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L'affaire Matzneff. Du Pygmalion et de ses impasses

Avec la parution aujourd’hui même du Consentement, de Vanessa, personnage qui apparaît régulièrement dans les journaux et romans de Gabriel Matzneff, le malaise dans le petit milieu littéraire parisien est à son comble. Cette tribune est parue dans le numéro 5 d'Instinct nomade, au printemps 2020. Elle est désormais en accès libre dans l'Ouvroir.

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Je le confesse : je ne sais pas par quel bout prendre cette polémique, tant j’hésite entre une sordide affaire de mœurs et une véritable affaire littéraire, pour ne pas dire un génial coup éditorial ! Résumons les pièces du dossier : Vanessa Springora, alors âgée de 14 ans au moment des faits, tandis que Gabriel Matzneff était de 36 ans son aîné – autant dire mon âge aujourd’hui –, raconte dans le menu, « l’expérience traumatisante », je la cite, que lui aurait fait subir son mentor de l’époque. Précisons tout de suite, que l’écrivain, nommé dans le roman sous ses seules initiales : G.M., est largement connu pour son goût très prononcé pour les jeunes personnes, souvent de moins de 16 ans, spécialisé dans les lycéennes, longtemps à la tête d’« une écurie de jeunes amantes » (Mes amours décomposés, 1990). Ce n’est donc, ni un scoop ni une révélation.

 

Pourtant, si Vanessa Springora prend la plume aujourd’hui, c’est parce qu’elle accuse cet écrivain avec lequel elle a eu une relation autrefois (vers 1986-87), d’avoir exercé sur elle une véritable fascination. Une fascination si importante, qu’elle décrit cette relation d’une année comme traumatisante, avec un homme qu’elle qualifie de « prédateur » connu de tous, à tel point que sa mère, elle-même, raconte-t-elle encore, la mettait en garde en lui disant : « Tu n'es pas au courant que c'est un pédophile ? » Impossible, en effet, qu’elle n’ait pas été mise au courant ! Tout Paris le savait. Elle raconte aussi comment il l'a séduite, comment elle était amoureuse, et ajoute aujourd’hui, que cette situation était anormale. Et voici comment elle le justifie, les mots sont forts, justes et ne peuvent laisser de marbre : « À 13 ans, on n'est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n'est pas supposée vivre à l'hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche, à l'heure du goûter. »

 

Vanessa fut l’une des nombreuses maîtresses de Matzneff (telles qu'il les qualifie dans ses nombreux journaux intimes) aux côtés de Francesca, Marie-Agnès, Marie-Élisabeth, Anne, Aude, Pascale B., Marie-Laurence, etc. Il en a eu tellement, que si vous les comptiez, vous en auriez le tournis ! Elle raconte l’avoir rencontré lors d’une soirée littéraire, car sa mère était attachée de presse à cette époque. Elle aurait été donc, séduite par « un vieux pervers », un « prédateur sexuel », un « manipulateur » de toute première catégorie. L’auteure, désormais en vue dans le petit monde de l’édition, entend, par ce roman, « apporter une petite pierre à l’édifice qu’on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement, toujours liées à la notion de pouvoir ».

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Vanessa Springora. - Photo OLIVIER DION

 

Je me refuse à commenter les pages où l’on trouve les conquêtes de Gabriel Matzneff de moins de 13 ans, c’est-à-dire plutôt aux alentours de 11 ou 12 ans, à presque 30 ans de distance, cette tendance sexuelle, à la fois condamnée par le droit lorsqu’elle était la pratique d’un simple ouvrier ou salarié d’entreprise, et tolérée voire couchée sur le papier quand elle était celle d’un intellectuel ou d’un artiste appartenant au microcosme parisien, montre une justice à deux vitesses, qui me met très mal à l'aise, et prouve que ce délit n’a jamais été jugé de la même manière, que l'on soit du bon ou du mauvais côté de la barrière. Mais bon, continuons...

