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Entretien avec Maximilien Friche « Tout écrivain est comme le docteur Frankenstein »

Pour son quatrième roman (après La prière, L’impasse du salut et Apôtres d’opérette) Maximilien Friche s’inspire d’un souvenir personnel d’amour adolescent à seize ans, à Toulouse. Il met en scène Renaud et Alix dans une relation chaste, radicale et exclusivement épistolaire.

friche.jpgMarc Alpozzo : Dans FOL, vous transformez un amour adolescent avorté en matériau littéraire sur trente ans, en un « puzzle » où « tout est vrai et l’ensemble est faux ». Comment avez-vous négocié la frontière entre mémoire intime et invention romanesque pour éviter à la fois l’autofiction narcissique et la pure fiction détachée du réel ? Et dans quelle mesure ce processus reflète-t-il votre conviction que l’écriture est le seul moyen de « rester fidèle » à un idéal sans le trahir par la vie adulte ?

 

Maximilien Friche : Tout écrivain est comme le docteur Frankenstein, il coud des morceaux de vie entre eux, colle une tête sur un autre corps, déplace les corps dans un autre lieu, etc. C’est la raison pour laquelle tout roman est monstrueux, le fruit d’un sacrilège de la mémoire, d’un mélange entre l’imaginaire et le réel. C’est la raison pour laquelle tout roman crée du mythe et révèle en cela sa performance. Cette construction est indispensable si on a l’ambition de toucher à l’universel, de faire du singulier appropriable par tous. Voilà pourquoi je dis que tout est objectivement vrai dans FOL et pourtant l’ensemble est faux. La part d’autofiction traduit simplement que j’ai choisi être ma propre carrière, le puits où je fore. Je suis la matière première et l’usine, le charbon et le poil. Ceux qui font véritablement de l’autofiction croient dans le réel. Pour ma part, je n’y crois pas. En effet, le réel n’existe pas, ou du moins, il n’a, pour moi, aucun sens a priori. C’est notre capacité narrative qui donne sens à tout et fait de l’inadapté que nous sommes le héros d’un monde qui ne nous a pas prévus. C’est ainsi qu’il faut se persuader que nous engendrons le réel dans un procédé de rétro-inscription. En écrivant FOL, je me suis créé de nouveaux souvenirs, c’est ainsi. C’est moi qui ai engendré mon amoureuse de l’époque, j’en suis persuadé. Je l’ai même engendrée dès l’origine, dès mes seize ans, dans l’anticipation de ce roman qui s’écrivait par bribes. J’ai remplacé toute la réalité.

Cher Marc, vous me demandez si l’écriture est le seul moyen de rester fidèle. C’est fort probable. L’écriture est un malin plaisir, c’est certain, le lieu par excellence où l’on aime souffrir. C’est ainsi que l’écriture a maille à partir avec le sentiment amoureux d’ailleurs. Pour le héros de FOL, elle représente son acte de naissance. C’est son amour de jeunesse qui lui commande d’écrire, tout ce qu’il va rédiger par la suite sera donc destiné à être lu par la Dulcinée. C’est en écrivant qu’il prouve sa fidélité. Elle lui a demandé d’écrire et c’est comme si elle lui avait demandé d’aller chercher le Graal ou de mener une guerre de cent ans. C’est ainsi qu’il fut adoubé chevalier pathétique. Ce héros oscille entre Perceval et Don Quichotte. Petits, tous les petits garçons s’imaginaient en Jean Marais, ce héros des films de cape et d’épée, l’honnêteté faite muscle, l’être capable de miser sa fortune, son rang, sa vie pour un seul acte honnête. Qu’est-ce qui fait que quelques années plus tard, on se retrouve à négocier un avancement au travail en se vautrant dans toutes les bassesses et trahisons ? La fidélité à son acte de naissance permet d’éviter de se vautrer dans cet âge inutile et sans âme qu’est l’âge adulte, l’âge où l’être social supplante l’être, où l’on laisse le monde étouffer notre vie intérieure. Il faut survivre à cet âge où tout complote pour nous réduire à une utilité dans le parc humain. L’écriture est une forme de résistance. Il n’y a pas de différence entre notre société et une société totalitaire, tout âge adulte est oppression. Il faut prendre conscience de cette geôle qu’est le monde et résister en cachette, en écrivant ou en lisant. L’agonie nous rétablira dans notre dignité, si l’âme vibre encore, si l’âme n’a pas été consumée entièrement. Écrire permet à l’être de rester fidèle à sa nature, c’est-à-dire être une créature en devenir, une créature définie par sa volonté de dépasser sa nature, une créature cherchant l’expansion de l’âme. C’est dire si nous sommes à rebours du projet moderne qui est de noyer l’individu dans le parc humain administré, de le gaver, de le satisfaire, et de circonscrire son existence entre des bornes de plus en plus précises, de la naissance programmée à la mort administrée, et d’autoriser entre les deux à seulement jouir et jouer le jeu.

