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Qu’est-ce que la philosophie ? Note sur Deleuze et Guattari

Voici un article qui traite d'un livre majeur, écrit par Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? et paru aux éditions de Minuit en 1991. Je le retrouve avec plaisir dans mes tiroirs. Écrites en décembre 2005, ces lignes me paraissent encore et toujours utiles au lecteur curieux, intéressé de savoir ce que peut être la philosophie à notre époque. Je remets donc en ligne, dans ces pages, un texte nécessaire, dans lequel le philosophe et le psychanalyste prétendent qu'on ne peut s"intéresser à la philosophie, qu'au terme de la vie.

deleuze guattari.jpgQu’est-ce que la philosophie ? Voilà probablement l’une des plus importantes questions. Gilles Deleuze et Félix Guattari ouvrent leur ouvrage du même titre par ces quelques lignes : « Peut-être ne peut-on poser la question Qu’est-ce que la philosophie ? que tard, quand vient la vieillesse, et l’heure de parler concrètement. »[1]

 

N’étant pas encore si vieux, je me demande si je suis parfaitement apte à répondre à cette question. Mais pourquoi d’ailleurs faudrait-il y répondre ? Par quel tour de passe-passe la philosophie de nos jours, aurait-elle ainsi à se justifier d’exister, d’être enseignée en Terminale et de continuer son chemin et d’irriguer notre quotidien ?

 

Il est vrai qu’il est difficile aujourd’hui, dans un monde où le règne absolue de la communication unilatérale n’est plus apte à se saisir de concepts, hormis peut-être des concepts qui ne sont guère plus que des outils marketing, de comprendre l’activité philosophique, qui ne doit être confondue avec la contemplation, la réflexion ou encore la communication.[2] Cette idée devra être mûrement réfléchie par le lecteur, avant même que ce dernier s’engage sur les chemins bien escarpés de la réflexion philosophique.

 

« La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas, bien qu’elle ait à créer des concepts pour ces actions ou passions. »[3]

 

Poser cette difficile et délicate question revient également à se demander dans l’histoire de la philosophie comment cette dernière put être décrite par un de ses plus grands penseurs. Cette épineuse question trouverait une réponse des plus insatisfaisantes. Mais tout de même, je pense par exemple à Hegel, que Deleuze a longtemps combattu.

 

Je pense que l’on pourrait partir de cette idée précise : il y a une Raison est cette Raison est à l’œuvre dans le monde. La philosophie va exposer de l‘intérieur cette nécessité. Je ne peux rien présupposer car ce n’est pas moi qui explique ce qu’est Dieu mais c’est l’absolu qui s’auto-explique. La philosophie suit cette pensée divine qui se déploie à partir d’elle-même et qui se ne se déploie pas à partir d’un objet. Au lieu de partir, comme une autre science, du sujet et de l’objet, impliquant une relation entre eux, la philosophie part de leur idéalité rationnelle et cette idéalité c’est l’Absolu.

 

Le mouvement propre de la chose même, c'est-à-dire de l’essence universelle des choses, qui est l’Absolu, sera aussi dans la pensée. Le mouvement de la connaissance appartenant au mouvement même de la chose.

 

Questions :

- Où Dieu se réalise-t-il ?

- Où Dieu pense-t-il ?

 

Il se réalise à travers nous, dans nos actes, et il se pense en nous, à travers la façon dont nous le pensons. Renversement de Kant par Hegel : dans le transcendantalisme de Kant, ce sont les catégories qui organisent la perception, et la connaissance du monde ramène ce monde à des fondements nécessaires de l’esprit humain, les catégories par exemple structurant la façon dont les choses m’apparaissent. Alors que pour Hegel, l’esprit humain participe d’une logique universelle qui organise à la fois la nature et l’histoire, les phénomènes extérieurs et les phénomènes intérieurs, ainsi que l’objet extérieur et la connaissance que j’en ai. Cette logique peut être réfléchie et découverte par l’esprit humain, à travers l’histoire de sa culture.

 

L’essence universelle du monde est en même temps la logique qui le meut.

 

Pour Platon, la connaissance ne peut connaître un même objet que parce que les deux sont de même nature. La connaissance ressemble donc nécessairement au connu. C'est-à-dire, que la perception sensible ressemble au sensible. Pour Hegel, ça se ressemble car c’est la même Raison qui est dans les deux.

 

Pour que nous puissions fonder une connaissance objective du monde, il faut que le monde soit rationnel. Donc que la Raison ne soit pas seulement subjective dans l’esprit humain mais objective dans les choses. Cette idéalité rationnelle de la connaissance et du monde, c’est aussi le mouvement d’autoproduction de la Raison. On a l’impression que la Raison est une forme qui, pour connaître, doit recevoir un contenu de l’extérieur. Or pour Hegel, la Raison ne reçoit pas son contenu de l’extérieur, puisqu’il faut penser un mouvement par lequel la Raison divine donne son propre contenu, ce qui s’oppose à nous qui devons le recevoir de l’extérieur.

