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Qu'est-ce qu'une crise ?

La « Révolution de velours » du 29 Mai 2005, a jeté l’Europe dans une crise majeure prétend-on dans les rangs des « bien-pensants » et des spécialistes de tout acabit prêts à faire la peau au moindre tenant du « Non ». Cette pathétique tempête dans un verre d’eau glacée m’a poussé à relire le génialissime Krisis de Husserl.

krissis.jpgLa Krisis, 

Dans cet ouvrage, Husserl pose un problème central : toute philosophie contemporaine (Husserl écrit à partir des années 30, qui sont des années de crise politique et morale –  cf. 1932, publication du Voyage au bout de la nuit, 1938, publication de La nausée, 1933, montée du nazisme) se manifeste d’abord de façon indirecte sous la forme du symptôme. Il s’agit d’un diagnostique : constat d’un malaise : les sciences européennes sont malades.

 

Avec la Krisis Husserl a donné la cinquième version publique (avant celle-là, Les méditations cartésiennes) de son problème fondamental : comment faire entrer les esprits européens dans la démarche transcendantale ?

 

Husserl considère cela comme une entreprise de sauvetage, consistant à réunir autour de lui des vrais philosophes, à savoir des gens pour qui seule compte la vérité. Son entreprise est pratique et thérapeutique. Ainsi l’enquête historique et critique sur l’évolution des sciences de Galilée à nos jours et de la philosophie n’est qu’un moyen dont le but est de guérir l’humanité européenne de son malaise. Elle souffre d’une désaffection sceptique à l’égard de la raison. Par là Husserl rejoint ce qu’il appelle la détresse de l’époque contemporaine.

 

C’est parce que Husserl est persuadé, qu’en perdant la confiance de la raison on perd la raison, qu’il fait ce travail de cure et de thérapeutique européenne. Il voit comme une crise de confiance dans le savoir rationnel démonstratif. D’où le problème suivant qu’il pose : d’où vient cette crise de confiance ?

Pour lui, ça vient d’un double échec, et c’est essentiellement un échec des sciences, consistant en ce que les sciences à cette époque, se montrent incapables de réaliser l’idéal humaniste originel (à savoir le projet galiléen et cartésien d’une maîtrise intégrale de la nature, à partir d’un savoir positif et mathématique) -pour mieux comprendre ce point j'enjoins le lecteur à lire les § 1 à 3.

Ces propos ont une double visée : une visée éthique et une visée théorique. Or cette mission théorique à elle, une visée éthique.

 

Le vrai,

Quand le sujet s’oppose à l’objet, la vérité semble s’identifier à l’adéquation de l’entendement, de la représentation et de la chose.

 

Mais comment puis-je comparer une représentation avec ce qui est hors d’elle ?

 

En réalité la question ne se pose pas, nous dit Hegel. Si la rationalité de ma pensée est celle-là même qui commande le mouvement des choses, je ne suis jamais hors du réel. Je suis d’emblée en lui et mes représentations en saisissent un certain contenu.

 

Il n’y a pas d’objet de la connaissance.

 

Le problème ne consistera pas à comparer mes pensées avec un objet hors de ma pensée mais mes pensées et leur rationalité. Et l’accord de ma pensée avec sa propre rationalité.

 

Mais il y a un autre concept du vrai : non pas accord entre principe et chose mais le vrai : c'est-à-dire la réalité même, en tant qu’elle est conforme à la rationalité et à son essence. Par exemple, le vrai soldat (conforme à son essence). Si donc, un problème d’adéquation se pose c’est que le vrai a déjà par lui-même, une posture ontologique : le vrai est déjà dans les choses.

 

La question que l'on peut toutefois se poser, à ce terme de cette explication touche à Hegel et à ces deux problèmes de la Connaissance et de la Réalité. A-t-il confondu les deux problèmes ? Prenons un exemple : un faux Picasso : c’est la connaissance vraie à partir d’une chose fausse (Encyclopédie). D’un tel objet « mauvais », nous pouvons avoir une interprétation juste et « non mauvaise ».

