbéciles de vieux professeurs de lettres, non mais dites voir ! La littérature peut désormais être ludique, nous dit-il, en filigrane, de toute façon elle n’est plus… Voilà sûrement le vrai et seul message subliminal colporté par cet écrivain post-moderne, dénonçant le nouveau récit collectif. 

 

« Nous sommes entrés dans l'ère du post littéraire. Les deux mille ans de civilisation qui ont fait ce que nous sommes s'écroulent et il faut cesser de faire semblant de penser que la littérature va toujours exister. Nous vivons une époque intéressante, violente, qui pose des questions à chaque écrivain. La langue bascule dans l'inconnu, l'enseignement ne remplit plus son rôle. On est dans l'ère de la non-transmission, dans l'ère du faux. A quelques exceptions près, ce qui se publie aujourd'hui n'est que de la fausse monnaie. Or jamais on ne l'a autant prise pour de la vraie. L'inflation de livres est une dérive démocratique où s'installe dans l'esprit des gens l'idée que chacun peut écrire et même doit écrire », Richard Millet.

 

Après Houellebecq et Dantec, donc, rideau ? C'est la fin du spectacle ? Désormais, bienvenue aux bouffons ! Et vive l’ère des bouffons ! Mais quels prodigieux bouffons, oui, prodigieux ! C'est le moins que l'on puisse dire...

 

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Frédéric Beigbeder: Dim, dames, d'hommes (extrait du journal Libération)

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[1] http://www.technikart.com/article.php3?id_article=649

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