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John Brunner : Une histoire secrète du vingt-et-unième siècle

Pendant longtemps, on a classé la littérature d’anticipation comme une sous-littérature, avant que celle-ci ne passe, non seulement à cause de la déliquescence dans laquelle s’est progressivement enfermée la littérature générale, incapable de s’élever au-delà d’une écriture sans relief, et sans réel représentant moderne d’une mouvance qui nous sortirait de l’écriture et de la littérature du dimanche, de sous-genre, à genre total. La raison en est très simple.

« Nous appelons ’’plateau’’ toute multiplicité connectable avec d’autres par tiges souterraines superficielles, de manière à former et étendre un rhizome[1]. » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, tome 2 : Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980, p. 33).

 

Pendant longtemps, on a classé la littérature d’anticipation comme une sous-littérature, avant que celle-ci ne passe, non seulement à cause d'une déliquescence certaine d'une littérature dite "blanche" dans laquelle elle s’enferme progressivement depuis déjà vingt ans. Vers les années 2010, la SF, comme le roman policier, ou même la Bande-dessinée, est passée de sous-genre, à genre total. La raison en est très simple.

Depuis de nombreuses années, le roman policier et la SF abordent des thématiques très contemporaines, plutôt brûlantes, et ayant un champ beaucoup libre pour exploiter des questions politiques et métaphysiques que n'en aurait la littérature générale aujourd'hui, au vu du formatage actuel.

Par exemple, avec Maurice G. Dantec (qui nous gratifiait en 1996 d'un polar futuriste, ou d'un roman d'anticipation en 1998 prenant racines dans notre époque contemporaine, il nous ait possible de balayer les décombres du siècle dernier sans censure ni tabous), avec Michel Houellebecq, qui publie en collection blanche un roman clairement d'anticipation (La possibilité d'une île, 2005), on peut réfléchir à une société sans travail où les hommes deviennent des monades repliés sur eux-mêmes, dont la vie sociale est essentiellement numérique et virtuelle. On s’en aperçoit rétroactivement, en observant toutes les excellentes œuvres parues durant la seconde moitié du vingtième siècle, la SF ne décrit pas (ou plus) le futur, mais bien notre présent dans sa plus cruelle réalité.

john brunner,michel houellebcq,maurice g. dantecPrenons donc l’œuvre majeure de John Brunner Tous à Zanzibar. Ce qui choque alors, c’est l’actualité de ce roman : son entière dévotion à un présent total, réaliste, contemporain. Quand 
observe le monde occidental de ce début de 21ème siècle, c’est sa passivité, son conformisme, sa tranquillité, sa sérénité artificielle, toute entière fidèle à son bien-être et sa consommation quotidienne. Comme dans le Stalag, où il était interdit moralement de parler de la mort, de la nourriture, ou d’une vie qui aurait eu lieu avant ces terribles camps (voir à ce propos Le devoir de mémoire de Primo Levi), on ne doit pas trop déprimer nos contemporains, il ne faut surtout pas parler de l’époque, que décrit John Brunner, sans revenir sur soi, sa famille, son indigence. Voilà pourquoi des livres sans substance, traitant de la télé-réalité, de sa famille de trisomiques, de son bébé etc. sont les coqueluches du moment. Et que fait-on de nos peurs, certes refoulés dans notre inconscient collectif. De ce pacte sino-soviétique fort probable qui risque de notablement changer la donne. C’est ce dont parle Brunner : la guerre en Chine, la surpopulation, la violence urbaine qui l’accompagne, les drogues, le conditionnement des esprits par les états et les grandes corporations. Terrorisme, pollution, recherches génétiques dont la politique eugéniste des Etats qui a plutôt intérêt à être intelligemment géré si l’on ne veut pas courir à une catastrophe !


