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« Tempête » de J.M.G. Le Clézio, L’identité et l’oubli

Deux nouvelles, deux histoires d’une forte intensité, deux drames personnelles, deux histoires, deux lieux, deux villes, deux pays, comme l’écho commun d’une part sombre de notre humanité.

Tempete.jpgAvec cet ouvrage, initialement paru en 2014, le prix Nobel de littérature décide de remettre au goût du jour la novella, qui est une longue nouvelle unissant les lieux, l’action et le ton dans l’esprit d’Hemingway ou de Conrad. Ce sont donc deux nouvelles, deux femmes, deux lieux, deux tons, deux identités, deux histoires complémentaires et contemporaines, qui rappellent certains personnages de Le Clézio, ainsi que son talent de conteur, et de poète.

Ces deux novellas ont pour but de rendre hommage à deux jeunes femmes, deux héroïnes qui, chacune à leur façon, se battent pour retrouver leurs racines, marchent dans une quête éperdue d’amour, père absent pour l’une, mère manquante pour l’autre, elles cherchent la trace d’un impossible amour, hanté par un vide, une absence, obstinément en quête de retrouver ce goût à la vie qu’un destin fracassé a effacé, et de l’emporter sur un sort injuste.

 

« Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s’entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d’algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements. »

Tempête

 

Dans la première nouvelle, deux narrateurs prennent tour à tour la parole : le premier Philip Kyo, journaliste et protagoniste d’un crime inavouable, un viol dont il a été le témoin sans jamais intervenir pour empêcher le forfait. Le second est une narratrice, c’est June qui recherche un père désespérément, vivant auprès de sa mère qui pèche tous les jours des poissons en plongeant dans une mer dangereuse. J.M.G. Le Clézio installe cette première novelle dans une petite île dans la mer du Japon. Mais Philip Kyo a un autre secret. Et s’il revient sur cette île c’est avant tout pour affronter les fantômes de son passé. Trente ans plus tôt, il y était venu avec une femme qu’il aimait, et qui partit nager malgré la tempête, avalée par la mer.

 

Une femme sans identité

 

La deuxième novella commence par cette phrase : « J’ai tressailli dans la mer ». C’est la narratrice Rachel qui la prononce. Rachel est un personnage le clézien par excellence. C’est un enfant mal aimé de sa mère, qui, en réalité n’est pas sa mère. Elle est née d’un viol. Et Madame Badou, qui joue, avec détestation, le rôle de la mère, lui fait bien comprendre chaque jour combien elle rejette cette enfant. Un jour pourtant, les Badou, ces gens « qui ne faisaient attention à rien » sont victimes de la ruine, et doivent quitter l’Afrique. Ils doivent regagner la métropole.

Comme pour Lala, dans son splendide Désert paru en 1980, Le Clézio emmène son personnage Rachel loin de son pays natal, loin du soleil et du sol chaud de l’Afrique, pour découvrir avec horreur la brutalité de l’exil. Elle vit d’abord « un peu partout, à Bourg-la-Reine chez des amis, un couple avec un bébé, chez une copine du boulot », mais surtout, sans papiers, elle fait l’expérience de la misère, de la dureté de la ville, d’un soleil qui écrase, des rues sans fin, et de l’air qui vibre au-dessus du goudron. Le bitume a fait place au silence et à l’harmonie des lieux sacrés de la terre-mère. Si, autre fois « la vie était facile », égarée dans l’immensité de sa banlieue, perdue au sein d’une famille qui n’est pas la sienne, Rachel erre, sans identité, sans lien, et personne pour lui venir en aide, en proie à la colère.

« Une sorte de fièvre qui venait d’ailleurs et entrait en moi par la peau. Quand j’allais me laver aux toilettes des cafés, je voyais le reflet de mon visage noirci, mes yeux rougis. Je devenais peu à peu un monstre. Les femmes s’écartaient de moi. D’autres me regardaient à la dérobée. Une fois, j’ai surpris le regard d’une jeune femme dans le miroir. D’un seul coup ma colère a éclaté. Je l’ai attrapée par les épaules, je criais : « Qu’est-ce que tu veux ? Parle, qu’est-ce que tu cherches ? » Elle s’est dégagée, elle est partie en courant, j’ai entendu sa voix glapir des insultes. [...] Café, querelle, expulsion. Là encore, ça m’a donné confiance en moi : quand les gens ont peur de vous, c’est qu’ils vous voient. Vous existez. »

Dessinant le portrait de deux femmes en quête de leurs origines, Le Clézio raconte ici, une fois encore, et pour notre plus grand plaisir, la quête du père, la mère absente, la recollection d’un passé perdu, la quête d’une identité. À l’instar d’autres personnages, il y a le mystère de qui l’on est ; il y a les questions existentielles.

Les livres de Le Clézio sont rarement gais… Ils portent en eux une sorte de nostalgie des temps passés, une quête infinie de l’identité, la misère des villes et des rapports de force entre les hommes. Les livres de Le Clézio se méfient presque tous de l’homme, qui est un prédateur pour ses congénères et pour lui-même.

De ces deux destins brisés, il va en tirer deux novellas qui sont, chaque à leur façon, une leçon de vie. Au milieu même de la tragédie, Le Clézio raconte l’histoire de deux femmes, deux tentatives réussies pour se reconstruire. Ces deux femmes, cherchant le père pour l’une, sans mère pour l’autre, cheminent alors au milieu du monde, à la recherche d’un lieu où elles trouveraient enfin la tranquillité de l’âme. Chacune cherche un espace ou tout effacer, et tout recommencer. Recommencer une nouvelle histoire. La leur. Une nouvelle histoire pour renaître. Ou plutôt, naître enfin, une fois la tempête de leur vie, passée.

Entre cosmogonie et réalité bétonnée, ce roman de deux femmes qui marchent, en quête de leur identité, en quête de leurs racines, en quête d’amour, contre la tempête et l’oubli, nous montrent que nous sommes certainement, plus grand que nous. Dans ces deux longues nouvelles qui unissent les lieux et les personnages, on voit, combien la littérature, parfois, peut sauver…

 

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Tempête, Gallimard, « Folio » , octobre 2017, 272 pages.

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