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Gabriel Matzneff est-il scandaleux ?

Le Magazine des Livres m'a demandé de réaliser un entretien avec l'auteur de Ivre du vin perdu et de Mes amours décomposés. Reçu très aimablement par Matzneff aux éditions de la Table ronde, je ne pouvais publier cet entretien, d'un écrivain que je lis depuis l'âge de seize ans, avec une ferveur et une passion que je ne renie toujours pas, sans avoir toutefois établi ce qui était parfaitement scandaleux dans son oeuvre, et ce qui méritait un peu d'attention. J'ai donc bénéficié d'une parfaite liberté, et n'ai subi aucune censure, ni la moindre pression. Il est d'ailleurs évident que j'aurais refusé cette tâche si je n'avais pas été complètement libre. C'est donc une analyse et une approche de l'écrivain franco-russe totalement subjective et personnelle qui a été publiée aux côtés de cet interview dans le numéro 14 des mois de février et mars 2009 du Magazine des Livres, et que je propose désormais dans l'Ouvroir. Je crois personnellement qu'une oeuvre littéraire est faite pour être lue et commentée, et que toute censure doit demeurer exceptionnelle.

 

« Ami de mon cœur, le premier entre ceux dont la société faisait mes délices, que de fois nous avons bu ensemble à la source de la sagesse antique sans pouvoir étancher notre soif »

Lord Byron, Souvenirs d’enfance.

 

 

Écrire sur Matzneff. Suivre les grandes lignes de son œuvre. Préciser le talent de l’auteur. Comment faire ? Aborder mon texte par le versant philosophique ? Traiter de son dandysme ? Rappeler sa sainte horreur de la pesanteur ? Dessiner un portrait de l’écrivain en suivant fidèlement ses maîtres ? Ou enfoncer le clou et parler de l’homme à partir de l’amour, l’adolescence et la morale ?

Le dilemme est difficile, car Matzneff est un écrivain controversé. C’est le moins que l’on puisse dire. En commençant ainsi mon texte, je prends le parti de dire explicitement qu’il y a deux camps : celui des pro et celui des anti. Matzneff clive et polarise. Jusqu’ici rien de bien original !

 

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L'écrivain Gabriel Matzneff à Paris, le 13 août 1987.
(SYLVA MAUBEC / SYGMA / GETTY IMAGES)

 

À l’entrée du mot Amour de son Taureau de Phalaris (Table ronde, 1987), Gabriel Matzneff écrit : « Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, n’incarnent pas seulement la transgression des lois de la société et de la morale, la lutte de la clandestinité contre l’institution, la fuite de la cage familiale : ils symbolisent aussi la nature tragique et fatale de la passion. » Eh bien voilà l'occasion toute trouvée de commencer ce texte en évoquant la passion. La passion d’un auteur pour la beauté, la vie, l’amour, la littérature, la philosophie et pour l’Homme. L’écrivain tant attaqué, conspué, souvent par une sorte de politiquement correct qui n’a su, ou voulu bien le lire, souvent par des mères de familles scandalisées, et on les comprend tant le souffre et l'abîme suintent dans quelques-uns de ses journaux. On y voit Matzneff au bras de très jeunes filles, nonchalant, dandy, amoureux,. On les comprend lorsque certaines de ses pages prônent le droit à la pédophilie, ce qui me parait insupportable, pages d'ailleurs que je me refuse à lire et à commenter, car condamnables sans appel. Pourtant, comme chez tout homme, il y a un autre versant chez Matzneff, sorte de part plus illuminée qui cohabite avec la part d'ombre, cette sorte de Daïmôn qui l'anime, et qui en fait avant tout un amoureux des mots, du monde gréco-romain, des lettres latines. Aeneadum genetrix, hominum, divomque voluptas, Alma Venus…

 

Il l’écrit lui-même : lorsqu’on se sent exilé de cette terre, de plus en plus différent de ses contemporains, on a besoin de racines. Ses racines à lui sont latines. « Notre patrie, c’est la langue française, mais que serait le français, si le latin n’avait pas existé ? » se demande-t-il fort à propos. Tacite, Salluste, Horace, Sénèque, Martial, entre autres. Il rend hommage à ses poètes latins de chevet dans son magistral Maîtres et complices (Jean-Claude Lattès, 1994). Il rend hommage à tous ses maîtres de jeunesse, ses vieux maîtres auxquels il fut toujours fidèles, même s’il n’a pas toujours pratiqué la fidélité, notamment avec ses maîtresses. Car ces vieux maîtres, comment les trahir ? Ils furent les éveilleurs du jeune Matzneff. Ils l’ont aidé à vivre, et ils l’aideront sûrement à mourir, pense-t-il. Ils ont été ses éducateurs.