 

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Gabriel Matzneff, en 2004. Photo Ulf Andersen. Aurimages

 

Alors, coupable Matzneff ? Oui, il l'est assurément. L'impunité littéraire à laquelle il a eu droit, la tolérance dont il bénéficiait, l'aura littéraire justifiant les postures libertaires. Toutes ces pages déroutantes dans lesquelles il raconte ses frasques avec des gamins prostitués dans des bars asiatiques ou sur les trottoirs de Manille. Cela a été raconté de long en large et en travers dans l'intégralité de la presse papier et télévisée. Ce que questionne moins cette presse toutefois, ce sont les raisons pour lesquelles le dandy au crâne rasé pouvait allier frivolités germano-pratines et pédophilie libertaire. Peut-être parce que les médias sont moins à l'aise avec cela. Aujourd'hui, on dit que cette attitude était inacceptable, qu'elle appartenait à des pratiques sexuelles d’un autre âge, mais on tait toutefois dans des journaux bien en vue, toujours prompts à faire la leçon comme Le Monde ou Libération (qui fait son mea-culpa dans un article très léger intitulé Affaire Matzneff : un conflit de droits) que ces journaux, aujourd'hui parties prenantes de la meute, accueillaient en leur sein un grand nombre de militants revendiquant le goût pour les relations sexuelles avec les enfants. Mai 68 était passé par là, et ces enfants d'une autre époque avait le goût d'interdire d'interdire. Les mœurs étaient donc plus libres et souvent pédophiles (voir les propos tenus dans un ouvrage Le grand Bazar par Daniel Cohen-Bendit, ou quelques mots malheureux tenus par Michel Polac dans ses Journaux intimes : Journal 1980-1998, paru chez PUF en 2000) ; la sexualité entre majeurs et mineurs se pratiquaient de manière décomplexée dans les années 70 et 80, au nom de la liberté sexuelle. Voilà donc la raison pour laquelle je ne me suis pas à l'aise avec ce procès fait à Gabriel Matzneff. Et, même si d’aucuns trouveront ce procès justifié, (le procès de la pédophilie l'est en tout cas assurément !) pensant que la bête doit mourir, car à l’instar des dernières pages du très beau roman Lolita de Nabokov, Humbert Humbert meurt et par sa mort sauve la morale. Peut-être même est-ce la morale que le roman de Vanessa Springora entend sauver, bien que l’auteure l’avoue : elle ne fait pas que dénoncer la tolérance sur ce sujet à l'époque, elle cherche aussi et surtout à se venger de cet homme, qu’elle considère comme un « manipulateur », le tout, avec la complaisance bienveillante du milieu littéraire. (« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre » écrit-elle en préambule du roman.)

 

Ce à quoi on assiste donc aujourd’hui, c’est à la vengeance d’une femme ; mais aussi d’un des personnages de Gabriel Matzneff, comme si ce dernier serait sorti du livre dans lequel il l’avait rangé, pour l’attirer dans le sien...

 

