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Tant qu’il y aura des langues

C’est Erik Orsenna qui aurait dit, parait-il, cette superbe phrase : « La diversité est cadeau du monde ». Soit ! Saluons-le pour cette prouesse. Il n’en fait pas tant tous les jours. La diversité, qu’elle soit communautaire ou identitaire, j’y réfléchis souvent. Particulièrement en écoutant les divers langues qu’utilisent les gens, que ce soit dans la rue, au café ou dans le métro.



J’ai donc rouvert quelques livres sur la fracture linguistique qui sépare jeunes et adultes. Le fameux clash générationnel que je sens se résorber quand même de plus en plus, si on excepte quelques profs aigris et ronchons qui ne sauront jamais s’adapter à leur époque.

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VICE : Quel est ce « mur de Molière », dont vous parlez dans votre livre ?
Ludovic-Hermann Wanda : La France est divisée en deux,
séparée parce que ce « mur de Molière ». Il y a, d’un côté,
la France des villes et des campagnes, et de l’autre celle
des cités et des ghettos.
(Extrait entretien, 2018)

 

Premier point : il semble évident d’abord que les élèves en collèges et lycées parlent et écrivent dans une langue qui défie toutes les règles grammaticales françaises, mêlant anglais, argot, verlan à un point, tel qu’il est parfois très difficile de les comprendre. Il suffit juste d’ouvrir quelques copies de terminales. Pour autant, je me suis demandé si la langue française courrait vraiment un réel danger.

D’abord je constate effaré que l’on dit, par-ci par-là, des choses telles que : « « Ils ne parlent pas français » (…) on ne sait plus parler français dans les banlieues » ». Parfait ! Parfait ! De la caricature, n'est-ce pas ? Cela dit, cet épigraphe à l’introduction de l’ouvrage de Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ![1], souligne bien le malaise qui s’installe à l’école et dans la société française. C’est évident, les jeunes parlent de plus en plus, une « sous-langue », une « langue appauvrie », que l’auteur appelle « un ensemble de maux du dire ». Cette langue est une inter-langue qui, d’une certaine manière, s’oppose à l’argot, ayant plutôt vocation nationale, voire internationale[2]. Cette langue là, composée d’une multitude de langues, telles l’arabe maghrébin, le berbère, la langue de type tsigane etc., reflète à la fois la mosaïque linguistique de la cité et demeure un banal outil de communication pour des gens qui se pensent au ban de la société, et donc, en marge de la langue française. Le déphasage, l’exclusion, l’échec scolaire sont autant de situations issues de la fracture sociale, poussant des jeunes à s’approprier le français, qui est le code dominant, le moule, pour y introduire un ensemble de mots trouvés dans les autres langues, créant là, une forme identitaire devenant très vite, l’expression des maux vécus. En s’appropriant la langue, les jeunes des banlieues espèrent ainsi se fédérer, et échapper à la tutelle[3].

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La culture, c'est ce qui s'ajoute à la nature.

 

Mais la langue française n’est pas seulement défigurée par des jeunes des banlieues. On trouve à tous les niveaux de la société française, le nouveau parler des adolescents, qui veulent se distinguer de leurs parents et de leurs aînés, et que l’on pourrait qualifier, de « parler branchés »[4]. Les jeunes s’identifient dans un mode d’expression qui leur serait propre, explique Ali Ibrahma, cité par Jean-Pierre Goudailler dans son ouvrage Comment tu tchatches ! Reste que, parler arabe rapproche les jeunes issus de l’immigration, que les mots "rebeus", "créoles", "africains", "portugais", "ritals", "yougoslaves", "blacks gaulois", "chinois", "arabes" mettent en lien les vécus, leur permettent de se moquer de quelqu’un dans le métro sans se faire surprendre[5]. Le parler branché, comme le langage des cités se fait par le bas. Et, figurez-vous, que la langue des cités est très prisée chez tous les adolescents, y compris chez les jeunes venus du 16ème arrondissement. Par ce langage des cités, qu'ils s'approprient, ils se donnent une identité en marge, proche des « racailles ». Je suis d'ailleurs assez d'accord quand l'auteur dit que les parlers branchés sortent du cadre géographique des naissances et tirent leurs vocables ou leurs expressions de divers niveaux de langues. On peut dire « airbags » pour les seins, « casquettes » pour les contrôleurs, « zic » pour la musique. De plus, le verlan, un procédé linguistique adapté à la déstructuration des formes linguistiques, est très à la mode[6].

