Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Simone de Beauvoir ou le génie féminin

Peut-on considérer que les contraintes sociales historiques pesant sur la femme ont limité sa liberté et ses possibilités et l’ont empêchée de développer un génie féminin ?

simone de beauvoir,féminismeDans un passage célèbre de son essai révolutionnaire Le deuxième sexe (1949), Simone de Beauvoir énonce une thèse qui peut se résumer ainsi : les contraintes sociales historiques pesant sur la femme, limitant sa liberté et ses possibilités, ce qui l’a empêchée de développer un génie féminin. Par cela, elle fait notamment référence à la création d’une œuvre artistique, l’écriture littéraire, poétique ou philosophique, l’art de la peinture, la musique, etc., où les femmes pourraient occuper un rôle actif et non celui passif traditionnel de la « Muse », autrement dit, elle pourrait cesser de se laisser réduire à un objet d’inspiration, par sa seule beauté physique.

 

La question de la liberté de la femme chez Simone de Beauvoir s’exprime à partir cette phrase : « La femme libre est seulement en train de naître. » Que veut dire l’auteure ? Si une femme peut s’exprimer, c’est qu’elle peut donner son point de vue. Or, lorsque Simone de Beauvoir écrit, la liberté d’opinion et financière n’est pas encore acquises de façon majoritaire pour les femmes, puisqu’une grande majorité est encore femme au foyer. Aussi, elle les invite à militer pour défendre leur cause, et pour ce faire, elle les invite à utiliser l’écrit ou toute autre forme de revendication. C’est ainsi qu’elle lance la deuxième vague du mouvement féministe. Jusque-là, les femmes n’avaient pas le droit de vote, qu’elles acquirent en 1944. C’est donc une fois que les femmes auront conquis leur liberté qu’elles réaliseront alors la prophétie, c’est à dire affranchie, ne plus être son esclave de l’homme (que Simone de Beauvoir exprime par les formules « brisée son servage » et « donné son renvoi »), et ne plus être à son service.

 

simone.jpg

Simone de Beauvoir en 1970

 

C’est aussi à la singularité de la pensée féminine que Simone de Beauvoir s’attaque, disant que « La femme trouvera [...] l’inconnu » ; « ses mondes d’idées », si elle veut bien s’y appliquer. Autrement dit, la femme peut réussir à imposer une voix originale, singulière, affranchie encore une fois des idées de l’homme, mais à condition qu’elle le veuille. Ces voix féminines, singulières « seront (alors) intégrées à la pensée des hommes ». À la lire de plus près, et avec le recul (Le deuxième sexe étant sorti en 1949) ne doit-on pas en conclure que c’est tout de même très optimiste ? Simone de Beauvoir répond forcément à cette question, en apportant la nuance : « Il n’est pas sûr que ses mondes d’idées soient différents de ceux des hommes. » Aussi, doute-t-elle ouvertement de la capacité des femmes à inventer une pensée propre différente des hommes et suffisamment puissante pour les concurrencer ou au moins proposer une alternative solide et valable.

 

Si donc la femme veut exister dans le monde très fermé des hommes, il va lui falloir affirmer son identité « quand elle se sera conquise ». Qu’est-ce que ça veut dire ?  Lorsque la femme aura conquis sa liberté économique et son indépendance d’esprit (autrement dit lorsqu’elle ne se pensera plus comme individu subordonné ou dépendant de l’opinion des hommes, mais bien comme une personne autonome), alors elle pourra affirmer ses idées. Évidemment le terme de conquête renvoie forcément à un acte très masculin : celui de la puissance et de la prise de pouvoir. Ce qui montre que Simone de Beauvoir elle-même, encore très influencée par la pensée de son compagnon et mentor Jean-Paul Sartre, demeure sous l’influence inconsciente d’un schéma de pensée masculin. On doit sûrement l’expliquer par un fait historique, puisque la femme est traditionnellement dépendante de l’homme, notamment financièrement, et juridiquement, à travers le mariage où elle perd tous ses droits (propriété, responsabilité, capacité juridique, notons que la subordination de la femme est inscrite au code civil par Napoléon). La femme est alors considérée comme « mineure » en terme légal et entièrement sous la responsabilité paternelle puis maritale. « Elle sera poète, elle aussi ». Qu’est-ce que cela veut dire sinon qu’elle pourra bien apposer le nom de poète à une œuvre, elle aura un métier, mais est-ce qu’elle pourra toutefois s’exprimer librement, créer, et être l’auteure de son œuvre et surtout de sa vie ?

 

C’est donc en « en s’assimilant » aux hommes que la femme s’émancipera. C’est en tout cas ainsi que Simone de Beauvoir conseille aux femmes d’agir. C’est vrai que la formule est étrange et paradoxale. Difficile de comprendre, avec 50 ans de distances, comment les femmes doivent prendre modèle sur les hommes, autrement dit imiter leurs idées et leurs façons de penser (d’autant qu’elles prennent le risque d’internaliser et d’intérioriser la misogynie !) Mais plus incongru encore, Simone de Beauvoir conseille de copier les hommes. Ce sera donc à ce prix que les femmes parviendront enfin à se libérer de leurs chaines et de l’emprise des hommes. Enfin, elles parviendront à « s’affranchir ». C’est donc à croire qu’elle émet un doute assez important sur l’existence d’un génie féminin, ou au moins sur d’éventuelles singularités d’une pensée féminine. Il semble, si l’on lit bien Simone de Beauvoir que l’originalité de la pensée féminine n’a jamais existé. Mais, surtout, jamais le moindre impact sur les idées dans l’histoire n’est à remarquer. Ce qui veut donc dire, que les femmes seront bien incapables de marquer l’histoire de la littérature, de la peinture, de la philosophie de la même façon que les hommes. Si l’on creuse un peu cette pensée de Simone de Beauvoir, qui semble être totalement à contre-courant avec ce que l’on a conservé d’elle, on doit se demander s’il n’a jamais existé un Balzac ou un Kant féminin. C’est en tout cas le singulier paradoxe que soulève la féministe, et son étrange ambiguïté, consistant à poser la femme entre, à la fois la nécessité pour elle de penser par elle-même, de s’affranchir, tout en gardant à l’esprit qu’elle demeure subordonnée au monde des hommes. Autre remarque, l’exclusion même des femmes des canons de pensée ne leur offre pas trop la même visibilité, comme c’est le cas pour les hommes. C’est ainsi qu’elle ne peut pas « marquer l’histoire » ou alors doit-elle le faire différemment, puisque ce que l’on « retient de l’histoire » est forcément subjectif, donc relatif, et cela colle avec les critères émis bien entendu par les hommes, les valeurs sociales, politiques et morales qu’ils ont eux-mêmes posées, et qui leur servent de critères. C’est donc parce que l’histoire est surtout une « construction culturelle », que les femmes doivent répondre à des enjeux socio-politiques en fonction d’un ordre social dominant.

 

Est-ce que la pensée de Simone de Beauvoir a été victime d’intériorisation misogyne ? Il est en tout cas manifeste qu’elle demeure assujettie aux opinions dominantes des hommes qui ont forgé au moins partiellement ses opinions et son système de valeurs, ce qui a sûrement inspiré un complexe d’infériorité chez elle. Il est toutefois à noter qu’elle parvient tout de même à passer le cap, en s’en affranchissant, au moins en partie dans une moindre mesure. Mais le travail restera à faire, et ce seront les féministes qui lui succéderont qui en seront les garantes.

 


Simone de Beauvoir, les raisons de son engagement

Écrire un commentaire

Optionnel