 

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Portrait du philosophie allemand G.W.F. Hegel

 

Alors, pourquoi Hegel assimile-t-il le vrai de la connaissance et le vrai de l’être ? La distorsion de la réalité ne peut pas se produire dans la science spéculative. C’est la connaissance finie des savoirs empiriques. En réalité, nous ne sommes pas hors de la réalité du monde, ce qui signifie que nos concepts ne peuvent être totalement faux mais ils saisissent des aspects de la réalité. Ce n’est pas le rapport entre une détermination et le vrai, c'est--à-dire le vrai au sens philosophique, à savoir la synthèse totale des déterminations. Non, le vrai se déploie en soi, et c’est la totalité (Encyclopédie, §14).

 

Pour comprendre ce point, prenons les 2 arguments de Hegel :

 

- 1er  argument : la science comme spéculative présente le tout dans son processus rationnel. « Le vrai est le tout. Mais le tout n’est que l’essence s’achevant par son développement », Phénoménologie de l’esprit, 21/35[1]/83.

Le caractère systématique de la connaissance répond au fait qu’elle porte sur le tout. C'est-à-dire, la vraie figure sur laquelle porte la Phénoménologie de l’esprit, (Préface, 12/70.)

 

- 2e  argument :

  1. a) Seul l’Absolu (Dieu) peut remplir la condition de l’accord de la chose et de son concept. Seul l’Absolu est à son essence. Phénoménologie de l’esprit: « cette conséquence : vérité = Absolu / Absolu = vérité », 51/133. Il sera utile de se reporter à la note orale de l’Encyclopédie : les choses finies comme telles ne sont pas vraies : Dieu seul est le véritable accord du concept ; il est pleinement son essence ; les choses finies ne sont pas véritablement leur essence. Par exemple, le plus grand philosophe du monde n’est pas philosophe 24 heures sur 24. Il n’incarne donc pas pleinement la philosophie. On devra aussi se reporter à la note orale de l’Encyclopédie : « les choses finies doivent disparaître. » Donc, le mauvais philosophe n’est plus rationnel. Il n’est plus effectif en tant que philosophe. L’effectivité étant l’unité devenue immédiate dans son essence, de l’extérieur et de l’intérieur. L’intérieur va se manifester et donc l’existence va être conforme à l’extérieur dans ce cas-là. De ce fait, si le philosophe est mauvais du point de vue de son essence, il est fini. L’essence est ce quoi s’extériorise. L’effectivité de la réalité est l’effectivité même, (Encyclopédie, §242.)

 

Le terme qu’utilise Hegel dans le texte allemand, virglish, qui signifie effectif, est de très éclairant. Effectif précisé par ce terme, signifie à la fois la Réalité et l’Existence. Or, Hegel fait une distinction à cause de l’étymologie même du mot : cause. On peut alors dire la chose suivante : pleins de gens ou d’époques de l’histoire sont réels, et pourtant, ils ne sont plus effectifs, (Encyclopédie, §6). Voir cette remarque : « tout ce qui est réel est effectif et tout ce qui est effectif est réel. » C'est-à-dire, en tant qu’égal à l’essence. Mais cela ne signifie pas pour autant que tout ce qui existe est réel. C'est même plutôt le contraire : ce qui est effectif est ce qui dans le réel est conforme à l’Absolu, au mouvement de la Raison. Prenons l’exemple de la révolution française, le 13 juillet 1789, le règne survie, le 14 juillet au matin, l’ancien régime est ineffectif, ce qui fera dire à l’un des proches conseillers du roi qui lui disait : « c’est une révolte ! », « Non ! Sir ! C’est une Révolution ! ». 

 

  1. b) Les choses finies n’ont pas d’existence propre. Elles sont des manifestations des phénomènes de l’Absolu, et c’est l’Absolu qui est leur être véritable. Kant a présenté le phénomène comme la chose qui se présente à nos yeux. Or pour Hegel, c’est quand l’Absolu apparaît. Et cela se fait dans les choses finies. Le moindre être du phénomène n’est pas lié mais à la finitude même des choses comme phénomènes. Selon la philosophie kantienne, c''est précisément la dichotomie phénomène et chose en soi. Or pour Hegel, les choses dont nous avons connaissance immédiatement ne sont pas des phénomènes mais sont des choses en soi, (se reporter à la note orale de l’Encyclopédie, §122.)