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(De gauche à droite) Kool Shen et JoeyStarr du groupe NTM
Les rappeurs réinventent la langue française

 

Un autre phénomène fait concurrence à la langue française : l’europanto, dont l’origine reste un mystère. Formée de diverses langues de l’union européenne, cette langue est spontanée, anarchique, vernaculaire et très éphémère. Une langue sauvage et sans règle, si ce n’est une fondamentale : s’exprimer et se comprendre[7].

Face à cette déferlante, en 1993, Jacques Toubon, alors ministre de la Culture et de la Francophonie, fit voter une loi curieuse pour protéger la langue française, de l’intrusion d’autres langues, notamment de la langue anglaise, et d’un trop grand nombre d’anglicismes. Pour Jacques Toubon, le projet était simple : augmenter les positions du français dans le monde. Il voyait cette loi d’ailleurs, comme un « combat »[8]. Parce que les français se sont laissés aller à détruire la langue française, il s’agissait de recourir à une loi, qui se vit d’ailleurs renforcée en 1997, par une circulaire précisant qu’il importe de veiller à ce que tous modes d’emploi d’équipements, comme les ordinateurs, les télécopieurs ou les photocopieurs, soient mis à la disposition des agents publics en langue française.[9]

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Claude Hagège - Le français, histoire d'un combat, 1996.

 

Défendre une langue est juste, tel que le dit Pierre dans l’ouvrage de Claude Hagège, Le français, histoire d’un combat, il n'en reste pas moins, qu’elle ne doit pas se replier sur soi, sinon elle finira par mourir[10]. Est-ce la raison pour laquelle un texte adressé aux rectrices et recteurs d’académie fixe la mise en place d’un enseignement bilingue par immersion en langues régionales ? Ce n’est donc pas un combat contre les langues régionales que menaient Toubon, favorable par ailleurs au multilinguisme, mais un geste de refus à l’intention de cette langue de communication internationale qui est l’anglais, et, qui, par son étendue alarmante, finira par réduire les autres langues à des usages locaux, quand elle ne les aura pas fait disparaître[11]. Réagir contre la langue anglaise ne veut donc pas dire sacrifier les langues régionales[12], encore moins selon le ministre, se dispenser d’un monde multilingue, qui représente bien l’avenir de progrès[13]. Ca ne veut non plus dire, lutter contre les différences, lorsque la langue reste l’élément principal qui constitue la diversité[14]. Car selon Jacques Toubon, ce combat francophone qu’il entend mener, est finalement un combat pour l’ouverture et la diversité[15].

Cette diversité n’est donc pas à confondre avec le verlan ou langage des cités, qui demeure un argot sociologique, dont on ne sait encore si le français s’en trouvera enrichi. Il faut plus l’analyser comme « un pluralisme linguistique européen », une sorte de compréhension multilingue, qui tendra à permettre, à bon nombre d’européens, de se comprendre tout en préservant leur langue. Les 10 et 11 mars 1997, se déroula un séminaire à Bruxelles, afin de mieux cerner les raisons de se battre pour un projet multilingue. Selon les actes de ce séminaire, ce projet avait pour ambition de proposer une autre vision de l’apprentissage des langues, prenant en compte l’Europe en marche, qui était le vrai enjeu dans ce débat sur la préservation de la langue française, et surtout celui de la sauvegarde des langues et cultures régionales, ce qu’entend défendre le maire de Quimper dans un rapport du 1er juillet 1998 au premier ministre de l’époque Lionel Jospin. Pour Bernard Poignant, le développement du français s’est fait au détriment d’autres langues, et il s’agit de se rendre à l’évidence, que la culture française ne saurait être que la langue française. Pour l’heure donc, comme la République n’en serait pas menacée, il s’agit de faire le choix du régionalisme républicain, car, le maire de Quimper le dit clairement : le 21e siècle sera celui des revendications identitaires. Ces revendications identitaires sont à la fois constituées du langage des banlieues et des langues régionales.

