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Les femmes résistantes : entretien avec Monique Saigal

Un entretien autour d'une période et de héroïnes encore trop méconnues.

 

Marc Alpozzo : Votre ouvrage Héroïnes françaises[1] est un livre d’entretiens. Ce sont exclusivement des femmes. Des femmes résistantes. Pourquoi vouliez-vous leur donner la parole ?


 

Monique Saigal : J’ai commencé mes interviews en 2001 et j’ai choisi de faire parler des femmes parce que j’ai découvert qu’elles étaient moins connues que les hommes. En 1940, femmes au foyer, elles n’avaient même pas le droit de vote. Elles étaient « l’Autre » selon l’expression de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949). Sous l’Occupation, pourtant, elles n’ont pas hésité à se livrer à des actions dangereuses généralement attribuées aux hommes. Jeanne Bohec, par exemple fit sauter une ligne de chemin de fer et Marthe Cohn s’engagea comme espionne pour la France.

 

La seconde guerre mondiale, au-delà de ses horreurs innommables et de ses tragédies, a été l’occasion de révéler les femmes, leur courage extraordinaire, et leur ingéniosité. Vous montrez avec force que « la Résistance n’a pas été une construction masculine[2]. » Qu’est-ce qui selon vous a véritablement poussé ces femmes à accomplir de tels exploits héroïques ? Pourrions-nous dire que leur jeunesse, et l’aveuglement de leur naïveté est à l’origine d’un tel courage ?

 

Oui, la jeunesse est un facteur important car elles n’avaient peur de rien et voulaient réaliser leur idéal, lutter contre l’injustice et donner un sens à leur vie. Leur naïveté était souvent feinte comme celle de Mme Chombard de Lauwe qui, lors de son arrestation a prétendu ne pas savoir pourquoi on l’arrêtait. Certaines de ces femmes combattaient par patriotisme et par amour du prochain. D’autres, par nécessité tenaient à défendre et à protéger leurs « frères »  car elles ne pouvaient supporter le traitement qu’ils subissaient. Elles voulaient aussi affirmer leurs droits en tant qu’êtres humains.

Après la guerre, la plupart sont tombées dans l’oubli car elles ne voulaient pas parler de cette période terrible. Ce fut le cas de ma mère qui, ayant trop souffert, me disait avoir réprimé cette époque. L’important était de recommencer à vivre. De plus, ces femmes admirables ne parlèrent pas de leurs activités car elles trouvaient que ce qu’elles avaient fait était tout à fait normal et naturel. La plupart n’ont rien dit à leurs enfants. Ce sont les petits enfants des Résistantes qui se sont intéressés au passé de leurs grands parents.

 

Elles sont dix-huit. Dix-huit comme la « vie » en hébreu qui se dit Chai[3]. La vie qu’elles ont pris sur elles de protéger, défendre, et prolonger grâce à ce formidable courage que toutes témoignent dans votre bel ouvrage. Pourtant, si chaque témoin de ce terrible engagement est une histoire à part entière, admirable, saisissante et originale, nous ne retenons, sur le plan de la mémoire historique, que les grands exploits de guerre, les actes fondateurs qui ont engagé la Résistance et le processus de réussite de celle-ci. De plus, vous le soulignez à la fois dans votre introduction[4], et vos interlocuteurs ne cessent de nous le

rappeler directement ou indirectement, la Résistance, c’était avant tout, des milliers de gestes simples et désintéressés.

 

Ces femmes agissaient souvent par instinct maternel en redonnant la vie à ceux et à celles qui étaient persécutés. Elles cachaient les victimes au sein de leur famille, les nourrissaient, les réconfortaient. Par exemple, Liliane Klein-Lieber cherchait des familles d’accueil pour les enfants juifs. Certaines institutrices comme Lucie Aubrac demandaient à leurs élèves de traiter les jeunes juives de leur classe comme les autres et de partager avec elles leurs fournitures scolaires.

 

Votre livre, à la fois témoignage historique et hommage aux Résistants et Résistantes – auxquelles vous donnez la voix – est également un livre de réflexion sur le pardon, peut-on pardonner aux bourreaux ? Peut-on entrevoir une fin à la souffrance ? Pensez-vous vraiment que ce soit possible ?

 

Peut-on pardonner à ceux qui ont contribué à l’exécution d’innocents. Personnellement, quand je pense à grand-mère alors âgée de 60 ans lorsque la police française vint la chercher pour l’amener à Drancy, puis l’envoyer à Auschwitz où elle fut gazée, je ne pourrais pas pardonner même si le bourreau exprimait du regret. Le ressentiment perdure. Rivka Leiba était, selon les dires de ses enfants, une femme douce, aimante et totalement dévouée aux autres. Elle n’avait fait de mal à personne, alors pourquoi elle, pourquoi l’exterminer?

