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Les bonheurs de Sophie : Ferdinand Alquié

Il y a, il me semble, dans l'œuvre monumentale de Ferdinand Alquié, quelques moments de singuliers bonheurs qui vous donneront, je le parie, une violente envie de retourner à la philosophie. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, le temps de philosopher n'est pas fini, bien au contraire, et vous ne serez pas en reste, vous pouvez me croire....

 

C'est vrai, loin d'être déconsidérée, surmontée, ou même dépassée, la philosophie envahit les rayons des librairies. Le désarroi de nos contemporains, bien compréhensible si l'on prend en compte leurs soucis quotidiens, leur horizon obstrué, pousse un grand nombre à ne plus chercher à éviter les questions sur sa condition, les devoirs et la vie morale, la société, la vie économique, la responsabilité, la liberté ou encore Dieu. C'est probablement une bonne nouvelle.

Mais qu'est-ce que la philosophie ? Voilà probablement l’une des plus importantes questions philosophiques. Il est vrai qu’il est difficile dans une époque comme la notre, dans un monde où le règne absolu de la communication unilatérale n’est plus apte à se saisir de concepts, hormis peut-être de concepts qui ne sont guère plus que des outils « marketing », de se saisir de l’activité philosophique qu'on ne doit pas confondre avec la contemplation, la réflexion ou encore la communication. Cette idée devra être mûrement réfléchie par le lecteur avant même que ce dernier ne s’engage sur les chemins certes escarpés de la réflexion philosophique selon Alquié, mais dont la clarté remarquable, et l'écriture élémentaire étaient en avance sur son temps.

Et, je précise également, à toute fin utile, que poser cette difficile et délicate question, revient également à se demander, dans l’histoire de la philosophie, comment cette dernière put être décrite par ses plus grands penseurs. Cette difficile question trouvera une réponse des plus satisfaisantes dans ces études qui, parues depuis 1939, offrent une vue d'ensemble des doctrines philosophiques, faite de remarques et de renseignements qui s'ajoutent. Voilà donc une présentation ambitieuse de la philosophie qui tâche de subordonner les détails à quelques idées directrices. Certes, la philosophie est une activité théorique conceptuelle, à la différence de la religion qui reste imprégnée de représentations sensibles, et symboliques ; elle présuppose par une confiance, un sentiment, et elle veut rapprocher toutes les représentations partielles à leur rationalité, à leurs nécessités internes. C’est cela la nature propre de la pensée. La philosophie est un métalangage, une méta-théorie des pensées déjà là. C’est donc une réflexion qui pense sur des pensées. La philosophie ne part pas de pensées particulières, mais de la pensée en tant qu’elle est la forme de rationalité de toutes nos pensées. Or, cette rationalité de nos pensées, c’est la rationalité de la Raison même de Dieu. Donc, la nécessité de la rationalité divine.


 


Ce long parcours, Ferdinand Alquié armé d'un courage, et d'une patience hors norme, le prend à bras-le-corps. Sa réflexion ne se veut pas le fait d’un penseur isolé, mais plutôt fidèle à ce long parcours de la réflexion de l’entendement de la culture humaine dans son historicité. Sa réflexion prend le chemin de cette histoire de la culture qui ne s'est pas faite arbitrairement : ayant une logique interne, elle s’est organisée par un déploiement de formes, un enchaînement rationnel. C’est une donc remontée réflexive de la connaissance vers la rationalité. Ce qui n'est d'ailleurs pas paradoxal, puisque c’est par la réflexion sur sa propre histoire, sa propre culture, et d’abord par son présent historique, son monde, que l’homme parvient à une philosophie éternelle.

 

 


Tout individu est donc fils de son temps. Forcément, Ferdinand Alquié l'était. Et c’est dans son temps que l’on peut reconnaître la logique de l’Absolu à l’œuvre. La réflexion ne peut pas être extérieure à son objet ; c’est parce que la réflexion est dans le monde qu’elle peut découvrir l’éternité. C’est dans le présent qu’on trouve la rationalité de l’histoire, et non en se réfugiant dans un passé mythifié. Il faut donc saisir la rationalité de son époque, tout en sachant que son extériorisation ne lui échappe pas. D'où cette volonté du philosophe français de balayer tous les champs du savoir. Prolongées de lectures conseillées, ces leçons, faîtes de critiques ou d'hésitations intellectuelles, cherchent à montrer comment la spéculation philosophique saisit l’idée parce qu’elle est un savoir du tout et pas des objets particuliers. Les sciences ordinaires relèvent d’un travail de l’entendement. L’entendement est ce qui sépare, découpe la réalité, l’analyse. Le savoir est un mouvement qui passe de l’entendement à la Raison. L’entendement se fait Raison, et, ce travail de décomposition appelle, de lui-même, une réintégration retotalisante.


De fait, on peut dire que la philosophie est une méta-théorie dont le vrai contient le sens des autres vrais. D'où la remarque de Ferdinand Alquié dans son Avant-propos de la première édition : « Selon nous, on respecte mal la liberté d'esprit des élèves en s'abstenant de juger : du spectacle de l'hésitation intellectuelle, ils ne tirent guère que des leçons de scepticisme. Au contraire, leur esprit critique s'éveille au contact de l'affirmation : il suffit qu'ils sachent que toute assertion peut être dépassée, contredite, et que le droit de penser appartient à tous. »

Auteur d'une remarquable œuvre sur Descartes, Kant, Spinoza ou Malebranche, Ferdinand Alquié, le proche ami d'André Breton, nous a laissé des leçons qui, remarquables par leur clarté et leur précision, viennent en partie répondre, certes, en toute humilité, à la redoutable question : Qu'est-ce que la philosophie ?

  

(Texte établi à partir de Leçons de philosophie, La table ronde, 2009.)

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