Tous à Zanzibar en fait son thème de prédilection. De quoi je parle ? Et bien précisément du retour à l’« animalité » pour l’espèce humaine. Pas de surhumain dans cette civilisation qui étouffe les instincts primitifs des hommes. John Brunner décrit une société post-hobbésienne. Lorsque le contrat passé entre tous, les garde de cette tendance à une violence innée sur leurs congénères. Nous sommes à présent déterminés par un système pensé au détail près qui annihile nos instincts naturels, instincts à l’origine de cette guerre de tous contre tous dont parle Thomas Hobbes. La défiance, la rivalité, la violence des hommes se sont effacées au profit d’un jeu social qui dissimule chacun, ne réjouit personne. Qu’en est-il de l’homme à présent ? La question mérite d’être posée, dans cet état social qui semble répondre à tous les besoins, tous les désirs, et qui prétend aligner toutes les têtes afin de rendre tout un chacun l’égal de chacun ! John Brunner répond à cette question, en grand garçon, posant l’ensemble des névroses induites en nous par notre environnement que nous aurions débarrassé de son hostilité naturelle, afin de bâtir une identité nouvelle, - mais est-elle unique ? Pourrions-nous créer une espèce supérieure de singes (les sur-singes ?) Sugaiguntung est l’un des personnages auquel Brunner donne un visage des plus humains. Il est un généticien génial chargé du programme eugéniste "yatakangais". Faire des orangs-outangs les égaux des hommes. Résultats des courses : quatre sur cinq se suicident. S’ils sont en effet, génétiquement modifiés, reste tout de même qu’on ne donne pas à l’animal un visage humain, comme si la science pouvait tout.


brunner3.jpgSur cette planète si proche de nous, en terme scientifiques et techniques, mais aussi en ce qui concerne l’année : 2010, toutes les peurs les plus irrationnelles, émeutes raciales, terrorisme, citoyens ordinaires (les « muckers ») qui soudain, ne supportant plus la pression et le monde qui les entoure, se mettent à tuer au hasard, jusqu’à ce que la police les abatte, les êtres vivants génétiquement modifiés, etc. sont présents comme pour nous rappeler que la jungle que nous avons voulu fuir en créant la corps social s'est reproduite de manière plus subtile et plus effrayante encore. La SF, comme les mythes grecs, nous parle de nous. Elle nous projette dans un futur onirique, allégorique pour nous dresser un tableau (supportable !) de la modernité. Elle donne à voir, rend visible le sombre tableau contemporain de notre misère, de nos sociétés les plus décadentes. Elle vomit un panorama dérangeant de notre nature humaine que l’on peut si difficilement chasser.


Car Tous à Zanzibar traite évidemment de la « nature humaine ». Vous savez cette fameuse nature que Hobbes voulait effacer, que Rousseau saluait (« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ».) Ah ! Quelle belle farce ! Les deux personnages principaux de ce roman culte se retrouvent devant une humanité encore si déterminée par sa propre nature. Houellebecq nous parle du post-humain avec un regard avisé. Pas de néo-humain, à peine des « non-humains ». Car vers quoi allons-nous si ce n’est un inhumanisme moderne si nous oublions que, manipuler la nature, toucher à la conscience humaine, et vouloir jouer l’ange nous conduiraient à jouer la bête.

John Brunner nous décrit un monde ou l’Union soviétique aurait été rayée de la carte géopolitique depuis longtemps, et où la Chine aurait émergée avec des Etats Unis toujours aussi déliquescents qui se chercheraient un nouvel ennemi, ce qui leur permettrait de persévérer dans leur vision binaire du monde, et de projeter leur névrose… 


Je voudrais dire que tout le génie de la littérature de science fiction est là. Que notre monde aseptisé, endolori, solipsiste devrait allait se nourrir dans ce genre de haute qualité au lieu de reproduire bien souvent, avec une indigence molle, ce que la littérature française produit, sur un ton si monotone. Aujourd'hui en 2016, combien sommes-nous à raconter nos vies sur le réseau, ne serait-ce que par Facebook, Instagram, Twitter, des vies finalement indigentes. Que pourrais-je donc dire si ce n’est d’arrêter de céder au dictat du moment, en se repliant faiblement sur son nombril ; de se jeter dans le bain de l’époque contemporaine ; de se battre une bonne fois pour toutes contre les vrais problèmes au lieu sans cesse, de s’en prendre aux moulins à vents, des combats bien risibles, bien confortables pour des aigris du bulbe, qui n’ont plus rien à faire, tout entiers livrés à l’ennui et au divertissement de ce début de millénaire.

John Brunnet Une histoire secrète du 21è siècle© Copyright 2005 Marc Alpozzo

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