 

 

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Maximilien_Friche©Benjamin_de_Diesbach-1

 

L’amour entre Renaud et Alix est délibérément chaste, épistolaire et « marié dans le ciel » (selon la citation de Cocteau qui a tout déclenché). Dans une époque saturée d’images sexuelles et de relations consumées instantanément, pourquoi avoir choisi cette ascèse radicale ? Et comment cette absence physique permet-elle d’explorer, au-delà du mythe courtois, la dimension politique et existentielle de la « verticalité de l’être » face à l’horizontalité utilitariste de notre société ?

 

Cette chasteté subie dans la vraie vie est un véritable choix littéraire, elle est au centre de mon projet. Tout d’abord : pour qu’il y ait aventure. En effet, pour que l’amour soit littéraire, il faut qu’il soit empêché, rendu impossible. On n’écrit pas un livre sur le mariage. Une phrase en fin de conte suffit : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. L’amour de Renaud et Alix est empêché car ces deux-là sont allés trop loin par écrit. Ils ont l’intuition que toute incarnation ne pourrait être que décevante. Et puis, ils sont jeunes. Elle a des études à suivre, une vie à construire. La radicalité du jeune homme l’effraie. C’est trop tôt, pour la tragédie. Quant à lui, elle peut bien le quitter, puisque désormais il a un livre à écrire. Mais le cœur de votre question n’est pas là. Vous évoquez notre époque saturée d’images sexuelles et nous pourrions la nommer plus clairement pornocratie. Chacun s’identifie aujourd’hui au regard d’une niche commerciale de l’industrie du porno. Le capitalisme est bien, comme Marx le prédisait, la réification de toute forme de vie. Ajoutons que nous confondons psychisme et vie intérieure, développement personnel et spiritualité, il ne faut pas s’étonner que FOL soit totalement à rebours de notre monde. FOL, au contraire, traque l’expansion de l’âme via le sentiment amoureux, puis via l’acte créateur d’écrire. Je l’ai voulu. Cependant, je n’aurais pas pu écrire autre chose. Je n’ai pas le temps d’épouser les lois du marché. La vie est trop courte, la mienne en tous cas. Vous savez, cette histoire de pornocratie fait bien évidemment penser à Houellebecq et, pire, à tous ceux qui l’imitent. Houellebecq propose certes une littérature miroir à notre société et c’est là son principal génie, mais il se trompe totalement sur le sentiment amoureux qu’il essaye de recouvrer dans Sérotonine notamment. Non, jamais, on ne rêve de l’anus de sa princesse. Cela n’existe pas. Ou alors je ne suis pas de la même race que mes congénères ! Après tout, FOL n’est peut-être que le roman d’amour d’un inverti ! En tous cas je suis bien content que FOL soit un roman d’amour sans doigt dans le derrière, sans plan gynécologique, sans prostate défaille, sans viol endogamique et sans dîner aux chandelles. Même pas un anulingus ? chipoteront les sceptiques ! Non, rien que de l’amour sans bave. (Valéry Molet, Le Littéraire.com)

