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La méchanceté

« La civilisation ne saurait se passer des passions, des vices et des cruauté. » Nietzsche, Humain, trop humain I ; § 477. La guerre indispensable.

 

Je crois, qu’en ce qui concerne la méchanceté, la culture occidentale s’est longtemps fondée sur le dogme platonicien pour juger, en conscience, des actes humains : « Nul ne fait le mal volontairement. » Cette froide division du corps et de l’âme, enrôlant de force le premier dans le mauvais rôle du corrupteur corruptible, infesté de passions et de vices, de désirs tyranniques, et la seconde dans celui de la pensée contaminée par les passions et désirs du corps a sûrement floué la donne, créant en chacun, un lot incomparable d’incompréhensions face à la méchanceté d’autrui, mais pis, face à sa propre méchanceté, que longtemps, nous avons vainement cherché à nous masquer, l’enfouissant dans une part ombragée de notre inconscient, comme un vilain garnement tenterait de cacher un vase cassé en glissant les morceaux sous le tapis.

Morale kantienne

Le tribunal moral de Kant n’a fait alors qu’enfoncer le clou de notre culpabilité, de notre mauvaise conscience, nous aliénant, sans appel, aux remords irréversibles. D’abord notre vieux chinois de Königsberg prétendait dans sa Deuxième critique, que notre conscience morale était notre juge intérieur, une sorte de Dieu omniscient, auquel nous ne pouvions ni mentir ni échapper. L’Enfer est en nous. Il espérait sûrement endiguer notre méchanceté naturelle en nous ligotant ainsi à un tribunal intérieur qui se réunirait sans faute si nous tentions le moindre écart avec le code moral en vigueur.

Mais Kant, au final, a réussi une chose terrifiante : transformer l’homme en un schizophrène à la fois pêcheur et châtieur. D’où la dureté et l’extrême rigueur de la morale kantienne. La cruauté qu’elle prétendait supprimer en l’homme, surveillant la moindre méchanceté humaine, avec un zèle sans égal, s’est aussitôt transformée en une morale cruelle, prête à persécuter jour et nuit l’agent moral, le condamnant à s’autoréguler en s’infligeant de lui-même la punition, en conscience. Toute mauvaise action doit être, selon le moralisme kantien, accompagnée d’un châtiment en conséquence. Cruel instrument de persécution et de surveillance inventé par le taciturne philosophe allemand pour s’assurer du bon comportement de ses congénères. Aussi derrière l’instrument de torture morale, on discerne surtout cet idéal des lumières : parvenir, un jour, à une paix universelle et perpétuelle entre les hommes. Pour cela, châtier dans le silence intérieur de nos consciences juges et bourreaux, et supprimer la méchanceté humaine à n’importe quel prix.

 

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Espoir

D’un autre côté, c’est le même Kant, celui de l’impératif catégorique, qui décida, au-delà les diverses cruautés et atrocités humaines ensanglantant l’histoire de l’humanité, de ne point désespérer de l’homme. Comment ? En le dédouanant, au final, de toutes ses mauvaises actions. Pour ce faire, il utilisa l’étrange concept de « l’insociable sociabilité ». Singulière ironie philosophique : on menace et châtie d’un côté, on dédouane et pardonne de l’autre. Les philosophes ont toujours eu ce chic pour se frayer un chemin dans des sentiers toujours plus improbables afin de ne jamais ôter tout espoir à l’homme. Si l’histoire humaine a trouvé un sens et un progrès, c’est par la cruauté que la nature a mise en chacun d’entre nous, et qui s’est littéralement montrée comme le moteur même de l’histoire. Oui ! Mais Kant ne pouvait non plus tout réduire à la cruauté sans quoi il aurait justifié toutes les méchancetés et pis, aurait entièrement dédouané les hommes de leurs actions mauvaises, obligeant ainsi la nature à en endosser la responsabilité ; aussi a-t-il ajouté à la cruauté la singulière sociabilité naturelle des hommes. Ces derniers, trop fragiles et précaires dans l’isolement, seraient enclins à s’associer afin de parvenir à répondre à leur nature profonde faite, avant toute chose, de perfectibilité. Juste avant Hegel, qui s’est très certainement inspiré de la doctrine kantienne pour construire sa thèse de la Raison dans l’histoire, Kant considère la méchanceté naturelle de l’humanité comme le moteur même du progrès dans l’histoire. Guerres, infanticides, pillages, viols, génocides, exterminations de masses, infamies, luttes, jalousies, intrigues sont le propre même du progrès. Si l’homme ne nourrissait pas, tout au fond de lui, une certaine animosité pour ses congénères, s’il n’était pas, peut-être bien malgré lui, tenté de servir en premiers lieux ses intérêts personnels, égoïstement et cruellement, et même au plus grand détriment de tous ses semblables, il n’y aurait jamais eu la moindre avancée humaine dans la nature, et l’homme serait aujourd’hui encore livré à l’état de bête. On est désormais là, très loin de la naïveté platonicienne qui prétendait faire de notre méchanceté, une forme radicale de l’ignorance.