 

En récusant donc la chose en soi kantienne, Hegel montre que la vérité (au sens de la connaissance) dépend de la perspective ontologique. La coupure pour tel qu’elle m’apparaît, n’a de sens que pour une conscience finie et qui se dit que la chose n’est pas en elle-même telle qu’elle se présente. La relation de la connaissance oblige alors à la distinction entre la chose en elle-même et la chose qui apparaît. Du fait, que le savoir empirique fasse la différence entre l’objet et ce qu’elle en connaît, et donc la relation de connaissance, se distingue de la conscience de l’objet, Introduction, Phénoménologie de l’esprit, 72/142. Pour Hegel, la différence entre la chose en soi et le phénomène est une différence entre deux formes de conscience.

 

Mais il y a une opposition entre un en soi pour moi qui est un type de conscience, et le phénomène pour moi qui est un autre type de conscience. Le mouvement de la connaissance empirique ordinaire, c’est le mouvement pour réduire l’écart des deux. N’importe quel savant cherche à franchir la barrière de la connaissance pour descendre dans la chose elle-même. C-à-d, dépasser la relation que nous avons avec la chose pour descendre dans ce que nous ne connaissons pas encore.

 

C’est une inversion du concept de réalité de l’objet ; mais la réalité de l’objet est-elle un concept ? Est-ce que l’objet est bien conforme à son essence réelle ? Pour Hegel, ces deux questions en réalité n’ont font qu’une. Cela équivaut à :

 

Mais ce que je vois est-il bien vrai ? La chose en soi est la chose réelle, c'est-à-dire conforme à son essence. Donc la chose en soi est la chose réellement connue. « Il y a une épreuve, si l’objet correspond à son concept », (Phénoménologie de l’esprit, Introduction, 71/141.) Il faut rapporter cette idée à Kant et sa révolution copernicienne (cf. CRP), c'est-à-dire régler les objets sur les structures de nos connaissances, ce qui suppose que les objets eux-mêmes se règlent sur leur définition.

Notons que :

En soi signifie en deçà de la connaissance

Pour soi signifie en delà de la connaissance

 

Pourtant ils ne font qu’un. Par exemple, le chimiste étudie l’eau. Pour Hegel, il part de l’eau telle qu’elle apparaît et redescend à l’essence : H2O. Pour Hegel, il est donc parti du phénomène et il est descendu à la chose en soi. L’objet : ce qui jette devant, suppose donc une relation. Pourtant Hegel nous dit, que le chimiste a atteint la véritable structure de la chose.

 

Il y a donc une relation à l’étymologie allemande : Ding an sich avec Sach an sich et Object an sich. L’entendement est cette puissance de décomposition. Pour Hegel, dans ce travail naît la question de la raison. Les sciences empiriques supposent la question philosophique, au même titre que l’entendement suppose la raison. La totalisation rationnelle vise le tout systématique qui est l’Absolu lui-même. Le vrai c’est le véritable. Donc les choses finies ne sont jamais véritablement conformes à leur essence, car leur essence c’est l’Absolu. Cela nous montre que la raison ne peut pas être une véritable faculté objective. (Encyclopédie, §24) Pour qu’il y ait une pensée objective de la connaissance, il faut que la Raison soit déployée dans le monde. Pour Hegel, la philosophie consiste à accepter le caractère non vrai du fini. Désigner le fini comme caractère idéel.

 

Toute philosophie ramène le fini à un principe infini explicatif de la totalité de l’étant : « cette idéalité du fini est le principe fondamental du fini et toute philosophie est de ce fait un idéalisme », dit encore Hegel. Dans l’idéalisme, il y a donc un principe infini et rationnel qui gouverne le fini.

 

Le matérialisme est malgré lui un idéalisme. Et donc, sans le savoir, sa position est intenable, car il ne se contente jamais des choses qui existent mais prend en compte les principes infinis de l’existence.

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G.W.F. HEGEL Encyclopédie des sciences philosophiques
en abrégé (1830)
[Enzyklopädie der Philosophischen Wissenschaften im Grundrisse]

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[1] Trad. Jarczyk et Labarrière 

Commentaires

  • Comment sauver l'humanisme européen si l'on analyse pas son enracinement dans la fascination pour la technique ??? Beaucoup plus que sans les seules Humanités. L'homme n'est pas tant au centre que la logique scientifique et ses errements. Galilée égale Vinci qui égale Michel Ange. L'ingénieur a préséance sur l'artiste créateur. La perspective l'emporte sur le sujet. Penser la technique n'est cependant pas penser la science. Mais le vivant. Seul Goethe l'a compris.

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