Pour en terminer avec votre question et évoquer la verticalité de l’être, il faut commencer par avouer qu’il y a une véritable dimension religieuse dans FOL. C’est le premier roman où je ne convoque aucun concept théologique, et pourtant tout est là : cette volonté de se relier à l’invisible, le culte de la vie intérieure, l’offrande permanente de son être, … L’écriture équivaut à la quête du Graal. Mais pour faire un pas de côté vis-à-vis de l’art courtois, FOL est également l’anti-développement personnel. Le héros cultive les deux doigts dans la plaie plutôt que sur la couture, fait de sa personne une carrière où forer et puiser… Hors de question ici d’apprendre à gérer ses émotions, son stress, etc. Le héros reste ingérable et le revendique car c’est ainsi qu’il peut rester fidèle à sa nature. La vie est une épreuve, la mort est un scandale, on, crèvera tous coupables, l’honnêteté nous pousse à refuser toute technique qui nous ferait aller bien. Ce serait se faire souverain sur nous-mêmes transformés en objet. La bonne blague ! Le bon piège de l’utilitarisme.

La sexualité ne m’intéresse pas. Ce ne devrait pas être plus un sujet que les intestins bouchés ou les vessies trop pleines. Cinq minutes de masturbation avec le corps de l’autre ne valent pas la peine de polluer tout l’espace vital, de noircir des pages et des pages. Il y a bien d’autres chats à fouetter !

 

À travers le parcours de Renaud, FOL se lit comme un récit initiatique où l’écriture naît d’une perte et devient à la fois autodafé, combat permanent et « folle espérance de salut par le Verbe ». Dans notre contexte où la littérature est souvent réduite à un divertissement ou à un outil thérapeutique, pensez-vous que ce salut reste possible, ou le roman montre-t-il plutôt l’impasse inévitable du Verbe face aux « pertes de temps » de la vie adulte ? Et quel rôle attribuez-vous à la littérature pour les générations futures ?

 

Il y aura toujours des écrivains véritables. En revanche, il n’y aura peut-être plus de lecteurs. En France, nous assistons à la mort de la littérature par sa transformation en produit de plus en plus formaté. Si elle est remplacée bien tôt par l’IA, il faudra se souvenir qu’elle fut remplacée avant par les écrivains du format et du marché. On parle beaucoup des sensitives riders, mais tout ça n’est valable que parce qu’un marché a été créé. Moi, je ne sais pas ne pas écrire. J’écrivais avant de vraiment lire. Ne pas trouver d’éditeurs pendant des années n’a jamais eu raison de cette injonction que je ressentais. Il en va de quoi ? De moi, donc du cosmos. Pour moi, écrire est d’abord un art. Il faut qu’il arrive quelque chose aux mots. À 16 ans, je voulais que l’on grave en épitaphe sur ma tombe : illisible mais viable. Vous allez me prendre pour un mystique barré, mais je crois que, dans la logique même de la parabole des talents, l’artiste et l’écrivain doivent créer. Ne pas le faire serait ne pas être. Écrire est constitutif de mon être, je ne sais pas ne pas le faire. Alors, après, les générations futures… Quand j’entends le mot génération, j’imagine des légions romaines. Le livre n’est jamais fait pour une génération, il est fait pour une élite, une élue. Il faut écrire toute chose comme une lettre. Et dans la certitude d’être lu comme par-dessus son épaule. Les livres peuvent modifier celui qui lit. Les écrivains ont donc une obligation de moyen. La logique de l’art est celle de la communion des saints. Un seul peut emporter le salut ou la chute de tous. « Je cherche le lecteur caché, la lectrice qui en mourra, le Dieu qui en pleurera », répond Renaud à son ami peintre qui lui demande ce qu’il cherche en écrivant. Formules, certes ! Mais le souci est qu’il est sincère. L’auto-autodafé n’est nécessaire que pour se recommencer et éviter de devenir le rentier de soi-même. Tout brûler pour tout réécrire. Ou bien mourir. Ne surtout pas sortir un livre tous les dix-huit mois pour mériter le smiley de l’épicier du livre comme argument putassier sur notre belle couverture. La solution serait d’écrire comme Pénélope tisse. C’est peut-être la morale finale de FOL.

 

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