Vanessa Springora vient donc à point pour nous rapeller à l'ordre moral. Celui-ci même qui fut dénoncé par des grands esprits de l'époque : Jean-Paul Sartre, Françoise Dolto, Pierre Bourdieu ou encore Jacques Derrida. Nous étions dans les années 70. Mais aujourd'hui, qu'en était-il jusqu'à récemment ? Une rapide recherche permet de vérifier, que des personnes (pour ne pas dire des personnages) bien en vue dans les médias et l’édition continuaient de le défendre, comme par exemple Bernard Henry Levy, écrivant sur Matzneff en 2018, alors que les pratiques de l’écrivain sont sues de tous et depuis longtemps : « [...] j’ai toujours eu un faible pour sa façon d’écrire ce qu’il vit et de vivre comme il écrit ». Et Christine Angot en 1990, (même si elle a très récemment retourné sa veste dans une tribune du journal Le Monde dans laquelle de défenseur, elle s'est transformée en violente accusatrice !) estimant que «[Denise Bombardier] prouve, [...] que ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il fait dans la vie, c’est l’écriture. Elle lui reproche en fait d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange », ce n’est pas juste le procès de Matzneff qu’il faudrait faire si l’on était honnête mais celui de tout un système. Car allons, qui peut croire un instant que Gabriel Matzneff a agi seul ? C'est tout un éco-système qui lui a permis d'exister dans les années 70. L'élite en place ne faisait pas seulement que défendre la pédophilie, elle en faisait l'éloge. Par exemple, « Le Monde » d’hier, pour ne pas le nommer, pétitionnait en 1977, pour la dépénalisation des relations sexuelles entre majeurs et mineurs : dans une tribune du journal, datant du 26 janvier 1977, Gabriel Matzneff demandait la dépénalisation des relations avec les moins de 15 ans, et sa pétition a été signée par des célébrités notoires telles que Roland Barthes, Simone de Beauvoir, André Glucksman, Bernard Kouchner, Jean-Paul Sartre ou encore Jack Lang… (Peu d’entre eux sont encore vivants pour répondre de celle-ci.) Lorsque Matzneff écrivait ses livres, incriminés aujourd'hui, déclenchant les foudres d'hordes de barbares prêts à en découdre, appelant au meurtre ou au lynchage physique, il avait forcément des soutiens. On lui a donné une audience. Et si on ne l'avait pas fait, si on avait osé critiqué ses livres comme on le voit faire aujourd'hui, à l'unanimité par l'ensemble des médias, le ministre de la Culture, et les réseaux sociaux toujours aussi surexcités, à la vue du sang, c'est tous les intellectuels dominants et scientifiques qui seraient montés au créneau, pour s'indigner, comme on le fait aujourd'hui, mais dans un mode inverse. Seuls les « fachos », les réac' ou les cathos s'indignaient et en avaient le droit. C'est donc tout le gauchisme culturel qu'il faudrait mettre en cause dans cette affaire, au lieu de simplement se focaliser sur un seul homme : Matzneff. N'oublions pas non plus, que la « révolution sexuelle » fut à l'origine d'une mise à plat de toutes les limites que pouvaient connaître les flux des  « machines désirantes », telles que les nommaient Gilles Deleuze et Félix Guattari. C'est d'ailleurs la même gauche libertaire qui a donné l'impulsion à notre monde économique actuel en consolidant le libéralisme économique le plus débridé (à l'image de cette libération sexuelle, sans tabous ni limites, qui impliquaient adultes et enfants de tout âge). On a donc beau jeu aujourd'hui de vouloir la peau de Matzneff, de se livrer à une chasse à l'homme, et de monter les esprits pour focaliser toutes les attentions sur un seul individu. Le même journal, Le Monde, qui hier accueillait des intellectuels faisant l'éloge de la pédophilie, aujourd’hui, participe très activement à la curée ; mais une curée sans gloire ni héros, tant l’exercice est désormais facile et sans risque, puisqu’il cadre parfaitement avec les croyances et les dogmes de notre époque, dans laquelle « la morale passe avant la littérature » (Bernard Pivot). Une curée donc bien conventionnelle désormais, et, surtout, utile et efficace, puisqu'elle permet de détourner la meute, qui appelle au meurtre, de ce qu'il faut vraiment voir : le mode de fonctionnement du système.

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Tweet de Bernard Pivot datant du 27 décembre 2019

 

On veut la peau du « salaud », on veut sa tête. On veut faire justice soi-même au nom de la morale. Mais personne n'interroge le but de cette curée. Certes, Matzneff devra de toute façon répondre de ses pratiques pédophiles, tolérées à une période lointaine, mais totalement interdites aujourd'hui ; il lui sera impossible d’échapper à la question ; mais personne ne pense à parler du rôle qu’on lui fait jouer aujourd’hui. Peut-on dire que c'est très probablement un bouc émissaire, en ces temps troublés ? On connait pourtant tous, les thèses de René Girard sur la question du bouc-émissaire, mais personne ne pense à le questionner : personne ne s'interroge sur la fonction de cette personne sur laquelle on fait retomber les torts des autres ; synonyme approximatif de souffre-douleur, le bouc-émissaire est un individu innocent sur lequel un groupe social va s’acharner dans le seul but de s’exonérer de sa propre faute ou masquer son échec. Souvent faible ou dans l’incapacité de se rebeller, la victime endosse sans protester la responsabilité collective qu’on lui impute, acceptant comme on dit de porter le chapeau. En l'occurrence, ici, on parle d’un vieillard de 83 ans, malade (atteint du cancer) et pauvre. J'ai donc l'impression qu'il est le bouc émissaire d'une époque ; il a fait des choses graves, mais il paye tous les autres, mieux protégés, qui aujourd'hui se taisent.