 

Nier la cruauté

Mais ce qui me choque dans toutes ces belles cathédrales philosophiques cherchant à maintenir une espérance en l’avenir de l’humanité, en minimisant d’une part les méchantes actions humaines, en construisant d’autre part de valeureuses doctrines mêlant méchanceté naturelle et progrès, c’est de les voir s'obstiner néanmoins à nier la cruauté même de tout un chacun, l’annihilant à la dévastation par la morale, ou à la justification par le sens de l’histoire.

Le tribunal intérieur kantien, malgré la chape de plomb morale qu’il fait peser sur nos actions, n’a jamais endigué la moindre violence humaine. Et toutes ces philosophies morales qui ont cru en finir avec la cruauté naturelle que l’homme porte en lui, sa vie durant, comme s’il s’agissait d’une tumeur bénigne qu’il suffirait de soigner par un traitement drastique, n’a fait que pointer du doigt la terrifiante férocité de chacun, l’extrême ténacité de nos instincts outre le travail minutieux de la culture et de la civilisation.

 

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Il n’y a donc que peu d’espoir de trouver une quelconque solution chez Platon, Kant ou encore Rousseau qui, lui, avait construit une fiction de méthode, introduisant en philosophie le mythe du « bon sauvage », espérant ainsi dénoncer tout contrat social qui ne concilierait pas, pour l’ensemble des citoyens, liberté et sécurité. Cet espoir va être donc récompensé par la doctrine nietzschéenne.

Déjà commençons par nous rappeler cette juste remarque du poète allemand Rainer Maria Rilke : « tout ange est effrayant. » L’angélisme auquel certaines morales très rigoristes prétendent est sûrement plus terrible et dangereux que la barbarie elle-même. Mais Nietzsche, contre le platonisme naïf, ou la « moraline » kantienne, avance une toute autre thèse. A l’inverse des Kant ou Hegel qui voyaient en la violence le seul salut au progrès dans l’histoire, courant ainsi le risque de justifier indirectement tous les massacres, les totalitarismes, Nietzsche est plus fin et, surtout, plus juste, c’est-à-dire, à mon sens, plus réaliste, plus en phase avec notre véritable nature. L’animal et l’homme ont un but identique : ils luttent pour leur survie. Mais l’un est cruel l’autre pas. L’animal obéit seulement au déterminisme des lois de ses instincts. Il n’est pas cruel. En revanche, l’homme, n’est pas seulement plongé dans la lutte pour la survie. Il est aussi, un homme-animal affamé de cruauté. Ce que je veux dire ici, c’est que l’homme trouve du sens à sa vie dans les méchancetés faites à autrui. Les philosophies de l’histoire qui ont montré que la violence était le moteur direct du progrès humain, ont eu, comme effets secondaires, de nous rendre honteux face à une cruauté somme toute assez naturelle, mais pis, essentielle à la jouissance et la réjouissance de l’homme. Toute la philosophie platonicienne, et les suivantes, ont eu pour seul objectif de chasser l’animal en l’homme, de lui imposer l’ordre des raisons. Mais dans cette opposition radicale entre notre nature d’un côté, et la culture que la civilisation va nous enseigner de l’autre, l’homme se voit contraint, par une raison-servitude/soumission, de renoncer à son être, c’est-à-dire à ses instincts, et, ainsi broyé, de se voir, soudain, honteux de ce besoin de cruauté au plus profond de son être, se mépriser et mépriser la vie, errant comme un fou de Dieu, un aliéné, un malade, un désespéré… Il deviendra l’homme du ressentiment, le moraliste détestant la vie, l’homme domestiqué.

