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Entretien avec Stéphane Barsacq. De Baudelaire à Suarès

On ne parle plus assez de cet écrivain et poète André Suarès, qui fit partie du premier groupe de la Nouvelle Revue Française. Dans un volume intitulé Vues sur Baudelaire (Éditions des instants, 2021), on retrouve tous les textes qu’il consacra au génie de la poésie moderne, Charles Baudelaire, ce Dante d’une époque déchue, comme le nommait Barbey d’Aurevilly. Baudelaire vu par Suarès, Baudelaire ce malfaisant, dandy doté d'un singulier plaisir aristocratique de déplaire, ange déchu vu par un autre héros de la solitude, un aristocrate de la vie spirituelle à son image, le plus méconnu de tous les grands écrivains certainement, et peu nous importe qu’’il fut l'un des trois ou les trois à la fois, ce moderne aux visions apocalyptiques de la modernité a été étudié par un d'Artagnan ascétique, cet Alceste tiré à quatre épingles, cette âme ardente, ce caractère atrabilaire, chacun devant être lu pour ce qu'il est : un génie de la prose dont le verbe, dans son exil, a été le secours qu'il nous apporte à notre présent. Cette édition a été établie par Stéphane Barsacq. Cet entretien paraîtra dans le numéro 37 de Livr'arbitres, en mars 2022. La voici désormais en accès libre dans l'Ouvroir.

vues-baudelaire-sandre-suares-612346ce4d23d477355384.jpegMarc Alpozzo : Cher Stéphane, vous nous proposez la réédition de tous les essais écrits par André Suarès sur Baudelaire, Vues sur Baudelaire (Éditions des instants, 2021). À la lecture de votre belle préface, il semble que vous maniez parfaitement la mise en abyme, puisqu’on a le sentiment de lire non pas deux auteurs, mais trois : Suarès témoin de Baudelaire, et Barsacq témoin de Suarès et de Baudelaire. Sous votre plume, on sent l’hommage à ces mondes oubliés, que vous cherchez à ressusciter, n’est-ce pas ?

Stéphane Barsacq : L’histoire de la littérature n’est guère que la reprise, d’âge en âge, d’une perspective indéfinie, toujours la même – cette perspective que d’aucuns appellent cavalière. Prenez Joyce ! Ulysse est une réécriture de L’Odyssée, qui elle même est une remise en forme d’histoires encore plus anciennes, dont on ne sait combien de rédacteurs l’ont mise au jour. Dante vient après Virgile, qui vient après Homère. Et Joyce reprend Dante, comme son propre disciple Samuel Beckett. Peut-être est-ce le signe de la littérature qu’elle n’a pas d’origine : elle est sa refondation perpétuelle. Baudelaire a cette particularité qu’il est un penseur en poésie : il se veut le chanteur et celui qui réfléchit son chant, ce qui en fait un philosophe du langage, comme il y en a eu peu : on ne peut guère lui trouver d’antécédent qu’avec Novalis. Lui-même se situe en amont de Hugo, et en aval de Rimbaud. Suarès est né l’année où Baudelaire est mort. D’une certaine manière, en parlant de lui, il parle de son siècle ; Baudelaire lui est l’occasion de se ressaisir ; et il nous tend un miroir. J’ai voulu à mon tour le tenir en main avec la même fermeté. Ce dont il est question ? Mais des grandes questions ! Qu’est-ce donc que cette vie ? Que puis-je faire pour la vivifier ? Tout est-il vain ou condamné à le devenir ? Dois-je me soumettre à la fatalité ou la rejeter ? Baudelaire est un grand poète du XVIe siècle pour la forme, du XVIIe pour la pensée, qu’il reprend à Pascal, du XVIIIe pour la sensibilité, qui l’apparente à Diderot, mais tout aussi bien du nôtre, comme on ne cesse s’en étonner. A cet égard, il suffit de lire son texte parue dans Fusées. Permettez que je le cite ; ce n’est pas le journal de ce matin, mais de demain : « Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! » Avant Simone Weil, George Orwell, Soljenitsyne ou Zinoviev, il y a eu Charles Baudelaire !

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Charles Baudelaire

 

M. A. : Le texte principal de Vues sur Baudelaire est extrait d’un ouvrage intitulé Trois grands vivants, Cervantès, Tolstoï, Baudelaire, paru en 1937. Pourquoi ce choix ? À la lecture de Suarès, on a l’impression que Baudelaire serait son double, ce « Dante sans paradis » comme il le nomme, serait la mise à nu de l’artiste lui-même qui se peint en poète crucifié.