 

On oublie aussi de dire, que la liberté de consentir (le sujet même du roman de Vanessa Springora), l'accomplissement de soi, tout ce qui justifiait la pédophilie à laquelle s'est livrée Matzneff à cette époque, est toujours à l'ordre du jour, avec par exemple les lois permissives en matière de PMA et GPA. Rien n'a changé, tout à pris seulement d'autres noms. Nous verrons bien si les générations futures ne nous brandissent pas leurs propres livres, pour nous ramener à un autre ordre moral, et dénoncer nos pratiques barbares actuelles.

 

Ceci étant dit, et indépendamment de ça, je ne sais exactement quelle a pu être la teneur des relations entre Vanessa Springora et Gabriel Matzneff, puisque en la matière, aussi poignant que puise être son témoignage, jusqu'à nouvel ordre, c'est parole contre parole. Néanmoins, j’ai fréquenté Gabriel Matzneff durant plusieurs années, et, au-delà du dandy impressionnant, habitué aux cafés littéraires et au petit monde germano-pratin, j’ai eu la chance de croiser quelques-unes de ses conquêtes. C’était à la fin des années 2000 et dans la première moitié des années 10. Aucune n’était désormais lycéenne, mais elles étaient en revanche toutes bourgeoises ; certaines étaient jolies, cultivées et très lettrées, et toutes voulaient réussir dans le petit cercle fermé de l’édition. Je pense par exemple à une jeune femme, qui a commis un roman chez Léo Scheer, et dont on n’a jamais entendu parlé depuis. Elles jouaient toutes un rôle, et je n’en ai jamais surpris aucune à être victime du « prédateur » Matzneff. S’il y avait une victime parmi elles, sûrement était-elle la victime de ses propres ambitions littéraires et sociales avant tout. Je n’ai pas connu les plus jeunes, celles qui ont été les dites "amantes" de l’écrivain dans les années 70, 80 et 90. Peut-être celles-ci faisaient-elles figure de victimes. Néanmoins, j’ai surtout perçu, dans leur aveuglement, des femmes déchirées entre l’amour et l’ambition.

 

Alors bien sûr, depuis l'annonce de la parution de ce livre, et selon le principe de  « sale gueule », on conchie le dandysme de Matzneff, ses airs phallocrates (crâne rasé et chemises ouvertes sur un torse bien bronzé) ou ses airs d’aristocrate ; si donc on répudie cet ancien ami de Montherlant, on conteste ses goûts prononcés pour les scandales, ses articles réactionnaires dans le Point, on renie ce défenseur de la Russie, cet électeur de Jean-Luc Mélenchon, on se demande ce qu'on peut encore penser du raffinement d’un écrivain, ami des stoïciens et des épicuriens, grand amateur d’Arthur Schopenhauer, sensible à la pensée tragique et ayant le goût des jeunes personnes, il est vrai qu'il nous semble désormais impossible de dire quoi que ce soit d’un homme de lettres, ayant fait paraître (ironiquement chez Julliard) en 1975 Les moins de seize ans. Comme si la boucle était bouclée, et que cet écrivain était bien trop sulfureux et controversé pour que l'on puisse trouver les mots. Dans une période bouleversée et tragique à la fois, l'annonce faite sur tous les sites d'information a cristallisé les haines, au point de transformer la parole en une parole impossible...