Dans son Catalogue des idées reçues sur la langue[16], Marina Yaguello propose une définition du mot « langue », qui permet de mieux clarifier le débat : la langue est ce que l’on peut nommer un code écrit et structuré par une grammaire possédant un statut national et officiel, ce qui lui permet d’être identifiable par tous. Pour la linguiste, la langue est un ensemble de dialectes qui n’empêchent cependant pas l’intercompréhension entre les locuteurs respectifs. Cette définition vient donc appuyer la question posée par Umberto Eco : « A-t-on besoin d’une langue « parfaite » pour se comprendre ? » N’a-t-on pas en effet, la possibilité de défendre la conciliation entre langue véhiculaire unique et défense des traditions linguistiques ?[17] On s’aperçoit alors, que le nombrilisme culturel auquel on se livre, nuit d’une part à l’apprentissage d’autres langues que la langue française et ainsi crée un complexe hexagonal, rendant les enfants muets en anglais[18]. Combattre la langue anglaise par des lois coercitives en rajouterait, semble-t-il, à l'échec dans les langues, qui, selon l’angliciste Henri Adamczewski, est programmé avant l’entrée en sixième. Sommes-nous réellement des vieillards à onze ans, lorsque l’oreille façonnée par la langue maternelle, est alors incapable de prononcer les r en anglais ou de rouler les r en russe ? Dans le même dossier du Nouvel observateur la journaliste Anne Fohr est moins pessimiste et dit, qu’on peut probablement ne jamais devenir bilingue passé un âge, seulement on ignore lequel[19]. Il s’agirait plutôt de faire vivre la multiplicité dans l’unique[20].

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Catalogue des idées reçues sur la langue par Marina Yaguello, 1988

 

Car les langues tel que nous le dit Henriette Walter, sont des éponges. Il faut donc faire vivre les langues. Les langues pourraient être contaminées que cela serait sans importance, tant une langue sait résister et survivre aux « invasions périodiques »[21]. Et endiguer les craintes de l’intrusion du français par d’autres langues, c’est également favoriser les langues régionales, d’où la Charte européenne sur les langues régionales, qui est, certes, encore loin de faire l’unanimité, même si elle est dite intelligente et méritoire. Et cette volonté de sauvegarder les langues régionales, semble se heurter à la loi Toubon, qui, cherchant à sauvegarder la langue nationale, met en péril les langues régionales, n'étant nullement associées à cette sauvegarde du français. Il s’agit donc de faire vivre les langues de France, en se disant, qu’elles ne sont pas des « culs-de-sac », mais qu’elles sont plutôt liées à des langues voisines voire même prestigieuses.

 

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L'aventure des langues en Occident par Henriette Walter, 1994

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[1] Edition Maisonneuve et Larose, 1997.

[2] Alice Becker-Ho, Les princes du jargon, Gallimard, 1993.

[3] Jean-Pierre Goudaillier, opus. Cité.

[4] Le Nouvel Observateur, Hors-série n°41, juin 2000.

[5] Jean-Pierre Goudaillier, opus. Cité.

[6] Le Nouvel Observateur, Hors-série n°41, juin 2000.

[7] Pour la science, Dossier Hors-série, Octobre 1997.

[8] Claude Hagège, Le français, histoire d’un combat, Editions Michel Hagège, 1996.

[9] Circulaire du 6 mars 1997.

[10] Claude Hagège, opus. Cité.

[11] Claude Hagège,

[12] C,  n°2002-103 du 30-4-2002

[13] Claude Hagège,

[14] Charte européenne sur les langues régionales, http://www.eurolibe.com

[15] Claude Hagège,

[16] Editions du Seuil, avril 1998.

[17] Ranka Bijeljac et Roland Breton, Du langage aux langues, Gallimard, 1997.

[18] Le nouvel observateur, opus. Cité.

[19] Le nouvel observateur, opus. Cité

[20] Marina Yaguello, opus. Cité.

[21] Henriette Walter, L’aventure des langues en occident, Robert Laffont, 1994.

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