 

Recherche du plaisir

J’en entends déjà un grand nombre m’objecter que cette philosophie nietzschéenne d’adolescents dynamiteurs n’est pas humainement tenable. Que le père du Zarathoustra est un perfide immoraliste. Mais il n’y a pas plus une apologie de la cruauté chez Nietzsche qu’il y en avait une chez l’exquis Marquis de Sade. Tous deux avaient seulement compris que l’homme, comme la bête, recherchait le plaisir, et fuyait la douleur. Mais que pour l’homme seulement, les sensations pouvaient s’inverser, voire se confondre : le maso (thématisé par le terrible Sacher-Masoch) pouvait ressentir du plaisir à souffrir, le sadique (thématisé par Sade) du plaisir à faire souffrir. C’est donc à peine un constat, certes cruel pour celui qui l’ignorait, de la méchanceté volontaire des hommes envers leurs semblables, comme sentiment réjouissant, mais surtout, porteur de sens. C’est une « dépense inutile » pour reprendre le terme de Georges Bataille, nécessaire à élever la vie au-dessus des besoins purement biologiques, au même titre que la fête, l’art, le deuil, etc. Et j’aimerais préciser ici, que si Sade, comme Casanova qui, à la fin de sa vie, passa le Pont des soupirs (ayant été l’extrême inverse dans sa manière de donner sens à sa vie, puisqu’il valorisa pour sa part, le désir d’aimer) fut moins embastillé parce que sa littérature était immorale que pour avoir eut le courage d’amener au grand jour, ce qui est l’essence même de l’humain, refoulé à grand renfort de mauvaise conscience, d’instinct de liberté piétiné par la morale, d’entreprise de domestication de l’animal-homme au nom de l’humanisme et du droit à la vie.

 

Morale vs Ethique

La question serait donc moins pour ou contre Nietzsche et Sade que, comment se sortir de l’alternative radicale domestication/bestialisation du monde. Les oppositions musclées et référencées n’ont, semble-t-il, jamais livrées de bonnes solutions philosophiques. Contre la cruauté du système social, Rousseau évoquait la pitié. A l’état de nature, celle-ci permettait au bon sauvage de trouver en son semblable quelque chose d’identique à lui, qu’il était en mesure d’éprouver grâce à l’amour de soi, ce qui, à l’inverse de l’amour propre que l’état social valorise, supprime toute méchanceté dans les rapports humains, les éloignant de la jalousie, de l’esprit de compétition, ou encore du désir de dominer son prochain. On sait combien Nietzsche abhorrait cette pitié rousseauiste dans laquelle il ne trouvait, pour sa part, que mépris, et vaste manœuvre de l’homme faible.

 

Je crois, en ce qui me concerne, que la seule solution possible à la pacification des rapports humains, ça n’est pas tant les grandes manœuvres morales, qui n’ont jamais effrayé personne, encore moins contraint quiconque à la gentillesse et à la bonté avec son prochain. La morale n’est pas coercitive, car elle ne saurait occuper cette fonction. Mais c’est, à mon sens, le recours à l’éthique. Si la cruauté nous procure du plaisir, celui de voir souffrir autrui, il est évident que l’homme ne saurait se suffire de ces plaisirs éphémères et singuliers, entièrement soumis à l’arbitraire de nos sensations. Je suis absolument contre cette convention terminologique qui permet d’interchanger les termes de morale et d’éthique. Alors que la morale vise essentiellement les règles de Bien et de Mal applicables à un moment donné, ce qui manque essentiellement à la morale, prenez par exemple la radicalité fondamentaliste du pharisien, c’est l’amour. Vous noterez que chez Kant on ne s’applique pas à être moral par amour mais par devoir. Ce qui est nettement différent. Or, l’éthique renvoie avant tout à l’amour pour soi et autrui. Et en ce sens, l’étique me parait fondamentalement supérieure. Voire même plus efficace. Platon l’avait déjà pressenti : l’amour conduit au Bien par ascension dialectique, car l’amoureux veut toujours le meilleur, donc le bien, pour son amant.

 

CQFD

La solution à la méchanceté est donc moins chez Kant, ou même Nietzsche, que chez Spinoza. Car si, pour Aristote, aimer c’est se réjouir, pour Spinoza qui ne renie pas cette dimension de l’amour aristotélicien, « l’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ; la haine est une tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ». La méchanceté appartenant au lot insupportable des passions tristes, cet affect empêche donc purement et simplement le déploiement de la puissance d’agir de l’homme. Impossible dès lors, dans la méchanceté ou la cruauté naturelle, d’être heureux. L’amour qui peut désormais abolir notre désir de nuire, dépasse l’ordre nécessaire et insuffisant de la morale, devenant l’obstacle irréversible pour accéder à la béatitude. Or, le recours à l’éthique est à présent ce qui endiguera notre désir de méchanceté car, contrairement à la morale qui dit ce qui est bien ou mal, l’éthique vise en revanche ce qui est bon ou mauvais pour tous, universellement. Or, en s’en tenant à notre déploiement de puissance, l’amour sera notre seul salut pour la béatitude ; la méchanceté un ticket gratuit pour une souffrance sans retour. Spinoza qui envisageait de prouver géométriquement ses thèses, n’aurait pas rechigné, je pense, à inscrire en-dessous d’une telle démonstration : CQFD.