 

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Première édition des Moins de 16 ans, en 1975, chez Julliard

 

Il est plus que manifeste, que le livre de Vanessa Springora a rendu impossible la moindre défense de Matzneff. Personne n'ose s'y risquer ! D'abord, parce qu'il y a un manque de distance, et parce qu'il y a ces déclarations-là, qui rendent la défense impossible : « On l'a laissé faire parce qu'il y avait l'aura de l'artiste. Son œuvre servait de caution. Mais au nom de quoi les dégâts seraient-ils moindres quand la personne qui commet ces actes est un artiste ? » (Vanessa Springora) Et en effet, la question se pose et, inutile de dire qu’elle doit se poser, c’est un fait ! 

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Gabriel Matzneff et Denise Bombardier sur le plateau d'Apostrophes, le 2 mars 1990

Déjà, le 2 mars 1990, peu après la sortie de son journal Mes amours décomposés, sur le plateau de la célèbre émission de télévision de l’époque Apostrophes présentée par Bernard Pivot, quelque cbose allait changer : on fut plongé, en direct, dans un face-à-face tendu opposant Gabriel Matzneff et la romancière québécoise Denise Bombardier. Cette dernière se dit blessée dans sa chair à la lecture des conquêtes de l’écrivain Matzneff, qui séduit les enfants avec sa réputation : « Moi je crois que je vis sur une autre planète. Nous sommes à la fin du XXe siècle, nous défendons les droits de la personne, les droits à la dignité, le droit à l'intégrité des personnes et une chose que l'on défend c'est le droit des enfants et on les protège. Moi monsieur Matzneff me semble pitoyable. Ce que je ne comprends pas c'est que dans ce pays et je le comprends car la littérature a une sorte d'aura ici, c'est que dans ce pays la littérature entre guillemets serve d'alibi à ce genre de confidence. » Gabriel Matzneff, outré, contre-attaque en affirmant sur le plateau qu’il est convaincu que Denise Bombardier n'a pas lu son livre, qu’elle l’a simplement feuilleté. Le lendemain même de la sortie de l’auteure québécoise, tout le petit milieu parisien se ligue contre elle : elle est la femme qui a cassé l’ambiance. « Connasse ! », s’énerve Philippe Sollers, l’éditeur de Matzneff, le 19 mars, sur France 3. Dans Le Monde du 30 mars, Josyane Savigneau encense l’écrivain, qui « ne viole personne », et tacle la Canadienne : « Denise Bombardier a eu la sottise d’appeler quasiment à l’arrestation de Matzneff, au nom des “jeunes filles flêtries” par lui… Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l’amour à des hommes de trente ans de plus qu’elles, la belle affaire ! » Plusieurs années plus tard, dans Libération, Pierre Marcelle écrira encore :  « Voici déjà pas mal d'années, il me semble avoir entendu Mme Denise Bombardier franchir, chez M. Bernard Pivot, le mur du son. J'en conserve le souvenir, un peu flou mais encore suffisamment effrayant, d'éructations appuyées et de glapissements torquemadesques — il était question de pédophilie — dont ce pauvre Gabriel Matzneff, je crois, fut la cible. C'était bien avant l'affaire Dutroux, mais déjà Christine Boutin pointait sous Bombardier. » Aujourd’hui, scandé de se justifier, Bernard Pivot a réagi le vendredi 27 décembre sur Twitter, en estimant que « la littérature passait avant la morale » dans les années 1970 et 1980. L’effet bombardier aura eu, à plusieurs décennies de distance, un impact majeur... on peut désormais le dire !

 

Au tournant des années 90 donc, on constata que quelque chose soudain se brisait : d’un côté, Bernard Pivot demandant à Gab la rafale pourquoi il « s'(était) spécialisé dans les lycéennes », et obtenait pour réponse que le dandy de Saint-Germain-des-Près n'avait « jamais eu aucun succès auprès des femmes de 25 - 30 ans, des femmes installées dans la vie, des femmes brillantes. Une fille plus jeune est plutôt plus gentille » et, de l’autre, Denise Bombardier, qui affirmait, venant d’Outre-Atlantique où ces mœurs-là n’avaient pas lieu d’être, que la « littérature ne peut pas servir d'alibi ».  

