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Sébastien Lapaque, Une inexorable partition

« Tu vas mourir aujourd’hui, et tu ne le sais pas encore ». Voilà comment le nouveau roman de Sébastien Lapaque débute. On aurait pu espérer meilleure entrée en matière. Je veux dire, incipit plus original, moins surfait. Tout, bien évidemment, confère à la chronique de la mort annoncée.



Le jour de notre mort

« Tu vas mourir aujourd’hui, et tu ne le sais pas encore ». Voilà comment le nouveau roman de Sébastien Lapaque débute. On aurait pu espérer meilleure entrée en matière. Je veux dire, incipit plus original, moins surfait. Tout, bien évidemment, confère à la chronique de la mort annoncée.


sébastien lapaque,identités remarquablessRappelez-vous, le court récit de Gabriel Garcia Marques intitulé Chronique d’une mort annoncée débutait sur une tonalité presque égale : « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demi du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. » Dans le récit du prix Nobel espagnol, les frères Vicario annoncent, à qui prête l’oreille, leur funeste intention. Or, ici, dans le roman qui nous occupe, la donne est similaire. A un hiatus prêt : c’est le narrateur lui-même qui l’annonce. Et il l’annonce directement au personnage qui parait n’en rien savoir.

Autre premier problème : la citation du groupe Trust, tirée de la célèbre chanson Antisocial, en surplus de celle de Bossuet : « Que prétends-tu dans le monde ? Y vois-tu quelque chose qui ta satisfasse ? », nous transmet le désagréable sentiment que l’auteur de ce roman entend, d’abord, montrer que la vie, sans objet, ne peut que conduire à l’absurde par essence, et au vide d’être. Qu’ensuite, cette vie faite d’errances vaines, et si bien décrite par Samuel Beckett, trouve une parfaite résonnance dans l’aveuglement social d’une société décharnée, indifférente, inhumaine, sans direction ni sens. Or, on ne comprend pas complètement le sens de ces premières citations si l’on tente une quelconque mise en perspective avec l’errance même du personnage principal et des autres personnages aucunement secondaires néanmoins, tant l’objet même de leur existence semble largement dépasser des considérations bassement sociales.

 

Une journée assez particulière

L’histoire néanmoins débute donc sur le portrait d’un garçon de trente-deux ans. Inconscient, égotiste et jouisseur, c’est très probablement le portrait qu’un grand nombre d’entre nous. Le texte commence sur le monologue du narrateur qui semble, tel un dieu omniscient coupé des humains, parler à un personnage qui continue de vivre comme s’il n’entendait rien, s’exprimer par une prédiction funeste, pour ensuite, raconter, dans le menu détail, l’histoire d’une vie ordinaire qui ne semble pas plus faire sens que la notre. C’est ainsi l’histoire d’une journée assez particulière, la toute dernière ; celle d’un héros qui n’est pas plus extraordinaire que le meilleur d’entre nous. C’est l’histoire d’un homme ordinaire qui est appelé à vivre la seule journée extraordinaire de toute son existence ; peut-être la seule qui fasse véritablement sens dans la brièveté même de toute vie. Sa propre mort. Motus néanmoins sur les raisons de celle-ci ; motus également sur les circonstances. Autant dire que pour un roman dont l’ambition est de nous conter la platitude de toute existence, le suspens est d’emblée installé. Tout ce que l’on est autorisé à savoir, peut-être même au-delà du personnage que le narrateur tutoie, c’est qu’il « fait (s)a toilette de condamné ».

 

Oui ! Mais la vie de notre personnage est sûrement à l’image de ce brave portugais, concierge de son immeuble, José Gonçalo Soares, qui va, bien malgré lui, jouer un rôle fondamental dans la mort annoncée de ce dernier : homme pieux et travailleur, ses « journées passent à compter les mois avant de retrouver son pays ». Dans ce terrible miroir que le narrateur nous tend à notre insouciante finitude, j’en imagine déjà un grand nombre, y voir une impardonnable obscénité, une terrifiante méchanceté. Celle de vouloir désenchanter nos « petites vies ». Celle de vouloir nous désarçonner. On imagine déjà le triomphe de ces écrivains pessimistes qui nous transmettent comme un virus, leur désespoir personnel. En ce qui me concerne, je n’y vois qu’une énième dénonciation, sur le thème romantique, de la brièveté de notre existence, sur notre incapacité à vivre notre finitude, ou encore nos maladresses d’handicapés du cœur. Il est vrai que le personnage principal de ce roman a le privilège d’aimer. Mais il aime si mal. Peut-être n’a-t-il pas trouvé en cette nouvelle femme, Caroline, le sens profond  de sa vie, ni la possibilité de remplir son vide d’être. Peut-être ne sait-il tout simplement pas se décentrer, se hisser hors de cet égoïsme propre à chacun. Peut-être est-il la figure emblématique d’une humanité qui ne sait pas jouer l’ouverture au monde et à autrui, trop englué dans la familiarité de l’indifférence de la conscience collective. Je me le suis demandé. Mais là encore, j’ai trouvé le thème éculé, déjà si bien servi et en même temps desservi par Michel Houellebecq himself.

