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Jules Renard ou le journal de poil de carottes

« … je n’aime que la vérité » (Journal, 1er janvier 1901). 

 
 

Cet attachement au vrai, Jules Renard l’a voulu pour tout ce qu’il a écrit, et nous a légué. Il a donné à cette vérité, un sens religieux. « Ne m’accusez pas de mentir ! Du point de vue de la vérité, ce que je dis n’a pas plus d’importance que ce que j’écris : c’est toujours trop littéraire » (5 octobre 1897). En concevant son journal comme « un livre qui étonnera [ses] amis » (10 juillet 1894), il montre ce désir irrésistible de se montrer tel qu’il est. Les remarques justes, savoureuses, et qui n’esquivent rien, pullulent. L’homme de vérité nous cause de sa calvitie naissante, son plaisir à voir naître une amitié, son fils Fantec, – un peu trop lointain à son goût –, ses illusions perdues de gloire et célébrité ; sans compter des portraits de femmes souvent peu flatteurs. Dans la catégorie de l’écriture de la vérité, on ne peut guère reprocher au Journal de Renard de ne vouloir en découdre avec le vrai.

Cette simplicité du regard, cette honnêteté en exprime la force. Aussi, l’originalité du texte, c’est qu’il ne se limite pas au travail de simple diariste ; l’attachement à l’écriture et à la construction d’un style, permet à l’auteur d’aller à l’essentiel. C’est d’ailleurs ce qui fera dire à Sartre : « C’est la beauté et la jouissance d’art que Jules Renard met au premier rang de ses soucis. L’écrivain de 1895 n’est ni un prophète, ni un maudit, ni un combattant : c’est un initié. Il se distingue de la masse moins par ce qu’il fait que par le plaisir qu’il prend à le faire » (Situations I : L’Homme ligoté).

 

Jules Renard a cherché de toutes ses forces à être écrivain. Quel désespoir d’avoir à se satisfaire d’une reconnaissance à venir. Il se rêve l’égal de Victor Hugo (dominant sans conteste le Journal), mais sa cruelle lucidité l’empêche de prendre ses rêves pour des réalités, et c’est à plusieurs reprises que, dans son Journal, il confesse à son lecteur anonyme, sa vanité dévorante et son ambition déçue. « Oui, je sais. Tous les grands hommes furent d’abord méconnus ; mais je ne suis pas un grand homme et j’aimerais autant être connu tout de suite » (28 avril 1893). Une grande partie de son journal évoque cette amertume, qu’il trouve d’ailleurs « très littéraire » (2 février 1902) ; doutant souvent de ses qualités réelles d’écrivain. Toute sa destinée est engagée dans son art ; il écrit des romans, des pièces de théâtre. Publie vingt-deux ouvrages en vingt-quatre ans. Mais ses livres ne connaissent jamais de second tirage. Ses pièces peinent à obtenir un succès. Il ne gagne guère d’argent. « Je n’ai réussi nulle part. J’ai tourné le dos au Gil Blas, à L’écho de Paris, au Journal, au Figaro, à La Revue hebdomadaire, à La Revue de Paris, etc. Pas un de mes livres n’arrive à un second tirage. Je gagne en moyenne vingt cinq francs par mois. Si mon ménage reste pacifique, c’est grâce à une femme douce comme les anges » (29 novembre 1894).

 

Bien sûr, on pourrait chercher à comprendre d’où viennent ces souffrances profondes. Mesurer la vanité qui le pousse à ainsi s’obstiner. « Je crois que, une fois qu’on m’a bien vu, l’on ne m’oublie plus. Je suis d’une vanité qui me stupéfie, quand je la considère, l’attaque passée. Si Paris m’offrait de me couronner de lauriers, comme autrefois Pétrarque, par une démonstration officielle, je ne serais pas étonné et je saurais bien justifier cette faveur » (10 juillet 1894). On pourrait tout autant se demander pourquoi Jules Renard, si lucide pourtant sur les limites de son talent, tient tant, pour ses romans ou pour ses pièces de théâtre, à la gloire, et avec quel acharnement. Et nous pourrions sans conteste trouver une réponse dans les confessions de son Journal, puisqu’il s’y livre avec beaucoup de sincérité et d’humour. D’une part, à la lecture du texte, on voit qu’il a toujours souffert de solitude, – même s’il considère celle-ci comme salutaire : « J’aime la solitude, même quand je suis seul » (20 juillet 1898). Salutaire, certes, pour s’adonner à l’activité très solitaire de l’écriture. « Si vous saviez comme je me sens bon quand je suis tout seul, comme j’ai toujours de bonnes relations avec moi ! » (26 mai 1894). Mais insupportable néanmoins. Pourquoi se sent-il si seul, et en même temps, si bien seul ? Pourquoi un homme comme Renard cherche-t-il à la fois la solitude et la célébrité ? Où se niche le paradoxe ?