 

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Gabriel Matzneff chez lui, devant son portrait, à la fin des années 60

 

 Or, qu’est-ce qu’un écrivain si ce n’est un éducateur ? En latin, éducation signifie « donner à manger ». Et Matzneff de poursuivre dans son dictionnaire Le taureau de Phalaris : « Être éducateur, c’est avoir quelque chose à transmettre ». C’est transmettre une foi, une culture, un art de vivre. Parmi ses maîtres, Matzneff a été durablement inspiré par Casanova, Byron, Montherlant. Comme Casanova, Matzneff est un libertin. Libertin mondain. Libertin littéraire surtout. Il a connu de nombreux succès en amour et de nombreux échecs. Il est l'homme par qui le scandale arrive. Il est l'écrivain scandaleux. Il en a même fait son fond de commerce, et a enrichi ses éditeurs plus que lui-même, qui se définit volontiers comme un clochard de luxe. Mais à l’inverse de Don Juan, et comme Casanova, il ne souffre pas d’insensibilité. Matzneff n’est pas un mécréant. Il n’est pas un impie. Orthodoxe, croyant, marié une fois à l’église, Matzneff est le contraire même du prosélyte nihiliste. « C’est précisément parce que Dieu est, qu’existe la transgression », dit-il (Maîtres et complices). Matzneff est cet écrivain, cet homme du monde, qui pourfend l’ordre moral. Comment s’y prend-il ? En amant passionné. Faire l’expérience du plaisir, de la passion partagée, du bonheur. Certes, comme Casanova, Matzneff est infidèle en amour. Mais fidèle à lui-même. C’est-à-dire à l’idée de faire de sa vie un destin. Face à tant de lâchetés humaines, à tant de renonciations, à tant de peine à jouir, il se transforme en grand scandaleux, mais c'est surtout un jeu littéraire, il est une sorte de personnage, auquel veulent croire les plus naïfs. L’hypocrisie sociale veut démasquer ces grand amoureux. La fronde veut en finir avec ces grands amants qui ensorcellent la jeunesse. Amis des femmes, chercheurs d’absolu, ce qui dérange plutôt dans une œuvre qui fera certainement date (n'en déplaise à ses thuriféraires), c’est cette fidélité au plaisir, au bonheur, à l’amour et à être soi. En effet, savez-vous ce qui est le plus grand scandale pour la moraline de la bien-pensance sociale ? Plus que ses jeunes amantes qui n'ont pas encore la majorité (ce qui l'on peut trouver volontiers choquant est insupportable aujourd'hui, en ce début de XXIe siècle), Matzneff nous répond : « le scandale c’est d’être soi. » Au-delà donc des quelques pages sur cette pratique d'un autre âge, qu'il est urgent de condamner, et que Matzneff a utilisée précisément pour trouver sa place dans la littérature française, comme Sade autrefois, avec la sodomie, le sadomasochisme, Matzneff se transforme en scandale social, scandale de papier afin de dénoncer tant d’hypocrisie et de pudibonderie, et, par ricochet, Matzneff ne peut être que scandalisé à son tour.

gabriel matzneff,casanova,lord byron,matzneffParu dans le Magazine des Livres, n°14, fev-mars 2009

 

Lire aussi : l'entretien paru dans le Magazine des livres n°14

Commentaires

  • Les "pro ou anti Matzneff" sont des individus qui ne savent pas lire.

  • Il serait intéressant de connaître ce qu'il pense de ces auteurs, journalistes ou chroniqueurs qui le "fusillent" dans des articles comme celui de Camille de Toledo écrit au vitriol et paru en AVRIL dernier, suite à la sortie de ses cahiers noirs !
    http://desavy.canalblog.com/archives/gabriel_matzneff/index.html
    "éducateur scandalisé" mais aussi comme vous le dites très justement "écrivain controversé" ! on a une impression de dédoublement de personalité chez lui : l'homme et l'auteur, l'homme qui jouit et l'auteur qui observe l'homme vivre et exploite avec avidité la moindre parcelle de ses expériences !!

  • Pourquoi s'intéresse t'on plus aux écrivains contreversés qu'aux autres ? C'est toute mon interrogation ! Léon Bloy, Céline, Nabe, bon. Et les autres :-) ???
    Et qui dit que l'idiot du bout de la rue n'a pas plus à "éduquer" ?

  • Il faudra qu'il choisisse, un jour d'aller jusqu'au bout d'une de ces deux voies. S'il est si sur que "Dieu est" s'il est orthodoxe, il ne pourra faire l'économie de l'unicité et de la cohérence aussi dans l'amour. Cette vision de la preuve de Dieu par la transgression ( et quelle transgression....) ne me fascine pas, je le plains pour cela, c'est tout. Il ne s'est pas encore "retrouvé" ou "rassemblé".

