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Le roman rock, une révolte des formes

Le roman rock. On pourrait croire à un mariage en blanc, que seuls quelques illuminés auraient choisi de célébrer. Pourtant, si le rock a longtemps fait mauvaise presse, expression de la révolte, caractères subversifs, provocations gratuites, l’esprit rock a très tôt irrigué un grand nombre de joyaux de la littérature du XXème.



L’esprit rock peut être vécu de plusieurs manières. Certains le vivent au quotidien. Tout est rock’n’roll chez eux : fringues, attitude, langage. Le rock imprègne leur personnalité et leur vie. (« Je n’ai jamais écrit sans écouter du rock à fond la caisse ! » confie Yann Moix) D’autres limitent le rock à leur écriture.

Pourtant, dans bon nombre d’esprit le mariage rock / littérature semble difficilement possible. D’abord, parce que le rock n’a rien d’académique. Comment la littérature pourrait-elle être ramenée au rock qui est, depuis ses débuts, un art du spectacle, où paroles et musique sont plus prétextes aux jeux de scènes débridés, à une mise en scène de l’excès, de la frustration qu’à un exercice de style littéraire. Qui plus est, comment nier qu’à l’inverse du roman, le rock est surtout un art de l’image au sens propre du terme. Difficile donc, de marier roman et rock, sans transformer nos théories esthétiques habituelles. Pour enfoncer le clou, à l’inverse du genre littéraire, le rock est un art de l’instant. Il sert à peine à « tester les limites du réel » comme aimait le dire Jim Morrison.
Et pourtant, une grande partie des grands romanciers d’aujourd’hui ont été taillés dans le rock. Alors qu’est-ce qui s’est passé ? D’abord, ce sont des écrivains qui ont influencé directement des musiciens rocks. Premier exemple : Aldous Huxley qui voit le titre de son livre sur la drogue The doors of perception, emprunté par le célèbre groupe de Jim Morrison. Mais c’est aussi le cas des poèmes de William Blake qui ont inspiré Bob Dylan ou récemment Patti Smith ; autre exemple, les cut-up de Burroughs inspirent toujours un grand nombre de musiciens. A l’inverse, le rock s’est mis à façonner le roman contemporain. Normal, de plus en plus fabriqué par une nouvelle génération, née dans les années 50-60, comment pourrait-il en être autrement ? (« Ma littérature a été influencée par tout ce que mon cerveau a emmagasiné depuis ma naissance, et peut-être même avant. Musique, littérature, politique, métaphysique, sexe, drogues, guerres, sciences, comment aurais-je pu vivre à l’abri de ce monde ? Qui est à l’abri ? » dixit Maurice G. Dantec l’un des grands représentants du cyber punk, et amateur impénitent de rock’n’roll.)