 

Jules Renard fut un enfant mal-aimé par sa mère. Non désiré par son père. A la maison, ses parents ne communiquaient jamais, si ce n’est par une ardoise sur laquelle le père laissait des recommandations à son épouse. Ce père imposant s’était un jour replié dans le silence. Et les pesanteurs familiales de trouver parfois quelques interruptions lorsque père et fils, complices durant des parties de chasse ou de pêche, échangeaient des idées ou des confidences. Mais guère plus ! De cette odyssée d’une enfance traversée de souffrances, Jules Renard tirera d’ailleurs un roman qui le rendra célèbre : Poil de carotte. Aussi, est-ce d’autre part une seconde lecture envisageable. La figure paternelle apparaît, dans le Journal de 1893 à 1906, jusque dans les détails les plus anodins : ses tenues vestimentaires, ses gestes familiers, ses habitudes intimes. Si Jules Renard se sentait perdu, condamné s’il ne devenait écrivain, certainement était-ce parce qu’il voulait impressionner ce père, effacer cette distance impitoyable qui s’était progressivement installée entre eux. « Il ne me rendra jamais mon baiser. Il lui faudrait une grosse émotion que je ne prévois pas. Quand c’est l’heure de nous quitter, il y a déjà longtemps qu’il se tait, et que je ne dis rien. Tout à coup : « Allons ! » dit-il. Et il me tend la main. Je m’approche de lui. Il a toujours un léger mouvement de recul ; vite, il comprend : « Eh ! oui, se dit-il sans doute, il veut m’embrasser. » Et, comme je l’attire à moi, il ne résiste pas. Quel singulier baiser, appuyé et pourtant froid, inutile et nécessaire » (13 décembre 1896). Bien sûr, il souffre cruellement de l’indifférence de ce père, par exemple lorsqu’il lui adresse un exemplaire de ses romans, il ne sort jamais indemne de son silence ou absence de réaction. Or, pas de chance ! Ce père qu’il aime tant méprise les gens de lettres. « Le mépris de mon père pour les gens qui écrivent. Ecrire, c’est bavarder, et il n’aimait que le bavardage politique » (20 juillet 1898). Jules Renard demeurera donc toujours incompris !

 

Pourtant il s’obstine. Car écrire, c’est au moins garder l’espoir de renforcer ces liens encore trop fragiles avec la figure du père qu’il admire. Certes, il tient la quasi-certitude qu’il manquera certainement sa destinée, mais il s’accroche à son désir. On voit clairement que le reste de sa famille ne l’intéresse pas. La mère est négligée. Jules la regarde de loin. La sœur aînée n’apparaît jamais dans le Journal. Il écrit aussi pour Fantec : ce fils – comme si la filiation inconsciente repassait les plats – très lointain : « Je regarde Fantec. Il a près de dix ans. Il en aura quinze que je n’en aurai pas quarante, et il n’y a presque rien de commun entre nous » (27 avril 1898). Il lui laissera lire ce journal « quand il en sera digne » (7 février 1901). Il lui adresse des conseils ; se réjouit de le voir grandir ; devine qu’entre Fantec et lui, une incompréhension s’installe, et que son fils lui échappe. Il écrit donc pour une famille qu’il s’est lui-même choisie. Marinette, son épouse chérie. Fantec, ce fils absent. Baïe, sa petite fille, – apparaissant souvent sous forme de mots d’enfants.