 

 (Paru dans le site du Magazine des Livres, jan 2010.)

En ouverture :

Tom friedman, Untilted, 2000

Commentaires

  • L'homme est un monstre pour lui même,un york shire dans un new- york très cher ..David

  • Pour paraphraser un certain Gary Lineker : "...et à la fin, c'est toujours Spinoza qui gagne" !

    Merci, Marc, de ces réflexions et rappels pertinents et édifiants sur la question de la méchanceté. Et bien d'accord avec vous quant à la distin...ction morale/éthique.

    Le seul point sur lequel je ne vous suis pas et que je me hasarderai même à qualifier de faux sens, c'est le caractère prétendument "naturel" de la méchanceté. On comprend qu'une erreur sur ce point est lourde de conséquences sur la vision que nous pouvons avoir de nous-mêmes.Je lis "méchanceté naturelle", "cruauté naturelle", "cruauté que la nature a mise en nous", "cruauté somme toute assez naturelle" (ah, une nuance, tout de même ;).

    Je n'ai sans doute pas besoin ici d'insister sur l'apport de l'étymologie pour affiner les notions dont le sens populaire dérive avec le temps de façon plus ou moins appuyée. Entre autres bonnes sources, Ollivier Pourriol m'en a et nous en a (dans ses cinéphilo) livré de fort bonnes ("interdit", miam !).

    "Méchant" se compose d'une forme préfixale signifiant "mal" et apparaissant dans d'autres mots, et d'une flexion de l'ancien verbe "choir", tomber. De plus, cette flexion est un gérondif. Celui qui est méchant, c'est celui qui est mal tombé, et même qui est encore en train de mal tomber, qui est encore sous le coup de cette chute.

    Dans le "méchant", avant même d'aborder la "méchanceté", il y a cet état à considérer. Ce n'est pas un état naturel, c'est le produit d'une chute, d'une blessure, infligée par un autre ou par un concours de circonstances. L'individu -- qui a statistiquement les plus grandes chances de n'être pas encore parvenu au faîte de sa joie et de sa puissance tel que recommandé par ce bon Baruch -- en conçoit au moins momentanément un ressentiment. Étant humain, il va s'interroger sans doute sur la justice ou l'injustice de ce qui lui arrive, ou conjecturer qu'on lui en veut, etc.

    Le passage à la "méchanceté", c'est la décision, de la part du sujet, qu'il n'a pas mérité ce qui lui arrive de blessant, qu'une cause extérieure malveillante en est à l'origine, et qu'il y a lieu de répliquer, de faire au moins subir à un présumé coupable de ce mal ou à un substitut la chute que l'on a soi-même subie, voire plus pour faire bonne mesure. Les gradients qui vont jusqu'à la cruauté ne marquent qu'une différence d'intensité "d'offense" ressentie et renvoyée.

    D'où le caractère crucial, en effet, d'un regard intérieur éthique, du développement de ce dispositif mental qui nous fait nous forcer à évaluer notre état affectif et notre attitude. Cet enchaînement de "chutes", d'inflictions incontrôlées de ce que l'on a subi sur le prochain, c'est "le mal", non ? Il n'est pas ailleurs, il n'est pas naturel, il est là, dans cette incapacité à casser "le mauvais sort" et sa transmission.

    Je reste d'ailleurs marqué par le slogan et le visuel de la campagne d'information anti-sida des années 80/90 (http://www.dailymotion.com/video/x50bky_pub-1980-le-sida-il-ne-passera-pas_news) tant ils semblent exprimer cette recommandation éthique générique de façon archétypale, pouvant aussi bien convenir à la jugulation de la méchanceté qu'à celle du Sida : "Il ne passera pas par moi", et toc, je casse la mauvaise chaîne, le mauvais vecteur ! (Au prix, pour la méchanceté, d'un effort un peu plus exigeant qu'un coup de poignet ou que l'enfilage d'un préservatif, il est vrai.)

    oOo

    Bref, si "l'égoïsme", le souci de son intérêt propre, la recherche de son plaisir, etc. sont certainement naturels et doivent être tempérés pour que les hommes puissent faire société, la méchanceté ne l'est pas. Elle nuit certainement à la cohérence d'une société et nécessite un traitement, mais la comprendre comme non naturelle mais comme réactive permet précisément de mieux la traiter, ne pensez-vous pas ?

  • Article fort intéressant où ce que j'en retiens me ramène à ma perception du monde depuis déjà un moment et que je résumerai par cette phrase : les Hommes ne sont pas bons forcément à la base et seule une certaine éthique, une morale, peut leur donner un peu plus d'humanité !!!

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