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Bernard Pivot sur le plateau d'Apostrophes, dans les années 80

 

Mais j'aimerais toutefois ramener le débat à la littérature. J'entends bien que la littérature ne peut pas passer devant la morale ; enfin, lorsqu'il s'agit de faits graves et avérés. Auquel cas, c'est à la justice de s'emparer du dossier. Ce n'est pas aux médias ni aux réseaux sociaux de le faire. On ne peut pas non plus, au nom de la littérature, sacrifier la dignité et les droits humains. J'entends bien. Mais ne parlons-nous pas d'un écrivain ici, qui publie depuis déjà 50 ans au moins ? C'est-à-dire d'une œuvre, d'une écriture, d'une création littéraire aussi contestée qu’elle soit. L'oeuvre de Matzneff contient de belles pages, un style classique et esthétique ; elle est composée de romans, d’essais et de journaux, dans lesquels on trouve une analyse de la personnalité de Gabriel Matzneff, qui a toujours été un écrivain très controversé, célèbre pour ses récits d’histoires d’amour avec des enfants, ou de très jeunes filles. Que cette œuvre, dite « sulfureuse » a toujours défrayé la chronique, puisqu’on se scandalisait déjà de certaines pages dans les années 70, lorsqu’on lisait ses romans, ou ses journaux intimes où il y relatait systématiquement ce qu’il nommait des « histoires d’amour », mais qui mettaient en scène un homme mûr avec de très jeunes gens. Alors que s’est-il passé depuis ? Pourquoi aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se trame derrière cette curée, au-delà, bien sûr, d’une chasse à l’homme, certainement justifiée et voulue pour le plus grand nombre d’entre nous ? Matzneff, c’est un fait, a toujours préféré les jeunes filles parce qu'elles étaient plus gentilles, douces, et donc fragiles et manipulables. Grâce au livre de Vanessa Springora on reconnait que ces filles étaient ses victimes, et cela met en émoi l’opinion publique, ce qui est bien normal. Désormais Matzneff me fait penser à Céline, et à cet antisémitisme qui ne passe pas ; « Grand écrivain mais pauvre type », disait André Malraux à propos de l'auteur du Voyage. La pédophilie de Matzneff me fait également penser à Gide, forcément ! – ce dernier, chassant des enfants dans les jardins publics, aurait dit à un ami de Marcel Jouhandeau, qui tentait de le mettre en garde : « Mon Nobel me couvre. » Que doit-on faire ? Jeter ces œuvres au feu, parce que leurs auteurs cachaient des tares dérangeantes pour nous aujourd’hui ? Notre époque semble le demander, réservant une mauvaise place aux écrivains pour lesquels il est possible de chercher des poux dans la tête, et que l'on appelle des dérapages.

Tâchons donc ne pas oublier que, si les œuvres sont grandes, éternelles, les hommes eux, sont souvent petits, faillibles, déchirés entre ombre et lumière. Je sais, nul ne trouvera cela suffisant. Mais parce que nous parlons à chaud ! Nous le savons tous, à la suite d'André Gide, « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature. » C'est probablement un paradoxe, mais si on fait de la mauvaise littérature avec de bons sentiments, il suffit d'en avoir de mauvais pour faire de la bonne littérature. Ce qui ne veuille pas dire qu'on ne puisse trouver de « beaux sentiments » en littérature, mais qu'il y a forcément dans la mauvaise littérature une littérature qui présente le monde réel sous la forme d'un idéal, d'une rêverie sans fin, et qui renonce aux affects existentiels, à la part d'ombre en chacun, à ce qu'il y a de foncièrement noir et profondément dérangeant dans les tréfonds de l'âme humaine. Que l'on accuse l’auteur d’Ivre du vin perdu aujourd’hui, de pratiques indignes de notre époque, contraire à la dignité de l’enfant, rien ne pourra, ou ne devra nous empêcher cependant, de voir que Matzneff a été l'un des plus grands écrivains français de son époque, l'un des plus grands stylistes, car il sut nous apprendre, dans un verbe rare, une meilleure connaissance de soi et des autres ; il nous a montré l'inquiétude d'un homme, dispersé entre plusieurs femmes, une existence aux antipodes ; il a su nous montrer la part tragique, et la plus sombre dans une existence, et nous proposer une aventure littéraire unique, et en tout point paradoxale, dans une époque, où l'insouciance et la libéralité des mœurs étaient reines : j’imagine bien qu’il sera tantôt rayé du monde, et je l’accepte, mais je milite pour que l’on empêche à certains de ses livres de disparaitre complètement de la circulation. Cette époque binaire a beau dire, mais la littérature émerge toujours des abimes et des gouffres de l’âme. Quel examen critique pourra durablement s'imposer en tant que discours contre cette œuvre littéraire ? Car avant tout, Matzneff est un écrivain... et c’est ce qui compte !

