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Le Journal de Julien Green, la sexualité et la foi

Sort enfin, aux éditions Bouquins, le Journal intégral de Julien Green. L’écrivain catholique et homosexuel qui, dès 1919, se livrait selon ses propres mots « à une débauche de sentiments et d’idées ». Un journal tenu avec discipline quotidiennement, tous les soirs de 1919 à 1998, l’année de sa mort.

 

julien-green.jpgLe Salut de son âme

Préoccupé par le salut de son âme, Julien Green commence un journal.

 

« 22 novembre. Je commence aujourd’hui un journal quelque peu différent de celui entrepris dernièrement. Je compte dans celui-ci me préoccuper uniquement de ma vie spirituelle, ne parler du monde extérieur qu’en ce qu’il a d’influence directe sur les développements de ma pensée. »

 

Mais l’exigence de vérité à laquelle il semblait vouloir se résoudre en 1919 fut vite oubliée lorsqu’il s’est agi de publier ses notes prises au jour le jour. Il eut même la tentation de brûler son journal, mais y résista, par quel miracle ?

 

La préface de Tristan de Lafond est éclairante à ce sujet. Pourquoi tenir ce journal ? Qu’y mettre dedans ? Ne doit-on pas craindre le mal que l’on pourrait faire ?

 

Green, écrit le préfacier, « à la fin de sa vie, se défiera de son œuvre, inquiet de la place que le désir y occupe [...] ».

 

Que ce soit dans son Journal ou son Autobiographie, les pages de Green sont « une célébration du désir, de la passion, de l’incendie qu’ils jettent dans les cœurs et les corps, sous l’exil de Dieu, qu’on L’ignore ou pas. »

 

Des passages tenus secrets

Julien Green, ce fervent chrétien pratiquant, homosexuel, dont la mère protestante hante toutes les pages de son Autobiographie, avait tenu secret un grand nombre de passages, consacrés à sa vie sexuelle. Alors même, que ce grand bourgeois, élu à l’Académie française, entré de son vivant dans la prestigieuse collection de « la Pléiade », passa sa vie à soigner sa réputation et à sculpter son image, nous entrons par ces pages exhumées, dans la vie secrète, presque interdite d’un grand nombre d’intellectuels et d’écrivains, où l’on suit les pérégrinations sexuelles de l’auteur de Léviathan, Si j’étais vous, multiplier les rencontres avec les inconnus, obtenir des faveurs sexuelles tarifées, parfois même avec des mineurs, se livrer à un luxe de détails pornographiques et décadents.

 

« Robert me prodigue de la tendresse, surtout depuis mon accident. À tout moment je le serre dans mes bras. Aux repas, dès qu’Anne baisse les yeux, mon regard cherche celui de Robert et nous échangeons des signes d’amour. [...] Je crois que je vais mieux mais la chasteté commence à m’être difficile et je bande beaucoup la nuit. Hier déjeuné avec Malraux, à La Pergola, avenue du Maine. Sa conversation me fatigue au point qu’en rentrant j’ai dû dormir au petit salon, sur le sofa (Robert travaillait à la table ronde devant le feu). »

 

La sexualité et la foi

À la fois l’acceptation de l’ayant droit de Julien Green mais aussi l’accessibilité des manuscrits aujourd’hui déposés à la Bibliothèque nationale de France (quelque 120 cahiers et liasses) ont permis finalement, pour la première fois, une édition intégrale, comportant des ajouts, estimés à 60 % environ en plus du texte publié. Apparaissant en italique, ils se présentent principalement sous trois formes : les événements privés et les confidences intimes, les portraits littéraires que fait Julien Green des écrivains qu’il côtoie, et ses notations journalières concernant l’écriture diariste manuscrite. Mais c’est surtout dans la vie sexuelle du jeune Julien Green que nous sommes plongés, et qui peut choquer le lecteur familier avec une œuvre dont le style empreint de classicisme, fera l’expérience de rencontres furtives, d’amants de passage, de lieux et de pratiques occupant les journées et les nuits du jeune homme, dans le Paris, mais aussi l’Europe et l’Amérique de l’époque. On plonge dans l’écriture c’est d’un homosexuel de la première moitié du XXe siècle qui ne fait aucune impasse sur les détails les plus scabreux de sa vie, obsédé par deux domaines précis : la sexualité et la foi ; écartelé devrais-je écrire, dans un douloureux dilemme.

 

Julien Green et André Gide

Vingt années d’existence (1919-1940) racontées en mille trois cents pages, avec les passages réinsérés en italique, afin de lire le texte en continu le texte, celui publié du vivant de Green et celui écrit au fil des jours. Dans ces pages autrefois soigneusement cachées, se trouvent des rencontres cocasses accompagnées de descriptions sans ménagement, comme celle de Mauriac, que Green dépeint sans une once d’humanité, de Jacques Maritain dont il ne pense rien de bon, ou d’André Gide, avec lequel il est assez proche même s’il le voit drapé de la posture ridicule du grand écrivain. Mais ces deux-là entretiendront toutefois une longue et passionnante liaison homosexuelle et libertine entre le Gide mondain et le Green douloureusement tourmentée.

 

À ces pages crues et sans nuances se mêlent des pages de recherche de soi, de questionnement métaphysique, de doutes et de remords.

julien2.jpg

Julien Green (1900-1998) dans sa bibliothèque

 

Journal intégral, Tome 1 (1919-1940) de Julien Green, Édition établie par Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond, Robert Laffont coll. « Bouquins », 1 376 p.

En couverture : Julien Green © Albert Harlingue / Roger-Viollet

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