 S. B. : Suarès a écrit des pages innombrables. Certaines touchent au génie. Parmi elles, ses portraits. Suarès n’est jamais meilleur que lorsqu’il s’empare d’un double : alors il parle de lui. Chemin faisant, il se met à nu, cependant qu’il nous découvre nous-mêmes, sur le thème rimbaldien qui veut que « Je est un autre, » ce qui signifie également que l’Autre peut être soi. Sans ce va-et-vient entre nous et les autres, entre chacun de soi et son double, ce serait la pauvreté. Nous sommes riches de mille univers, que nous ignorons trop souvent. La fonction du double est au cœur de la poétique féerique d’Edgar Poe, qu’aimait tant Charles Baudelaire. Qui de nous, comme dans le conte, ne s’est retrouvé à croire lutter contre un ennemi, alors qu’il se débattait contre lui-même ? A s’expliquer, dans les reflets d’un miroir, avec un visage qui s’est avéré être le sien, puis, soudain, comme la révélation d’une face inconnue – le vrai visage tant désiré ? Maintenant, le fond de ce livre de Suarès ne vous a pas échappé. Il peint dans le reflet de Baudelaire la figure de tout poète moderne, cet individu privé de ses rentes royales, comme de son statut prophétique, et qui ne peut guère rivaliser qu’avec le prêtre. Benichou a bien expliqué qu’à dater du XVIIIe siècle, tout l’enjeu tient à la rivalité entre l’écrivain et le prêtre : l’un et l’autre luttent pour l’empire du Verbe, mais avec ou sans Dieu. Baudelaire, né après le monde chrétien, cherche à voir, au-delà des phénomènes autant qu’en deçà de l’éternité, ce tremblement du temps où l’Irréversible nous découvre une entrevision.

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Baudelaire photographié par Nadar

 

M. A. : Quelle est l’interprétation que Suarès donne de l’œuvre de Baudelaire ? Est-ce que l’on peut dire que c’est une forme d’expiation et de rédemption qu’il cherche derrière le masque du poète « maudit » ?

S. B. : Suarès perçoit la dialectique de Baudelaire, dont Baudelaire était le premier informé. Souvenez-vous : « Je suis la plaie et le couteau ! / Je suis le soufflet et la joue ! / Je suis les membres et la roue,  / Et la victime et le bourreau ! » Qu’on ne s’y trompe pas : nul masochisme dans ces vers, mais la constatation d’un déchirement qui signe nos tragédies. Baudelaire écrit également dans Mon cœur mis à nu : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. L'invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. » L’homme moderne est celui qui se tient aux carrefours : peut-il croire en Dieu ? peut-il espérer une joie ? Ne sont-ce pas des illusions ? Tout n’est-il pas que mort et douleur ? Sinon comment comprendre le théâtre de chaos que le monde dessine ? Comment comprendre l’amour qui s’enfuit, et la vie qui s’en va ? On est loin de la chansonnette avec refrain obligé.

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Portrait de Baudelaire par Étienne Carjat, vers octobre 1863.  
— © Etienne Carjat/Collection BNF

 

M. A. Qu’est-ce qui caractérise précisément la lecture critique de Suarès ? En quoi peut-on dire que l’expérience de son essai est un « lieu de la vérité de parole », tel que vous l’écrivez, et qu’est-ce qui marque l’adhésion et la distance avec Baudelaire ?

S.B. : Suarès, en s’emparant de Baudelaire, nous montre comment nous pouvons tous nous emparer du Baudelaire qui est en chacun de nous. Il permet de faire remonter les plus grandes tensions, mais aussi bien ce qui les rythme : ce chant profond de la conscience du monde. Pourquoi j’aime tant Suarès ? Mais parce qu’il me donne à lire ce que je sais de moi, que toute la société conspire à me faire oublier, que toutes les injonctions cherchent à étouffer. Ecrivant au disciple de Suarès, Gabriel Bounoure, René Char n’a-t-il pas écrit de même : « Le crime de notre siècle n'est-il pas d'apprendre à l'homme à mépriser les Dieux qu'il a en lui » ? Suarès grandit Baudelaire, en même temps qu’il nous grandit dans la compréhension de nos passions, de nos désirs, de nos craintes, de tout ce qui fait que nous sommes encore humains. C’est le propre du grand écrivain qu’il agrandit tout. Il fixe une assise, d’où prendre un élan. Demain, après-demain peut-être, Baudelaire apparaitra aussi sacré que les textes des religions oubliées. A l’homme devenu un robot à puces, il continuera de lui de conter la légende d’une passante aperçue dont on devient fou amoureux, en sachant qu’on ne la reverra jamais. Dans un monde à l’obsolescence programmée, ce genre de rencontre prendra le relais des mythes.

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André Suarès, en 1898

 

 André Suarès, Vues sur Baudelaire, Préface de Stéphane Barsacq, Éditions des instants, 2021.


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Commentaires

  • Inutile de chercher à croire en Dieu ou en Satan. Baudelaire et Suarès nous rappellent, à juste titre, qu’ils font partie intégrante de chacun de nous. Alors, à quoi bon y croire ou les renier ?
    Merci Messieurs Alpozzo et Barsacq pour ce rappel vital. Vous m’avez vacciné pour les jours et les soirs à venir.
    Amicalement,
    Gérald

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