 

D’ailleurs, c'est précisément ce que Vanessa Springora reproche à son ancien amant : d’avoir été un écrivain ! Puisqu’elle consigne dans son livre Le Consentement la chose suivante : « Comme si son passage dans mon existence ne m’avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu’il documente, qu’il falsifie, qu’il enregistre et qu’il grave pour toujours ses méfaits. » Or, ces méfaits-là l’envahissent, font de cette relation toxique quelque chose qui va la hanter bien après son terme. Il est vrai que Gabriel Matzneff a l’habitude de tout noter dans ses carnets noirs, qui sont précisément ses journaux intimes et dans lesquels il confesse massivement les abus commis. Il n’est pas faux de dire non plus que son œuvre a pour qualité principale de nous livrer une illustration assez fine, de la perversion, que ce soit du côté d’une perversion narcissique ou de celui de la perversion sexuelle, puisqu’il représente exclusivement des héros pédophiles qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher fortement de l’auteur lui-même tant le descriptif nous le rappelle. C’est donc là où l’auteure en profite pour nous proposer sa lecture de la perversion, à travers les œuvres de l’écrivain, mais aussi en s’attardant beaucoup sur les mécanismes qu’emploie Matzneff à échapper inlassablement à lui-même, prisonnier tel un Pygmalion de ses propres impasses.

Il est désormais à craindre que ce mythe littéraire, celui du Pygmalion, qui nous a pourtant conquis, n’a plus d’avenir dans notre société morale, et qu’il soit très rapidement rangé au placard et discrédité pour longtemps. Mais, ce que je crains encore plus fortement, c’est que l’on ne se satisfasse pas de juger Gabriel Matzneff sur des faits. Qu’il le soit, qu’il soit condamné par la justice, je n’en discuterai pas, bien qu'il y ait prescription, et qu'il y a peu de chance qu'on le voie passer devant un tribunal un jour. Je pressens cependant, qu’au-delà de la crudité et de la subjectivité de ce témoignage d’une femme de 47 ans, il se joue quelque chose de plus obscure, que l’on peut saisir, si l’on porte son regard de l’autre côté de l’Atlantique, précisément sur cette affaire Gauguin qui, aujourd’hui, secoue l’Amérique, est inspire au quotidien américain New York Times la proposition d'interdire une exposition consacrée au peintre français, parce que, ce qui est mis en cause est là encore la pédophilie de l'artiste, qui a épousé des tahitiennes mineures, ainsi que son prétendu racisme.

J’ai bien remarqué, depuis déjà 15 ans, qu’à l’instar de l’œuvre du Marquis de Sade, tout ce qui pouvait tourner autour de l'œuvre de Matzneff, de son interprétation et de sa personnalité, mais aussi de ses motivations, était irrémédiablement condamné à la polémique, ou pis, à l’anathème, au blâme, à l’exclusion. Hier, à propos de Sade, Pierre Klossowski écrivait : « le temps vide de leur contenu les actes délictueux du passé et laisse subsister l’image des choses auxquelles ces actes se rapportent ; l’image des choses et des êtres devient une présence provocatrice d’actes nouveaux dont le projet ne parvient pas à épuiser la provocation. » Aujourd’hui, le temps a été dilué, et la persistante immédiateté des gens qui n’ont plus d’avenir ni de passé, vivant irrémédiablement dans une capricieuse et prompte instantanéité close, venant irrésistiblement remplacer l’immanentisme d’un présent infini et ouvert, semble avoir raison de l’œuvre éternelle, n’ayant plus conscience de leur âme blessée, du fond divin dans toute transgression ou toute révolte contre la morale. Elle veut étouffer le fauteur de troubles afin d’entraîner l’oubli et de se rassurer ; de rassurer sa bonne conscience. Ignorant également, que tout scandale se fonde avant tout sur un malentendu, ils auront toutefois choisi de le tuer, d’abord par la calomnie, puis par l’opprobre, et bientôt par la vindicte populaire, montant les esprits les plus faciles à contenter et à convaincre, préparant la mort d’abord médiatique, puis bientôt physique, de celui par qui le scandale est arrivé, oublieux encore, que ce dernier l’aura peut-être voulu. Doit-on craindre que, pour Matzneff, comme pour Sade, on aura bientôt perdu ses journaux et aussi un grand nombre de ses textes, par le vœu même des censeurs et zélateurs ? Manuscrits et livres brûlés, interdits, son auteur déchu de ses droits, et bientôt tué en place publique.