Méfions-nous alors des critiques, allant trop vite en besogne, qui s’empressent d’enterrer cette vague de romanciers, taxant leurs romans de la curieuse étiquette de post-moderne. L’innovation est telle, bien sûr, que l’on rencontre les pro et les anti qui accusent, bien souvent, en oubliant de dépassionner le débat. Disons-le : le rock, c’est d’abord un état d’esprit : l’esprit d’une révolte. Contre les parents, les normes sociales, l’establishment, etc. C’est la mise à mort des académismes, ou d’une certaine morale puritaine. C’est une musique, un style qui appartient à des individus en rupture de ban, qui se prévalent de leur « non-appartenance ». Alors, lorsque Greil Marcus introduit le rock à l’université, on l’accuse illico presto de le dénaturer, de l’ôter de la rue où il est né et où il tire sa légitimité. Propos bien réducteurs lorsqu’on considère le travail de l’auteur américain qui consiste surtout à montrer « comment on passe d’un point à un autre ; comment ce qu’il y a de suggestif dans une œuvre conduit l’auditeur, le lecteur, le spectateur en un autre endroit où il commence à voir le monde différemment, où ce qui est cesse de l’être, où ce qui est clair ne l’est plus, où le champ du possible n’est plus fixé. » (Magazine littéraire n°404) Alors, si pour la plupart d’entre nous les recueils de poèmes/chansons de Jim Morrisson ou de John Lennon s’évaporent dans un lointain que l’on considère comme révolue, il faut bien reconnaître que les œuvres qui font référence au rock, bien souvent à Jim Morrisson lui-même sont légions. Force est de constater que dans ces livres la musique est omniprésente, que les histoires se déroulent assez souvent dans des milieux rocks, hards ou punks, et à l’image des romans de l’auteur nippon Murakami Ryû, ou de la prose de l’américain Denis Johnson par exemple, la vision apocalyptique du monde moderne, la violence ahurissante qui est insufflée dans les descriptions comme dans l’écriture, traduisent bien cette réelle déconnexion, ce réel désaveu d’une littérature convenue, c-à-d bon chic bon genre. On admettra alors, malgré ses récentes déclarations (Technickart n°61) que Virginie Despentes a tout de l’écrivain rock, version trash. De Baise-moi, en passant par Les chiennes savantes et aujourd’hui Teen spirit, Virginie Despentes écrit selon des critères de l’école américaine : découpage cinématographique de l’action, un débraillé volontaire de la syntaxe et du vocabulaire. On la voit marcher dans le sillage de l’un de ses prédécesseurs, l’incontournable auteur de 37°2 le matin, à savoir Philippe Djian. Dans un registre similaire, on pourrait classer Vincent Ravalec qui se pose comme l’écrivain de la déglingue, des marginaux, des drogués en manque. Dans presque tous ses livres, on croise de petits délinquants, des prostituées. On vit les ratages, ou les plans galères, la misère sexuelle, la zone. Le roman rock se fabrique souvent de ce langage réaliste et cru, que Ravalec emploie pour marier le drame et l’humour, et se faire le porte-parole d’une société malade.

« …dans chaque génération il y a quelques âmes, appelez-les chanceuses ou maudites, qui sont tout simplement nées sans appartenance, qui viennent au monde à demi détachées, sans liens très forts avec une famille ou un lieu, une nation, une race… » écrit Salman Rushdie. C’est le cas de Bukowski qui est sûrement l’écrivain le plus rock de la beat génération dans les années 60. Et même si le dirty old man n’a pas les Stones ou Sex Pistols pour références musicales, mais plutôt Wagner, Mahler, Brahms ou Beethoven, ce qui tombe de ses mains salies par le foutre, l’alcool, la drogue n’est pas des plus jolies : violence, misère, sentiments déviants, tout y passe, et nous avec ! Dans tous ses livres sans exception, la moulinette du cynisme est en marche. Et elle est associée au vitriol ; il nous dessert des histoires aussi infectes qu’authentiques. Charles Bukowski a l’art et la manière de ne rien enjoliver, de ne rien dissimuler. Pas de doute : on peut lui coller l’étiquette d’écrivain 100% rock ! C’est l’auteur phare de toute une génération de lo(o)sers. Pierre de lance d’une jeunesse qui refuse le fascisme des codes académiques. « Chaque génération est une nouvelle nation » disait Jefferson. Avec elles, leurs auteurs emblématiques. De la Woodstock Nation, à la génération punk, en passant une décennie plus tard, par la grunge génération, aucun doute, le rock imprègne de sa patte noire notre littérature de la fin XXème, et du début XXIème avec des auteurs et des textes aussi sérieux qu’incontournables. C’est au tour aujourd’hui, de la musique techno de débarquer sur la scène littéraire pour un mariage dans un univers débridé, entre sons électroniques et mots. Culture numérique, défonce, dérive des sens, les formes sont revues et corrigées, revisitées ou ré-explorées sous l’angle des images et des sons. Ecriture électrique, télescopage des références culturelles, le roman contemporain oscille entre verlan et langue populaire, images, flux sonores, satire sociale, affirmation de soi, révolution des codes et des principes.

