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Philip K. Dick, il est vivant et nous sommes morts

Philip K. Dick, que l’on ferait l’affront de présenter, même à un lecteur le moins chevronné en SF, est un maître du genre. Qu’il touche à l’anticipation, à l’uchronie, à la SF, ou encore, avec ce dernier recueil, au space-opéra, tous ses textes, romans et nouvelles, sont stupéfiants d’actualité, en prise directe avec notre monde ultra-contemporain. Visionnaire, ironique, paranoïaque, toute son œuvre, - ce dernier recueil de nouvelles n’échappant évidemment pas à la règle -, et menée tambour battant par une inlassable exploration des mondes schizophrènes, désorganisés, équivoques, et furieusement décalés avec la réalité telle qu’il nous semble la percevoir. 

Car Philip K. Dick est non seulement doté d’une imagination hors norme, mais d’un humour grinçant :

 

« Du fond de sa bauge, le wub aurait pu dire : "Bien des hommes parlent en philosophes et vivent comme des imbéciles" »

              

Cette phrase extraite du texte introductif à la première nouvelle, L’heure du wub, souligne toute l’ingéniosité, toute l’intelligence et le cynisme qui caractérisent certains êtres vivants, créés par Philip K. Dick pour dénoncer toute la stupidité dont souffre les hommes, incapable de ressentir la moindre empathie pour ses congénères, ces êtres humains cupides et stupides, tout juste bons à se faire la guerre et à s’entre-détruire. Que l’on parte sur Mars pour se joindre à la guerre du rexenoïde, que l’on s’empare du vaisseau fabuleux des Ganymédiens, que l’on rencontre le vétéran de la guerre Terre-Vénus à venir, que l’on pilote un astronef doué de vie, que l’on échappe à l'épidémie qui frappe l'astéroïde Y-3 fraîchement colonisé, que l’on trouve un refuge pour l'espèce humaine en mal d'espace vital, ou que l’on résolve l'énigme du canon planétaire, au terme de ces douze récits, nous restons en proie à une furieuse interrogation : quelle est le degré de santé mentale de tous ces individus ? Que recherchent-ils vraiment?

 

Qu’un « vulgaire » cochon que tout l’équipage d’un vaisseau s’apprête à faire cuire pour le manger au déjeuner, se révèle bien plus intelligent qu’on aurait pu le croire, dans L’heure du wub, soit ! Qu’un astronef guerrier auquel on aurait « greffé » un cerveau humain se révèle subitement « humaniste » au point de détourner la mission initiale dans Monsieur le vaisseau, on commence à s’interroger !  Qu’un astéroïde récemment colonisé soit la proie d’une curieuse contagion de flemmingite aiguë transformant ses sentinelles en végétaux, ou du moins tente de le leur faire croire, dans Les joueurs de flûte, nous comprenons dès lors sans mal, que Philip K. Dick met dans ces nouvelles toute son ingéniosité à interroger la place de l’homme dans le monde et dans l’univers, à nous faire part de ses inquiétudes face à la montée des sciences et de la technique, de l’arraisonnement des esprits par la technologie de pointe, de l’arrogance des hommes à vouloir se faire comme maître et possesseur de la nature, de l’essence de cette grande folie à vouloir coloniser l’univers. L’homme ne serait-il pas finalement incapable de penser sa pensée, individu cupide et mégalomane maintenu, asservi à un certain stade d’imbécillité absurde, malgré des avancées technologiques hors du commun ? Lorsque nous refermons ce recueil, non seulement la question reste ouverte, mais elle demeure une lourde interrogation qui nous mastique tranquillement notre esprit égaré.

 

philip k. dickC’est donc avec un plaisir toujours renouvelé, que nous retrouvons la réédition des ces nouvelles en Folio-SF, avec une réédition de la toute première publiée par Philip K. Dick en 1954 : L’heure du wub qui met en scène un cochon extra-terrestre à la pensée philosophique et cynique des plus décalées. Que Philip K. Dick aborde le genre du space-opéra ou de l’anticipation, la technique de l’auteur est toujours la même, et ses nouvelles n’ont, malgré la distance, pas pris une ride, toujours en phase avec notre « curieuse » époque. Sa vision du monde à la fois multiple et singulière en font un écrivain de toute première catégorie qui sait, par chaque récit, nous ébranler avec intelligence et humour, au point de nous tirer de notre perception ordinaire des choses, nous poussant du même coup à remettre en question, malgré nous, ce qui, jusqu’alors, nous semblait aller de soi.

 

UN VAISSEAU FABULEUX ET AUTRES VOYAGES GALACTIQUES, trad. de l'anglais par Hélène Collon. Traductions revues et harmonisées, 384 pages, Collection Folio science-fiction (N°213) (2005), Gallimard -nouv.

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