La vraie question que cherche donc à poser cette tribune est la suivante : pourrons-nous encore à l'avenir, malgré ce néo-conservatisme triomphant, dissocier l'œuvre de l'artiste ? Je crains que cette question ne se pose aujourd'hui plus que jamais : car autant dans les tentatives de faire interdire des projections du nouveau film de Roman Polanski, que dans la proposition du New York Times d'annuler purement et simplement une rétrospective consacrée à Paul Gauguin, ou encore dans cette affaire concernant Gabriel Matzneff, et qui laisse craindre un désormais #Metoo de l’édition, la tentation la plus forte est d’assimiler l’œuvre à l’artiste et de recherche à brûler les deux. C’est d’autant plus flagrant lorsqu’on voit déjà, de petits juges s’agiter, et en appeler à l’épuration d’une œuvre unique et scandaleuse, parce que précisément unique et scandaleuse.

L’opinion commune s’est retournée contre elle-même, et, désormais, les mêmes journalistes qui, hier protégeaient Matzneff, lui reprochent ses amours décomposés et interdits. Pis, rapprochent sans discernement la libéralité sexuelle de l’écrivain de l’affaire Dutroux.

Certes, la pédophilie n’a plus rien de libertaire de nos jours. Et tant mieux ! Il était temps ! Le digne héritier de Casanova ou de Byron hier, a maintenant perdu tous ses amis et complices, ou presque. Jamais Matzneff n’aura été aussi seul. Le sulfureux et scandaleux amateur de jeunes gens devient l’homme de trop, l’homme à abattre. Mais sera-ce la seule raison de l’ostracisme auquel son œuvre sera certainement exposé demain ? Ne serait-ce pas plutôt les temps qui changent, et ce néo-puritanisme, recherchant à nous dicter nos moindres faits et gestes au quotidien, recherchant à censurer, voire à détruire des œuvres appartenant à notre patrimoine culturel et à notre histoire, au nom d’une sorte de « charia laïque », sévissant désormais dans toutes les sphères de notre vie publique et privée, au point de nous dicter même ce que nous devons lire et apprécier ou brûler sans délai... 

Matzneff n’aura donc pas été condamné par la justice, il lui aura échappé, mais la morale sera tout de même sauve, puisqu’il sera condamné par les médias, et surtout l’opinion publique, qui, depuis les réseaux sociaux, fait la pluie et le beau temps. Je ne me prononcerai pas sur le sujet, ça n’est pas à moi de le faire. En revanche, je crains que de très belles pages sur le stoïcisme, la tragédie grecque, le pessimisme de Schopenhauer, le dandysme de Byron, la musique, la diététique, le libertinage sentimental, le moralisme, l'insouciance, l’art pour l’art, la joie de vivre, l’irrévérence, l’esprit aristocratique, soient à jamais perdues, car devant cet ordre moral triomphant, on peut sans mal imaginer, dès demain, un autodafé géant, en même temps que la pendaison publique du diable aux pieds fourchus...

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Gabriel Matzneff, l'archange aux pieds fourchus

 

Vanessa Springora, Le consentement, Grasset, 02 janvier 2020.

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