 

La philosophie est donc une activité théorique conceptuelle, à la différence de la religion qui reste imprégnée de représentations sensibles et symboliques : par exemple, Dieu le père est un symbole. Cela reste toujours imprégné de sentiment : par exemple, croire, avoir confiance. La philosophie présuppose par une confiance, un sentiment : elle veut rapprocher toutes les représentations partielles à leur rationalité, à leurs nécessités internes. C’est cela la nature propre de la pensée.

 

La réflexion religieuse est interne aux représentations religieuses. Alors que la philosophie est un métalangage, une métathéorie des pensées déjà là. C’est donc une réflexion qui pense sur des pensées. La philosophie ne part pas de pensées particulières mais de la pensée en tant qu’elle est la forme de rationalité de toutes nos pensées. Or cette rationalité de nos pensées c’est la rationalité de la Raison même de Dieu, donc, c'est la nécessité de la rationalité divine.

 

Cette réflexion est le fait d’un penseur isolé mais elle est aussi le long parcours de la réflexion de l’entendement de la culture humaine dans son historicité. Cette histoire de la culture ne se fait cependant pas arbitrairement : elle a une logique interne ; elle s’organise par un déploiement de formes ; un enchaînement rationnel. C’est une remontée réflexive de la connaissance vers la rationalité, ce qui est une définition de la phénoménologie de l’esprit.

 

En revanche, c’est par la réflexion sur sa propre histoire, sa propre culture, et d’abord par son présent historique, son monde, que l’homme parvient à une philosophie éternelle.

 

Tout individu est fils de son temps.

 

C’est dans son temps que l’on peut reconnaître la logique de l’Absolu à l’œuvre. La réflexion ne peut pas être extérieure à son objet, et c’est parce que la réflexion est dans le monde qu’elle peut découvrir l’éternité. C’est dans le présent qu’on trouve la rationalité de l’histoire et non en se réfugiant dans un passé mythifié. Il faut donc saisir la rationalité de son époque.

 

Une attitude réactive est philosophiquement condamnée, car ce serait être complètement incapable de saisir la rationalité ici et maintenant.

 

Mais comment se fait-il qu’un esprit humain puisse accéder à l’Absolu à travers la réflexion de la culture ? Parce que l’Absolu se réfléchit en nous. Il se réfléchit à travers nous, ce qui veut dire, dans le vocabulaire hégélien, qu’il est par soi, par nous[4], et aussi par soi, par lui-même dans la mesure où c’est lui qui se réfléchit quand nous le réfléchissons.

 

Le propre de l’Absolu est toujours de pouvoir ramener à soi son extériorisation. Et l’Esprit ne laisse jamais totalement échapper cette extériorisation. Mais cette extériorisation doit s’entendre comme aliénation, - se faire autre, se vider de sa diversité par ce fait. Quand l’Absolu s’extériorise, il prend le risque que cette extériorisation lui devienne extérieure, il prend le risque de se vider pour se faire autre par ce qu’il est, par exemple, pour se faire Nature.

 

Mais cette extériorisation ne lui échappe pas. C’est la différence avec Entfremdung qui est l’aliénation où son extériorisation peut échapper. Dieu accepte de se vider de sa diversité en se faisant Loi. Hegel récupère ici la tradition religieuse : Dieu accepte de se défaire de son essence pour se faire par exemple, Nature.

 

La spéculation philosophique saisit l’idée parce qu’elle est un savoir du tout et pas des objets particuliers. Les sciences ordinaires relèvent d’un travail de l’entendement. L’entendement est ce qui sépare, découpe la réalité, l’analyse. Par exemple, l’analyse de l’eau, lorsque le chimiste sépare le carbone et l’azote. Ce qui s’oppose à la Raison qui est totalisante, intégratrice. Le savoir est un mouvement qui passe de l’entendement à la Raison. L’entendement se fait Raison lui-même. Et ce travail de décomposition appelle de lui-même, une réintégration re-totalisante.

 

Mais l’entendement et la raison ne sont pas deux facultés distinctes comme chez Kant. Il y a chez Hegel, un passage de l’un à l’autre, et l’entendement devient raison, il se dépasse en raison.

 

La science au sens philosophique donne le sens des autres formes de savoirs et des autres formes de connaissance : par exemple, le sens de la perception, ou du travail de l’entendement.

 

De fait, on peut dire que la philosophie est une métathéorie dont le vrai contient le sens des autres vrais.

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Gilles Deleuze et Félix Guattari

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[1] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Editions de Minuit, 1991, p.7.

[2] Op. cit., p.11

[3] Ibid., p.12.

[4] Par nous : c-à-d dans la mesure où nous le réfléchissons.

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