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Avec Michel Houellebecq

 

La femme mystère

Alors, pourquoi ai-je malgré tout aimé ce roman de Sébastien Lapaque ? Peut-être pour l’apparition de cette femme mystère qui épie notre personnage principal du café en face et qui, pour des raisons encore non évoquées explicitement, fomente une vengeance. Probablement est-ce pour ce thème que j’ai aimé ce roman. Celui de la vengeance aveugle.

 

Le roman tout en longueur, propre à porter sur le passage du temps, et l’inexorable partition d’un personnage qui « hait (s)es contemporains […] méprise leur empressement, leur goût de l’action », cette fausse éloge de la vie simple tourne assez vite au roman à énigme. L’apparition soudaine de cette femme mystère, dont les mobiles de son crime annoncé peinent à venir, donne d’un coup, un tempo singulier à ce roman sur l’identité. Qui est donc cette femme mystère ? Quel est donc ce secret qu’elle porte, tout enfoui au fond de son inconscient, vierge froide dont les desseins meurtriers fomentent le parfait scénario de la vengeance familiale.

 

Elle marche dans la vie avec une idée fixe. Et « rien ne la fera changer. La panthère mourra avec ses taches ».  On avance à tâtons dans les méandres d’une psyché simple, fragile, pas même diabolique. L’histoire d’une femme blessée, meurtrie par une jeunesse qui ne passe pas. L’histoire sombre d’une sœur et d’un frère. L’histoire de ce frère dont la « vie rude et sans joie » dans la Somme laisse penser à cette sœur qu’il « tourne prisonnier d’un univers minuscule ».  Ça pourrait être l’histoire d’une vie simple, sans histoire, comme il semble y en avoir partout dans le monde. Sauf que, des vies sans histoires, il n’y en a jamais. Voilà ce que semble nous dire l’auteur. Chaque famille, derrière la porte fermée de sa maison, cache un terrible secret. C’est tout du moins ce que j’ai ressenti en lisant ce roman. La femme mystère « a honte du destin qui a encombré leur vie de l’honneur de leur père, de cette rage en elle qui lui interdit de renoncer. » Oui ! Elle se vengera…

 

Ce qui encombre une vie

Voilà donc la clé du roman : la honte et  la rage. Ce qui, précisément, vient encombrer une vie. Tout autour de la femme mystère, l’existence est lente, « sans éclat », et on s’y « étiole » comme peut le faire son arrière-grand-tante « dans une résidence pour personnes âgées de la porte de la Muette, dans le 16e arrondissement de Paris. » Certes. Mais n’est-ce pas parce que les langues refusent de se délier ? N’est-ce pas parce que chacun a refoulé, enfouie dans son inconscient toutes ces petites blessures à l’âme, ces outrages qui en amenèrent certains jusqu’au suicide ?

 

Entre silences et révoltes, la solitude est immense. Mais les hommes sont-ils seulement faits pour aller vers les autres ? Sébastien Lapaque me parait interroger cette problématique fondamentale de la relation humaine, toujours prisonnière, il semble, de la lutte permanente des consciences. Pris dans l’étau du temps, et des aspirations souvent déçues, les hommes sont otages des satisfactions éphémères, des désillusions, des haines rentrées, des ressentiments tenaces. Et au beau milieu de ce marais humain, demeure, fort et inaltérable, l’amour. Indéfectible amour qui sonde nos peurs, qui révèle ce qui nous effraye en l’autre : le rendez-vous manqué.

 

Notre personnage principal est peut-être l’homme qui incarne le mieux dans ce roman le symbole de la rencontre manquée. Le narrateur le lui dit ainsi : « Dans son lit, Caroline pense à toi. C’est une étrange peine. Tu as été tellement gentil avec elle, pendant deux ans. Ce fut une grâce fugitive. Elle ne comprend pas ton ironie, tes silences. Elle a l’intuition de quelque chose. Au-delà d’un certain degré d’intimité, tu ne veux pas qu’elle entre plus avant dans ta vie, possédé par le sentiment orgueilleux qu’elle ne te mérite pas. »

 

Les identités remarquables

Certes, Sébastien Lapaque chante la vie derrière soi. Et nous, nous le lisons avec ce douloureux sentiment de nostalgie, de mélancolie que peut inspirer toute existence. Certes, son roman nous tient en haleine, grâce à cette fausse vraie trame policière. Mais l’on sait, au fond, que tout cela n’est que prétexte. Prétexte à nous pousser à une seule interrogation : qu’est-ce qui fait l’identité d’un être humain ? Son passé, sa mémoire, ses secrets, ses rêves d’héroïsme, la dégradation de ses certitudes, son existence sous forme de fuite ? Il semble que nous n’obtenions jamais la réponse…

 

Comme pour le sens même de la vie. Qu’est-ce qui fait l’identité remarquable d’une existence ? Probablement son mystère insondable, celui que chacun emporte dans sa propre mort, au moment même où, cette conscience faite de trous de mémoire, s’éteint et se grave dans le faillible souvenir de ceux qu’elle a fait souffrir et ceux qui l’aiment.

 

 Sébastien Lapaque, Les identités remarquables, Ed. Acte sud, 2009.

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