 

Tandis que le philosophe Vladimir Jankélévitch parle à propos du pardon qui viendrait absoudre les bourreaux de « sinistre plaisanterie[5] », il se trouve une victime qui cherchera par tous moyens d’absoudre son bourreau[6]. Cet acte inexplicable, vous le décrivez ainsi : « La bravoure de Maïti n’est-elle pas allée jusqu’à la quintessence du courage, courage de pardonner l’impardonnable ?[7] » Ne pensez-vous pas cependant, que cet acte, malgré toutes les conjectures, demeure et demeura une énigme pour la pensée ?

 

On pourrait croire au masochisme d’une victime qui se sent peut-être coupable d’un acte commis dans le passé et pense donc mériter une punition d’où son désir de pardonner. Mais Maïti Girtanner n’a pas agi ainsi pour cette raison. Elle, est exceptionnelle. Elle, a une foi fervente qui lui permit de pardonner à son bourreau souffrant d’une maladie incurable lorsqu’il vint lui rendre visite 40 ans plus tard pour être réconforté. Peut-être pensait-elle que cet homme élevé dans « le Hitler Jugend » depuis l’âge de 8 ans, avait fait son devoir de citoyen allemand nazi et qu’il n’était donc pas entièrement responsable de ses actes.  Peut-être les années qui ont passé ont-elles émoussé la souffrance endurée. Pourtant, Maiti continue à subir les séquelles de cet affreuse expérience.

 

Pour votre part, vous n’étiez encore qu’une petite fille au moment de la guerre, vulnérable, qui ne pouvait pas jouer de rôle dans la Résistance de l’époque, - ce que fit en revanche votre maman. Diriez-vous que cet ouvrage qui retrace avec forces détails et de questions, l’itinéraire semé de dangers et de courages de ces dix-huit femmes dont votre propre grand-mère qui mourra pour vous sauver, est en quelque sorte, votre moyen de résistance à vous ?

 

Ma grand-mère m’a sauvée ainsi que son fils de 19 ans. Elle est partie vers la mort avec dignité, les mains vides, pour éviter que la police la suive et découvre son fils qu’elle avait fait cacher sous un lit. Je suis fière de pouvoir lui rendre hommage ainsi qu’à ces femmes qui ont couru des risques pour sauver des innocents. Elles doivent servir d’exemples aux jeunes d’aujourd’hui. Il ne faut pas craindre de résister à l’inacceptable qui existe encore en 2008.

 

Tous ces témoignages confirment la part très active des femmes dans la Résistance française qui exista avec force et courage, cependant, et vous le notez dans votre ouvrage, le dictionnaire historique de la Résistance ne consacre que trois articles à trois femmes, Lucie Aubrac, Jeanne Bohec et Hélène Viannay, quelques lignes à propos de Marie-Jo Chombart de Lauwe, et pour les autres rien, très étonnamment. Comment expliquez-vous un tel ostracisme au fond de cet engagement féminin, - ce qui justifie d’autant plus l’existence de ce livre que vous nous proposez ?

 

Après la guerre, ces femmes ont voulu se réintégrer dans la société, reprendre une vie normale et fonder une famille. En France, on ne disait rien sur Vichy et la collaboration dans les écoles. Ce n’est que plus tard que les Résistantes sont allé parler aux élèves de leurs expériences. Maintenant, elles sont âgées, fatiguées, malades. Certaines ne sont plus sur cette Terre, mais elles restent de l’histoire vivante.  Il faut les honorer, les admirer et ne jamais les oublier.

 

 

 

Monique Saigal a fait toutes ses études supérieures à l’université de Californie de Los Angeles. Elle a un doctorat de l’Université de Californie reçu en 1970 et, est professeur de français à l’université de Pomona, Claremont, Californie depuis plusieurs années où elle donne des cours de littérature et de culture française ainsi que de films.

Elle a publié deux livres :

- L’écriture, lien de mère à fille chez Jeanne Hyvrard, Chantal Chawaf et Annie Ernaux. Editions Rodopi, 2000.

- Héroïnes françaises 1940-1945. Courage, force et ingéniosité. Editions du Rocher, 2008.

Elle est également l’auteur de plusieurs articles sur Victor Hugo, Jean Giono, Francis Ponge, Jeanne Hyvrard, Chantal Chawaf et Annie Ernaux.

 

 

 

      



[1] Héroïnes françaises, 1940-1945, Courage, force et ingéniosité, Paris, Editions du Rocher, 2008.

[2] Idem, Préface de Henri Weill, p. 11.

[3] Idem, p. 15.

[4] Idem, pp. 15-16.

[5] Idem, p. 14

[6] Idem, entretien avec Maïti Girtamer, pp. 17-33.

[7] Idem, p. 33.

Commentaires

  • J'ai aussi apercu qu'on ecrit et parle plus des hommes, que des femmes. C'est toutle patriarcat.

  • Bonjour,

    Merci pour cet article

    Comme je suis de sa famille ça fait chaud au cœur d'apprendre des choses !

    LE BOHEC D.

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