  • me voilà perplexe, je me demande quel chemin de traverse pour reprendre le cours ... Suivre Lord Byron ? Ou l'Idiot? Si je me rassemble, ferais-je partie de l'ensemble? Quoi enseigner à qui? J'aime la controverse, le dos de la face A.

  • Moi j'aime avoir écouté la face A, la face B, avoir cheminé entre et avoir tracé ma voie du milieu. ce qui ne veut pas dire être transgressif pour l'être, mais qui entend une récondiliation des contraires. je doute qu'il s'agisse de cela ici : tout prendre et ne renoncer à rien n'a jamais mené à une mystique très probante. (je dis cela car G. M. Se pique de mystique orthodoxe, évidemment...)

  • envie de le lire...
    maintenant je pourrais parler de la doleur qui entraine "cette nature tragique et fatal de la pasion"... il faut être vraimnt courageux pour la vivre et la subir, et en plus quand on casse la cage!

  • "Les pro ou anti Matzneff sont des individus qui ne savent pas lire."
    Ca veut dire qu'il ne faut pas le lire, ça !
    Mais comment faire pour l'aimer ou le détester si on ne l'a pas lu ?

  • Monsieur Cloutier, il semble que vous interprétez fort mal mon propos. Lisez donc les livres de Gabriel Matzneff : je trouve son écriture particulièrement sensible et colorée.
    S'agit-il après la lecture d'une oeuvre d'aimer ou de détester son auteur ?

  • Il faut en effet parler et faire parler de GM non pas comme d'un auteur controversé - car on sait à quoi on fait référence de la sorte - mais comme d'un écrivain dont la valeur transcende largement l'étiquette de scandaleux.

  • @Florence.
    Oui. Ca n'a pas profité à votre Bayrou, cette attitude !

  • @Anne-Angelique.
    Vous avez raison. mais j'ai eu du mal à ne pas détester Burroughs en d'autres temps.

  • je ne suis pas favorable à Matzneff.

    Si chacun peut ecrire ce qu'il veut, ses fantasmes, ses vies rêvées,etc. il existe quand même un respect de l'être humain quand on parle d'épisodes vécus, et soulignés comme tels.

    Donc vanter la prostitution enfantine dans des magazines de voyage comme il l'a fait, en revendiquant sa participation enthousiaste, me scandalise....

    Se vanter aussi d'avoir transmis sciemment des maladies veneriennes à des mineures (elles auraient été majeures, la conduite aurait été pareillement malhonnête), ne suscite pas mon respect.

  • Qui pourrait ne pas suivre vos arguments, Alain?

  • En général on fait taire ces arguments en étouffant celui qui les ecrit sous le voile de" la bien-pensance", une façon qomme une autre d'esquiver le problème.

  • Comme le dit si bien Albert, présentés comme ça, qui ne suivrait pas vos arguments ? Cela dit, n'avez-vous pas le sentiment de réduire l'oeuvre de Matzneff, même si, ce que vous dénoncez là est écoeurant... ?

  • "n'avez-vous pas le sentiment de réduire l'oeuvre de Matzneff ?" s'étonne Marc Alpozzo

    Certes, mais je ne parle que de ce que j'ai lu !

    Par ailleurs, je veux bien admettre qu'il est bon chrétien comme il le dit, et tout et tout....

    http://grain-de-sel.cultureforum.net/actualites-f37/litterature-culture-et-pedophilie-t69.htm?highlight=pedophilie

  • Le talent excuse-t-il tout ? Brasillac, ou Drieu La Rochelle pouvaient-ils tout se permettre parce que la censure, par principe, est abominable ? J'ai envie de dire : ne parlons pas de Matzneff, ignorons-le car s'indigner publiquement, c'est lui faire la publicité qu'il cherche par ses provocations. En tous cas, je ne lui confierais pas un enfant à éduquer !

  • Et Sade à son époque , prévoyait la Terreur rouge et blanche !

  • Amour ou prédation c la question ou narcissisme...

    c quoi l'amour bande d'impostauteurs

  • il n'y a aucun amour , que du narcissisme , mais aussi le reflet de notre temps .

  • Très bon travail, grand merci à vous de partager vos conseils et notez dans un premier temps que je partage moi aussi complètement ce point de vue. Permettez-moi d'insister, oui votre article est bien bon, j'ajoute votre site à mes favoris ! Ce site me donne envie d'en créer un également... j'espère que j'y parviendrai !

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