Et même s’il existe effectivement aujourd’hui une sorte de récupération du rock (« ça me fait chier que le rock entre dans la culture officielle » dixit Arnaud Michniak) le choc des mots, le poids des idées continuent leur route sur les traces d’un paradis perdu, loin de l’Occident qui bascule dans la culture marchande. Certes, Virginie Despentes vise juste quand elle déclare : « De l’esprit de subversion du punk, rien n’est resté ». Sûr que, dans le même sillage, de l’esprit du rock, ne demeure aujourd’hui que « le clinquant, la drogue, l’imagerie », Arnaud Michniak. Mais de l’empire de la marchandise, de la balise des normes, certains auteurs savent tirer leur épingle du jeu, avec une honnêteté et un talent sans précédent. C’est le cas de Bret Easton Ellis, de William T. Vollmann, d’Irvine Welsh : auteurs de génération aux œuvres cultes, ils nous ont livré des fictions qui sont à l’image d’un certain rock. Speedé, macabre, virtuose. Ils fustigent les cadres sup déglingués, shootés à mort, lancés dans la course au fric, ou décrivent aussi le chômage, les cuites, les bastons, l’héro, les corps mangés par la drogue et ses hallucinations. Bien sûr, rien à voir avec ce que redoute Moix, à savoir : « le côté bâclé de la littérature qui se croit rock, ni le côté artificiel des écrivains qui font de la véritable littérature en citant le rock, comme le feraient des universitaires. La vraie littérature rock, c’est AC/DC qui, avec trois accords seulement, parvient à dispenser des solos différents ; ils sont réduits à ce qu’ils savent faire. » Surtout pas de paillettes, pas de pacotille. Deux trois névroses, une écriture, et l’œil aux tripes. L’étiquette du rock, c’est cette culture révolutionnaire, jeune, déterminée, décidée à changer le monde, pour le rendre à son image. Révolution générationnelle qui vomit les références passées, qui détruit les idoles, et s’imprègnent des troubles de la civilisation : la littérature rock infiltre tous les genres jusqu’à la SF ou le polar. Normal ! Le rock est une culture de masse !
Décidément, le rock n’est pas mort. Mais le roman non plus…

Bibliographie indicative :
Greil Marcus : Lispick traces, Allia 1998, Mystery Train, Allia 2001

Nick Tosches : Country, les racines du rock’n’roll, Allia 2000, Confessions d’un chasseur d’opium, Allia 2001
Lester Bangs, Psychotic, Reactions et autres carburateurs flingués, Tristram 1987
Laurent Chalumeau, Fuck, Grasset 1987
Christian Eudeline, Nos années punk, Denoël 2002
Leonard Cohen, Les perdants magnifiques, Bourgois 1972

Romans :
Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire, Women, Je t’aime Albert, Le livre de poche

Virginie Despentes, Baise-moi, Les chiennes savantes, Les jolies choses, J’ai lu
Philippe Djian, 37,2°, le matin, Zone érogène, Maudit manège, J’ai lu
Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, J’ai lu
Bret Easton Ellis, American psycho, Points Seuil
Irvine Welsh, Trainspotting, Points Seuil
Murakami Ryû, Bleu presque transparent, Laffont, Les bébés de la consigne automatique, Picquier
Murakami Haruki, L’éléphant s’évapore, Chroniques de l’oiseau à ressort, Seuil
Yann Moix, Les cimetières sous les champs des fleurs, Jubilations vers le ciel, Le livre de poche

(Article paru dans La Presse Littéraire, n° 16, sept-oct-nov 2008.)

Commentaires

  • Ah voilà un bel article comme je m'attendais à en lire un sur un site s'intitulant l'ourépo (enfin selon la référence faite, du moins l'imangine-je).
    Très interessant vraiment.
    Pour quand même ne pas trop en mettre, je dirais que je trouve ca un tout petit peu réducteur de vouloir mettre les auteurs "Rock n'Roll" dans une catégorie littérature Rock.
    Je veux dire à ce titre là, 95% de la littérature moderne est bonne pour y figurer, sachant que 100% des auteurs s'inspire de ce qui les entoure et que facile 95% des gens vivants on été confrontés au Rock n'Roll avec un fréquence assez forte.
    Et puis si Buckowski rejoint Dantec sur le Rock (bien que dans le cas de Dantec on soit plutôt dans le cadre du Punk, mais ne jouons pas sur les mots), il rejoint aussi Omar Shariff sur les courses hyppiques.
    Ce serait domage de parler de cinéma PMU!

  • Bukowski : le roman-biture ?

  • Quelle richesse !

    Merci.

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