 

Mais ne réduisons pas le Journal à une entrée dans son intimité familiale, ou un retour vers soi. Car, le moins que l’on puisse dire, c’est que, de manufacture assez classique, il présente d’abord, à bien des égards, un attachement à l’écriture. Les descriptions par exemple sont minutieuses. Jules Renard s’astreint à peindre la vie, les gens, les situations comme un « réaliste ». Pas de fioriture, ni d’effet de style qui nous éloignerait du vrai. Les notes prises n’ont pas comme seul dessein de fixer la mémoire, de relater des choses vues. L’homme de vérité entend construire une œuvre d’art. On y retrouve, comme dans les carnets de Sartre, le matériau, les points de repères qui serviront plus tard à construire un récit ou un dialogue. Plus qu’un « adroit bijoutier » (Fargue), Renard témoigne de ce qui sera « directement ou indirectement […] à l’origine de la littérature contemporaine » (Sartre). On retrouve dans cette écriture, ce qui sera au fondement d’une partie de l’histoire des lettres du XXème siècle : celle qui trouve pour origine les mouvements intérieurs, qui valorise l’émotion. C’est à ce seul prix que Renard pense atteindre l’authenticité en écriture. C’est une quête du vrai qui se mêle à une quête d’un « style pur comme l’eau est claire, à force de travail, à force de s’user, pour ainsi dire, sur les cailloux » (8 juin 1904).

 

Aussi, est-ce parce que ce souci de vérité ne saurait logiquement aller sans un souci de franchise, que Renard nous invite à pénétrer l’intimité d’un écrivain, loin des questions d’honneurs ou les mondanités littéraires chères aux littérateurs en mal de sensations fortes. L’homme n’hésite pas à se mettre à nu. « Ne pas donner un portrait physique. Des éclairs de tout : bonté, talent, modestie, héroïsme, sacrifice, rien de continu, que l’égoïsme souterrain. Je ne veux ni me noircir, ni me mettre du blanc » ( 1er janvier 1897). On y trouve ce souci de rester au plus proche de la vérité : les détails sont parfois savoureux ; ses affres presque des gouffres. Une peinture également acide de ses contemporains – malgré les coupes impitoyables portées au manuscrit du Journal par sa veuve après la mort de Renard pour ne pas offenser ses proches. Car, dans le Journal, s’y croisent de nombreux écrivains qui avaient l’habitude de côtoyer Renard. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les portraits qu’il en fait, ne sont jamais vraiment flatteurs.

 

Aussi, lorsqu’on achève son Journal, que retient-on de cet homme d’un seul art ? Qu’il n’a jamais essayé de tricher avec la littérature ; qu’il a eu beau être un anticlérical convaincu, il n’en cherchait pas moins Dieu ; qu’il penchait pour le socialisme, admirant Blum et Jaurès, et n’hésita pas, en pleine tempête antisémite, à prendre la défense de Zola dans l’affaire Dreyfus.

« La littérature est le lieu des contradictions et des désaccords », dit Maurice Blanchot. Et Renard d’en être l’exemple parfait, n’étant pas à une contradiction près dans son Journal, témoin de ses transformations, de ses combats et de ses dialogues intérieurs. Mort à 44 ans, il laissa derrière lui « 54 cahiers cartonnés, tous numérotés par lui de I à 53, étant donné qu’il y a, je ne sais pourquoi, un 18 bis » (selon Léautaud, Journal littéraire, 1927). Sans cette mort prématurée, on peut bien se demander quelle aurait été la teneur de son texte, dont la première ambition était de dire la vie sans complaisance, de dévoiler la part intime de soi, d’exprimer la dramatisation du destin ; l’œuvre ayant été poussée à bout de ses forces. Et Jules Renard d’avoir très certainement accompli la totalité de son destin… Or, ironie du sort, dans ses dernières lignes, le doute perdure : « Je ne comprends rien à la vie, mais je ne dis pas qu’il soit impossible que Dieu y comprenne quelque chose » (6 mars 1910).

 

 

 

 

(Paru sous le titre Jules Renard, l'homme qui voulait être écrivain dans Le Magazine des livres, n°24, Mai-Juin 2010.)

 

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